Manifestations estudiantines au Québec
Est-ce le Printemps du Québec ?
Par : YAHIA ARKAT
Un mouvement de grève contre la hausse des frais de scolarité. Une loi spéciale qui remet en cause le droit de manifester. Des négociations entre le gouvernement et les leaders étudiants dans l’impasse. Est-ce le Printemps québécois ? Feedback.
Un mouvement de protestation sans précédent anime la chronique quotidienne depuis le mois de février au Québec. Des associations estudiantines, pour s’opposer à la hausse des frais de scolarité décidée par le gouvernement, paralysent cegeps et universités. Alors que les autorités tentent d’ignorer l’ampleur du mouvement de grève, les étudiants prennent la résolution d’investir la rue. Le 22 mars, quelque 200 000 personnes ont marché dans les rues de Montréal pour dire non à la hausse des frais de scolarité. La manif a surpris par son ampleur. La dernière manifestation de même envergure remonte à la guerre du Golfe, selon les observateurs. C’est que les revendications exprimées dans les rues de Montréal s’inscrivent dans un mouvement historique plus large. Un peu comme ce qui se passe dans les pays arabes et certains pays européens. Il faut dire que la grandiose manifestation du 22 mars a vu l’implication de larges couches sociales dans le combat initié par les étudiants. L’occasion de fustiger les lois antisociales du gouvernement libéral du Premier ministre Jean Charest. Dans les campus universitaires, les étudiants, comme pour montrer leur détermination, optent pour la grève illimitée. Les deux parties en conflit se regardent en chiens de faïence. La situation est intenable. Le gouvernement doit ouvrir un dialogue avec les grévistes, suggèrent des analystes. Ce qui fut fait. Le 23 avril, deux mois après le début de la protestation, premiers contacts entre des délégués du gouvernement et les représentants des étudiants.
“Chaque soir, jusqu’à la victoire”
Reprises depuis lundi soir, les négociations ont été rompues par le gouvernement. C'est de nouveau l'impasse. La négociation a foiré au bout de 40 heures de discussions, et l’offre du gouvernement est rejetée “globalement et dans le détail”, selon la formule consacrée. L’offre propose l’étalement de la hausse sur 7 ans, au lieu de 5 ans. Ce qui donne une hausse de 255 $ par année au lieu de 325 $. “Une arnaque”, selon les étudiants. Retour à la case départ. Des manifestations nocturnes commencent dans le centre-ville de Montréal. Chaque soir, des rassemblements nocturnes sont observés sous le slogan “Manif chaque soir, jusqu’à la victoire”. À partir du 9e soir, les sit-in se muent en marches nocturnes. Entre-temps, une réunion à Victoriaville du Conseil général du Parti libéral du Québec (PLQ, au pouvoir) a failli être perturbée par des manifestants. Ce qui a donné lieu à de violents affrontements et plusieurs arrestations parmi les étudiants. Deux partis d’opposition, le Parti québécois (PQ) et Québec solidaire (QS), réclament une enquête sur les affrontements. Une nouvelle entente à la suite de la reprise du dialogue le 5 mai entre les parties concernées est rejetée par les quatre associations estudiantines, la Feuq (Fédération étudiante universitaire du Québec), la Fecq (Fédération étudiante collégiale du Québec), la Classe (Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante) et la Taceq (Table de concertation étudiante du Québec). C’est donc l’impasse, et les événements se précipitent. Le mouvement ne s'essouffle pas. Au contraire, il se radicalise.
Démission de la ministre
de l'Éducation
La ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, qui menait les négociations, jette l’éponge en démissionnant le 14 mai. “Je démissionne parce que j’estime que je ne fais plus partie de la solution”, a-t-elle déclaré, ajoutant : “Je fais l’ultime compromis que je puisse faire : je cède ma place”. Mais, loin de servir d’électrochoc comme souhaité par Mme Beauchamp, qui cumule aussi les fonctions de députée et de vice-Première ministre, sa démission n’a pas fléchi le mouvement. La ministre est remplacée au pied levé par Michelle Courchesne, qui a déjà eu à diriger le même département ministériel. Aussitôt assermentée, la nouvelle ministre contacte les leaders étudiants pour une reprise du dialogue. La rencontre n’a pas abouti. Et chacune des deux parties campe sur ses positions. Le moratoire proposé par les étudiants est rejeté par la ministre. C’est de nouveau l’impasse. La protesta ne faiblit pas dans la rue. Le gouvernement songe alors à une loi spéciale.
Loi spéciale contre le Printemps érable
Adoptée en urgence par l’Assemblée nationale, la loi 78, en plus de suspendre les sessions affectées par la grève jusqu’à la mi-août, interdit toute manifestation à l’intérieur et dans le périmètre des établissements scolaires et universitaires. L’article 16 de la très controversée loi stipule que les organisateurs d’une manifestation doivent fournir à la police la date, l’heure et l’itinéraire de la manifestation.
Cela n’a pas empêché les manifestants à maintenir leurs actions de rue. Le vote de cette loi spéciale, considérée comme liberticide, a soulevé un tollé général dans la société. Les manifestations se généralisent un peu partout au Québec. Et le 22 mai, pour marquer le 100e jour du mouvement estudiantin, pendant que se poursuivent toujours les manifestations nocturnes à Montréal et à Québec où la police a procédé à des arrestations, une marée humaine rouge (le carré rouge est le symbole du mouvement estudiantin) a déferlé dans les rues de la Belle Province. À Montréal, Québec, Sherbrooke et autres villes, des milliers de personnes ont battu le pavé pour dénoncer la loi 78, une “loi-matraque”. Plusieurs syndicats se sont joints au mouvement qui commence à prendre les allures d’un mouvement social d’essence politique. Le Mouvement des indignés s'est joint lui aussi à la cause. Est-ce le Printemps érable ? Même s’il est enclin à la négociation, le gouvernement provincial ne semble pas vouloir céder d’un iota à son projet. Mme Courchesne refuse de parler de gel ou de moratoire sur la hausse des frais de scolarité, encore moins de recul sur la loi 78. Invités de nouveau à la table des négociations, les représentants des associations estudiantines exigent qu’on mette sur la table la question des droits de scolarité et la loi spéciale.
Tintamarre de casseroles
Le mouvement de protestation a fait un buzz sur la Toile, notamment les réseaux sociaux où l’idée de manifester avec des casseroles a germé. Ainsi, les manifestations nocturnes qui se tiennent chaque soir se transforment en un concert de casseroles. Une manière de dénoncer les lois libérales qui laissent sur le carreau des franges entières de la société. Chaque soir, les citoyens indignés par la loi spéciale sortent dans la rue ou sur les balcons, pour taper sur une casserole. Les manifestations nocturnes se transforment donc en manifestations bruyantes. Cette façon de manifester est née au Chili, dans les années 1970, à l'occasion d'une grande pénurie alimentaire. Elle a été aussi utilisée en Argentine, en 2001, pour dénoncer la crise économique. Lundi dernier, les deux parties reprennent de nouveau le dialogue. À la sortie de cette rencontre, tard dans la soirée, la ministre québécoise de l’Éducation semble avoir mis de l’eau dans son vin, en montrant une certaine ouverture de sa part. “C’est ensemble qu’on va trouver une solution, autour d’une table”, a-t-elle affirmé, non sans préciser exclure tout moratoire sur la hausse des frais de scolarité. Mais le lendemain mardi, tard dans la nuit, au bout d'un round marathonien de dialogue auquel a participé partiellement le Premier ministre Charest, les syndicalistes étudiants ont affirmé que la question des frais de scolarité a été bel et bien abordée, sans préciser dans quels termes. Les discussions ont repris mercredi sous de bons auspices. En attendant, le mouvement continue, tandis que l'année blanche se profile à l'horizon…
Y. A.




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