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Abdelwahab Bouchareb, professeur d’architecture à l’université de Constantine 3

“Ali-Mendjeli est une kyrielle de bâtiments décontextualisés”

© D.R.

La ville nouvelle Ali-Mendjeli continue d’évoluer à sa manière... anarchique. “Un quart de siècle après son lancement, il est impératif de reprendre le contrôle à travers l’adoption d’une vision urbaniste inclusive et intégrale”, préconise le professeur d’architecture Abdelwahab Bouchareb. 

Liberté : Vous avez déclaré à propos de la ville nouvelle Ali-Mendjeli que “l’absence d’une vision urbaniste favorise le kitsch urbain”. Peut-on attester de la pertinence de ce constat, 25 ans après le lancement de cette ville nouvelle ?
Abdelwahab Bouchareb :
En fait, nous constatons actuellement que la ville nouvelle Ali-Mendjeli est davantage une juxtaposition qui atteste également de l’esprit concurrentiel qui prévaut dans l’épreuve managériale fortement attachée au marketing et qui privilégie l’image au détriment du fond. Ainsi, en l’absence d’un plan directeur, le laisser-faire reproduit une kyrielle de bâtiments décontextualisés. Aujourd’hui, l’engouement envers les hyper-centres commerciaux ne fait que prolonger ce kitsch. Il faut également préciser que l’urbanisme tend de plus en plus à se détacher dans la pratique du métier de l’architecte. À l’heure actuelle, l’urbanisme est transdisciplinaire. Il faut préciser qu’avec le système LMD, la formation des architectes ne se penche que sur l’architecture, la formation en gestion et techniques urbaines est consacrée à la gestion (une sorte de service après-vente). Or, l’urbanisme a pour mission aussi la conception des villes et des quartiers pour aboutir à des produits harmonieux et cohérents. Dans tous les cas de figure, il est impératif de reprendre le contrôle à travers l’adoption d’une vision urbaniste inclusive et intégrale. 

Plusieurs programmes dits de requalification et de mise à niveau de cette ville ont été initiés par les pouvoirs publics ces dernières années. Ont-ils impacté de manière significative l’amélioration du cadre de vie de ses habitants ?
Il me semble que les impacts des programmes et des opérations ne sont pas ressentis, du moins pour le moment, à l’échelle de la ville nouvelle Ali-Mendjeli. À mon avis, les chantiers dont elle fait l’objet depuis quelque temps, particulièrement le projet de tramway, et l’entrée à partir de l’autoroute ne favorisent pas une évaluation objective. Cependant, les programmes localisés destinés aux habitants au niveau des unités de voisinage apportent leurs lots de satisfactions chez les habitants concernés.    

Pensez-vous que le cadre matériel a dépeint sur le contenu social de cette ville nouvelle tant les clichés admis, y compris par ses propres habitants, lui confèrent une réputation de Bronx ?
Ali-Mendjeli n’a pas échappé aux clichés qui accompagnent tout nouveau cadre urbain. Les questions relatives à la criminalité sont réelles et c’est un fait. Mais quelles sont les différences en matière de faits divers par rapport aux autres villes ? C’est vrai, il y a eu des intermèdes dramatiques qui ont apostrophé l’opinion publique, certes. Mais cette médiatisation a collé à la ville nouvelle Ali-Mendjeli une image abjecte et sauvage. 
Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que la population provient d’un relogement dans le cadre de la résorption des bidonvilles. Il n’y a eu qu’une délocalisation-relocalisation des habitants. Durant les premiers moments, les réflexes étaient restés les mêmes, avant que les jeunes adolescents ne comprennent qu’ils doivent s’adapter à un cadre social et économique nouveau. 
Il y a bien également un travail rigoureux de la part des services qui a accéléré l’instauration d’un sentiment de sécurité. Il faut également préciser que l’ampleur des investissements commande des mesures adéquates en matière de sécurité. 

Une vitalité débordante caractérise néanmoins cette ville, s’agissant des activités commerciales qui prennent de l’ampleur et semblent esquisser sa vocation, alors que la dimension socioculturelle est quasi inexistante ? 
Avant d’aborder cette vocation commerciale, il s’agit de préciser que cette ville est exclusivement jeune. Elle compte deux grandes universités, lieux de résidence de jeunes couples et locaux des fonctions libérales (jeunes médecins, avocats, notaires…). Cela dit, cette ville est jeune. Je me demande si ce n’est pas la ville qui abrite la population la plus jeune en Algérie.

 Il va de soi que les activités commerciales correspondent à la vitalité de cette jeunesse. La mode vestimentaire, le commerce de l’électronique, l’informatique et la téléphonie, les lieux de consommations ont tendance à se projeter en pole position dans les demandes et à se multiplier dans la ville nouvelle. Même les services sont tenus par les jeunes. Il y a, et il faut vraiment le souligner, une jeunesse qui n’a aucun complexe à assurer des activités jadis boudées. Ce sont des vendeurs, des revendeurs, ce sont traiteurs, des démarcheurs. Il y a beaucoup de magasins qui informent leur clientèle sur les nouveaux arrivages des produits. D’autres qui vendent en ligne.

En la matière, la ville donne l’image d’un grand bazar...
C’est un grand bazar qui semble être une niche de la mondialisation-globalisation. Les produits “made in” sont disponibles, au grand plaisir d’une jeunesse qui aspire à vivre le temps universel. 
La dimension socioculturelle peut sembler être reléguée aux calendes grecques. Mais ce domaine doit s’adapter à cette vitalité. Ce qui manque aujourd’hui, ce sont les espaces de loisirs, de culture et de sport, car dans la politique, ce domaine relève des pouvoirs publics. 
La ville nouvelle est un cadre favorable à l’investissement. Alors, pourquoi pas l’investissement dans le secteur de la culture, des loisirs et des sports ? Sur ce plan, il y a des restaurants gastronomiques qui se sont spécialisés dans les mets traditionnels, des traiteurs de confiseries et de gâteaux constantinois, et même des épiceries fines. Cette jeunesse de la ville nouvelle a et aura besoin de loisirs. Il y a lieu d’instaurer ces espaces correspondant à leurs aspirations (salles de cinéma, salles de sport, théâtres…). 

Dans quelle mesure la ville Ali-Mendjeli peut-elle capitaliser les attributs de cet acquis, ville des sciences par exemple ?
Ces deux universités insèrent la ville vouvelle Ali-Mendjeli dans une trame 
géographique : nationale (des étudiants qui viennent de toutes les wilayas), régionale (des étudiants africains) et même du Proche-Orient et internationale. Cette visibilité offre une opportunité pour capitaliser ces attributs et étoffer cette vocation tertiaire supérieure. C’est l’économie des savoirs et de la connaissance, de la formation.  
Il y a dans cette proximité ville-université une occasion pour amorcer une ouverture sur l’économie basée sur les innovations, les technologies, la recherche-développement, l’entrepreneuriat, la créativité. 
Ces universités sont en mesure, en présence d’un cadre harmonieux, d’accompagner le développement de la ville nouvelle en accompagnant les gestionnaires, les opérateurs économiques et les entreprises dans la concrétisation d’un développement urbain durable, dans l’instauration d’un vivre-ensemble solidaire et équitable.

Plusieurs travaux d’universitaires ont été consacrés au modèle de la nouvelle ville Ali-Mendjeli. Quel a été leur apport dans la prise des décisions par les pouvoirs publics en matière d’aménagement urbanistique ?
Les centres de documentation et la bibliothèque foisonnent de travaux sur la ville nouvelle. Depuis 1990, avant même le lancement des premiers travaux à la ville nouvelle Ali-Mendjeli, les projets d’étudiants portaient un intérêt particulier aux utilités d’une ville nouvelle, du modèle urbain, du mode d’habitation, des espaces d’accompagnement. Aujourd’hui, ce sont des thèses de magister et de doctorat qui traitent des problématiques de la durabilité, de l’accessibilité, de la mobilité, de l’identité urbaine en gestation et surtout de son devenir prospectif.  

C’est dire comment évoluent les thématiques des travaux universitaires avec l’évolution de la ville nouvelle elle-même. Cette attitude traduit tout l’intérêt que portent l’université et les chercheurs à cette ville nouvelle, qui demeure un véritable laboratoire dans lequel et sous nos yeux s’accomplit un phénomène urbain dans sa forme la plus brutale. 
Mais ces travaux n’ont été ni valorisés ni servis pour pallier les malfaçons. 
Il se peut que le statut administratif de la ville nouvelle Ali-Mendjeli de l’époque, imprécis, n’ait pas favorisé cette relation université-secteur socioéconomique.  
    
Vous êtes pour une mise en place d’un observatoire pluridisciplinaire de spécialistes devant accompagner les pouvoirs publics dans leurs projections futures pour cette ville. Peut-on connaître les missions de cet observatoire ?   
Nous avons accompagné cette ville nouvelle depuis sa naissance. Nous observions son évolution du coin de l’œil. Depuis le temps des géographes, suivi par celui des architectes chargés de la conception des immeubles, puis celui des politiques et des décisions de relogement des habitants des quartiers insalubres, celui des habitants qui donnent vie à la ville (M. Cote), nous sommes aujourd’hui au temps des chercheurs. La mission de ces derniers consiste à problématiser le présent, à prospecter l’avenir, à étudier les détails d’urbanisme, à chercher comment réajuster le cadre urbain aux aspirations présentes et anticiper sur l’avenir.
Aujourd’hui, la ville nouvelle Ali-Mendjeli a l’âge d’une génération ; il y a désormais des natifs d’Ali-Menjeli. Ils ont une histoire, elle correspond au temps vécu dans cette ville. Ils ont des réminiscences. La ville nouvelle a son Histoire, celle de cette première génération.  Dans ce même cadre d’observatoire urbain et dans les circonstances actuelles de pandémie, il y a lieu d’évoquer les possibilités de se pencher sur la résilience urbaine. Cette dernière, du ressort de l’observatoire, s’étudie, se conçoit et se prépare. Dans ce sens, les villes se dotent de ce plan de résilience nécessaire pour assurer une viabilité post-calamités. 
Après une période, il faut établir un bilan. Un retour d’expérience s’impose avant de se pencher sur le devenir d’Ali-Mendjeli.

Entretien réalisé par : Kamel Ghimouze


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