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“Il n’y aura pas de second tour”


Pour l’ancien colonel du DRS, ce sont les méthodes, du clan présidentiel et de ses auxiliaires qui génèrent actuellement le plus d’incertitudes dans ce pays et qui lui font courir autant de risques.
Au lendemain de la campagne électorale pour le scrutin du 17 avril, le Forum de Liberté a reçu le politologue Mohamed-Chafik Mesbah (MCM) pour tenter de démêler l’écheveau de cette phase mouvementée qui vient de culminer avec les accusations jugées “incompréhensibles” du Président-sortant à l’encontre de son principal rival, Ali Benflis. Interrogé précisément sur ces plaintes “inattendues” de Bouteflika auprès notamment du ministre espagnol des Affaires étrangères, MCM estime que “c’est la première fois depuis l’Indépendance de l’Algérie que des enjeux internes sont abordés ainsi ouvertement avec un protagoniste politique étranger”.
Du jamais vu d’autant que l’interlocuteur en question était d’un rang inférieur. Ce qui pose également une entorse protocolaire. Une de plus ! Pour l’orateur qui vient d’accorder récemment une interview fleuve à Liberté, où il abordait déjà cet aspect de la diplomatie sous Bouteflika, désespère de constater que l’appareil diplomatique n’est plus mobilisé pour les intérêts supérieurs de la nation, mais pour ceux d’une personne. “Je sais, d’après mes sources,  que le chef de la diplomatie espagnole n’a pas pris position au sujet de cette élection. D’ailleurs, il n’a pas dit un seul mot en ce sens. Il ne faut pas jeter la pierre au gouvernement espagnol.” Et quid de la récente visite de John Kerry ? MCM regrette à ce sujet “cette bourde malheureuse digne de la Corée du Nord qui a fait dire au secrétaire d’État US ce qu’il n’a pas dit”, en référence à la dépêche de l’agence de presse officielle APS qui s’était précipitée pour annoncer “la bénédiction américaine”. “Je crois que les Américains sont plus perspicaces dans cette affaire que les Européens car ils doivent savoir que nous sommes face à une parodie de diplomatie aussi bien pour eux que pour l’Algérie.” Questionné, en outre, sur la position française au sujet de ce scrutin très controversé, MCM semble encore sous l’emprise de l’histoire récente de notre pays. “Comme tous les Algériens, j’ai un ressentiment pour la France coloniale. Et quand je perçois un comportement qui me renvoie à cette période, je suis révolté. Quand je vois le président Hollande se moquer de nous en prenant par la main le président algérien pour, affirmait-il, faire l’histoire, je me dis qu’il prend notre chef de l'État pour l'empereur Bokassa ! Et je suis révolté. Quand je vois dans quelles conditions le partenariat avec Renault a été engagé, je suis révolté. Pourtant, l’Algérie est la profondeur stratégique pour la France et à tous égards !” martèle MCM qui ne comprend pas que l’ancienne puissance coloniale puisse entretenir des relations exclusivement avec le gouvernement en faisant l’impasse sur les aspirations du peuple algérien et cela “à seulement deux heures de vol”. “Travaillent-ils contre leurs intérêts ? Jamais De Gaulle, ennemi implacable de l'Algérie révolutionnaire s'il en fut, n’aurait accepté que des lobbies d’affaires et des hiérarchies militaires monopolisent la relation avec l'Algérie.”

Bouteflika sera réélu
Très écouté, l’ancien colonel du DRS a été sollicité ensuite pour donner son pronostic au sujet du vainqueur du prochain scrutin. “Je ne suis pas dans le secret des dieux, je ne suis qu’un observateur parmi d’autres”, précise-t-il modestement avant de se montrer plutôt catégorique. Jugeons-en. “Les dés sont jetés. Bouteflika sera réélu !” prédit-il. Mieux encore, MCM croit savoir qu’il n’y aura même pas de deuxième tour. “C’est une perspective à écarter. Il ne faut pas s’attendre que Bouteflika s’engage dans un deuxième tour. Les résultats sont déjà décidés quel que soit le prix à payer, quitte à affronter la population… Même la donne internationale est renvoyée au rebut.” S’agissant du taux de participation attendu, le politologue estime que,  dans tous les cas de figure, il y aura, à peine,  10% de votants. Il en veut pour preuve les échos qui nous parviennent du vote de notre communauté à l’étranger. “Bien sûr que les chiffres que nous aurons à l’issue du scrutin seront tout autres.” MCM ne comprend surtout pas que “le phénomène psychologique de l’abstention” soit regardé par les pouvoirs publics avec autant de “mépris”. Et pourtant, cette situation  s’est considérablement aggravée avec la venue de Bouteflika. “Toutes les élections tenues sous son règne n’ont jamais dépassé les 20% de participation.” Pour lui, cette désaffection du peuple ne peut qu’exprimer une prise de distance vis-à-vis de l’actuel “mode de gouvernance”. Et Benflis, présenté dans l’affaire, comme un adversaire principal ? Sa candidature s’apparente-t-elle à une “fanfaronnade” ? “Benflis est un ami personnel. J’étais au début contre sa candidature incongrue. Mais je dois dire qu’il a mené une bonne campagne électorale et démontré sa capacité à rassembler.”  Pour MCM, l’ancien chef de gouvernement a, assurément, engrangé des points. Bien que l’élection soit fermée à double tour, pour lui, il a su, grâce aux thèmes qu’il a développés, se positionner éventuellement en “rassembleur” de l’opposition après le 17 avril. “Benflis propose réellement un projet national digne d’intérêt”.  En revanche, MCM semble difficilement se remettre de l’indigence du discours chez les partisans de Bouteflika qui, selon lui, ne font que recourir “aux instincts grégaires” de la population. “C’est d’un niveau lamentable, exécrable. Cela me fait mal pour l’élite de notre pays. Leurs meetings ont toujours tourné au vinaigre avec une difficulté certaine à mobiliser la population. C’est en tout cas un premier indicateur que la société algérienne est en éveil et qu’elle est capable de réagir”, conclut-il, optimiste.
Il faut dire que MCM ne veut pas accabler, outre mesure, le peuple algérien réduit, pour les soutiens de Bouteflika, à d’innombrables “tubes digestifs”. “Boumediene était peut-être un autocrate, mais il était plus perspicace dans le choix de ses collaborateurs, sur le plan politique et technique. Aujourd’hui, l’écart est effarant. Bouteflika a voulu des gens dociles autour de lui, le voilà payé en retour.” L’ancien colonel du DRS affirme bien connaître l’un des animateurs de la campagne du Président-candidat, Ahmed Ouyahia, rappelé aux affaires. “Je n’ai aucune animosité personnelle vis-à-vis de Ouyahia. D’ailleurs, ce serait lui faire trop d’honneur.
Je l’ai connu et je l’ai vu à l’œuvre. Je ne lui reconnais pas le niveau requis pour débattre avec moi. Je conteste, cependant, son choix pour des critères de morale et d’éthique. Il est capable de se plier devant n’importe quel chef du moment. Je ne voudrais pas que le pays tombe entre ses mains. Je ne crois pas que Bouteflika soit crédule à ce point. Le Président reste un excellent tacticien. Il sait qu’ Ouyahia se retournera contre lui comme il s’est toujours retourné contre ceux qu’ils l’ont mené aux avant-postes de responsabilité.” Interrogé, par ailleurs, par le journaliste d’un média, désormais connu, pour son alignement au
4e mandat quant aux appels de Benflis à manifester en cas de fraude prouvée, MCM prendra, d’emblée, la défense de l’ancien chef de gouvernement. “C’est un homme pacifique qui n’a jamais prôné la violence. Il a seulement dit qu’il allait bien observer le scrutin. Et puis des contestations de résultats de vote suivies de manifestations pacifiques arrivent tous les jours dans le monde.”
Présent dans la salle, le professeur en cardiologie, l’ex-colonel Mohamed-Salah Bouraoui, qui a longtemps été directeur de l’hôpital militaire d’Aïn Naâdja, a pris la parole en se présentant, sans ambages, comme le père d’Amira Bouraoui, figure de proue du mouvement Barakat. “Je ne suis pas un homme politique. Ma fille non plus.  Je suis un citoyen ordinaire, je regarde et j’ai mal. J’ai été calomnié, ma fille et moi, par une chaîne de télévision algérienne de droit suisse. Je les attaquerai en justice.”
Pour sa part, l’invité de Liberté a tenu à saluer l’égérie de Barakat. “C’est une fille courageuse qui a beaucoup de cran. Cela n’est pas évident de faire ce qu’elle fait quand on a été élevé dans un milieu militaire.” MCM n’a pas manqué de dénoncer “les propos obscènes” tenus à l’égard des jeunes de Barakat par les partisans de Bouteflika qui, selon lui, ne mesurent jamais la gravité de leurs discours. Quant à l’idée d’“une période de transition” qui fait son chemin chez les acteurs politiques et dans l’opinion, MCM considère cette phase comme inéluctable. Et pour cause ! “Ce pays a été cassé pendant 15 ans, il faut reprendre le processus de son édification.” Pour l’orateur, il y a réellement “une prise de conscience” à ce sujet. “Le comble est que même Belkhadem et Selllal appellent, aujourd’hui, à la transition et même à une nouvelle République : ils me font rire car Bouteflika est incapable de mener à bien cette phase.” Trop tard, semble-t-il, pour les tenants du statu quo ! “Il y a, aujourd’hui, une irruption de la société sur la scène politique. Je connais le mode de fonctionnement de ce système. Si le peuple algérien est déterminé, le régime aura peur.” Invité à donner sa vision de la transition, MCM estimera que “l’idéal” serait qu’il y ait la participation la plus large de la population. “Quant à la panoplie des mesures, celle-ci existe. Il y a même une science qui s’appelle la transitologie. Des régimes autoritaires qui vont vers des transitions démocratiques, cela n’est pas nouveau.” Toutefois, pour MCM, cette période de transition ne saurait se dérouler sans que l’armée ne soit “garante” du processus. “Ce ne sera pas à elle d’organiser cette transition, mais son rôle sera d’éviter les dérapages et de constituer, le cas échéant, un moyen de recours, y compris pour la population.”

M.-C. L.