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Actualité Mardi, 03 Juillet 2012 09:50 Facebook Imprimer Envoyer Réagir

Djamil Benrabah à “LIBERTÉ”

“Irons-nous vers la libération totale de l’Algérie ?”

Par : Hafida Ameyar

Ce membre fondateur des associations des victimes du terrorisme et président du Conseil national pour les droits des victimes de la décennie noire s’exprime sur la période du terrorisme, les ratages économiques et le refus du pouvoir d’aller vers des changements.
À l’Indépendance, j’avais 12 ans. J’habitais avec ma famille composée de 10 personnes à La Casbah, dans une pièce de 16 m2. Nous vivions dans des conditions très précaires. Il nous arrivait parfois de ne pas manger à notre faim pendant trois jours, surtout durant la période qui a suivi la bataille d’Alger. Mon père, lui, travaillait comme collecteur de cotisations pour le compte du FLN et vivait, donc, dans la clandestinité. Il nous rendait de temps en temps visite dans la plus grande discrétion.
La nuit, l’angoisse nous envahissait : les parachutistes  semaient la terreur, ils nous réveillaient à coups de pied, nous regroupaient dans le vestibule, et emmenaient les hommes, pour les relâcher le lendemain. Je me rappelle de cette séance de torture que deux parachutistes pratiquaient devant nous contre notre voisin de 70 ans, Ammi Ramdane, dont le fils avait rejoint l’ALN. C’est une image qui restera à jamais gravée dans ma mémoire ; j’en suis à ce jour traumatisé. La journée, la situation n’était pas meilleure. Pour les enfants qui avaient la chance d’être scolarisés, aller à l’école et revenir sain et sauf à la maison relevait du miracle.
L’Indépendance, El-Istiqlal, la liberté, El-Houria, quels jolis mots ! Ma mère me les répétait souvent pour atténuer la douleur provoquée par la faim qui déchirait mes entrailles. Elle me les répétait aussi pour se donner du courage et l’énergie qui étaient nécessaires, plus que la nourriture, pour notre survie.
Le jour de l’Indépendance, le 5 Juillet 1962 a été vécu comme la délivrance, par ma famille et moi. Fini la peur et l’angoisse. Je ne mangeais pas, mais je ne souffrais plus de la  faim. Je criais de toutes mes forces “Tahia El-Djazaïr hourra oua moustakila” (Vive l’Algérie libre et indépendante).
Je suis sorti dans la rue portant à la main le drapeau que ma mère avait secrètement confectionné pour l’occasion. Je me sentais fier au milieu de millions de personnes de tous âges, unies et solidaires. Nous passions des nuits dehors en dansant et en chantant des chants patriotiques. Ma mère, dont les blessures étaient encore fraîches suite à la mort de mes deux frères au maquis, pleurait de joie. Elle disait que c’était le prix à payer pour la liberté. Enfin, l’Algérie était à nous et nous pouvions décider librement de notre sort. Nous pouvions sortir de La Casbah pour aller dans les autres quartiers d’Alger, sans être insultés, agressés et traités de sales Arabes. Nous pouvions dormir la nuit en toute quiétude. Les prisonniers, parmi eux nos voisins, avaient été libérés.
À l’école Echabiba où j’étais scolarisé, tous les élèves étaient habillés aux couleurs du drapeau national. Ma mère m’avait cousu un short blanc, une chemise verte et un calot moitié rouge moitié vert. Nous passions la journée à défiler sous la conduite de l’instituteur d’arabe qui s’était converti pour l’occasion en instructeur militaire. Je voyais pour la première fois des moudjahidine, portant des armes, marcher dans les ruelles de La Casbah. Ils nous montraient comment manipuler une arme ; certains acceptaient même de nous remettre leur arme et nous aider à tirer en l’air avec. C’était impressionnant ! Le sentiment de fraternité et de solidarité était ressenti chez tous les habitants de La Casbah.

Qu’est devenu mon ami Bruno ?
À l’époque, je n’avais ressenti aucun sentiment de vengeance ou de haine envers ceux qui nous ont fait du mal. Paradoxalement, je ne comprenais pas pourquoi les quartiers habités par les pieds-noirs s’étaient mis à se vider et  pourquoi ces derniers, surtout leurs enfants qui avaient mon âge, quitté leur pays. J’avais énormément de peine à la vue de ces milliers de familles qui attendaient au port d’Alger, les valises à la main, leur tour pour embarquer vers la France. J’ai encore en mémoire l’image de mon ami Bruno, un garçon un peu plus âgé que moi, le fils de notre voisine de quartier, de confession juive, qui s’agrippait de toutes ses forces à la jupe de sa mère pour l’empêcher de quitter leur maison. Épuisé et contraint de partir, il adressait des signes d’adieu à tous les enfants du quartier, en pleurant. Pendant des années, je pensais à mon ami Bruno. Que devient-il  ?
J’avais hâte de grandir, de devenir adulte pour reconstruire mon pays. Ma mère me faisait écouter presque tous les jours la chanson de Abderrahmane Aziz : “Ya Mohamed mabrouk Alik El-Djazaïr Wellat Lik” (félicitations Mohamed, l’Algérie t’appartient). Ce message a été déterminant dans ma vie d’adolescent. Je croyais sincèrement que l’Algérie m’appartenait et que je devais travailler durement pour relever le défi et en faire un pays moderne, prospère, où chaque Algérien pourrait vivre dans la paix, la sécurité et la tolérance.
Les premiers signes de désillusion sont apparus au début de l’année 1963. Des personnes étrangères à notre quartier, venues de la campagne, manifestant des comportements agressifs, ont occupé illégalement et sans scrupules des logements et des locaux abandonnés par les pieds-noirs. Dans les rues, des soldats et des policiers, dont la majorité était composée de voyous, recrutés dans la précipitation et sans formation préalable, organisaient des rafles et emmenaient des citoyens dans des casernes et commissariats. Là, ces derniers subissaient la torture et les pires brimades. J’étais moi-même victime de telles brimades : une fois sur le chemin de l’école, j’ai été pris dans une rafle. Au commissariat du 3e arrondissement, à Alger, où nous avions été amenés, j’ai entendu des cris de supplice provenant des salles de torture situées dans les sous-sols. Dans ma famille, la misère semblait ne plus vouloir se séparer de nous. La pièce que nous occupions à La Casbah ne pouvant nous contenir, ma mère était contrainte de nous recaser illégalement dans un appartement de deux pièces, situé dans un quartier limitrophe. Pour cet acte de “vandalisme”, ma mère avait été convoquée au commissariat et subi les pires humiliations.
Le lendemain, 19 juin 1965, en apprenant le coup d’État contre le président Ben Bella, j’ai ressenti une immense déception. Je n’avais pas en réalité une position politique sur la situation, compte tenu de mon jeune âge, mais j’avais de la sympathie, comme la majorité de mon entourage, pour le président Ben Bella. Il était jeune, dynamique et souriant ; il incarnait l’espoir. Ce coup d’État était malicieusement justifié par ses auteurs par la nécessité d’un “redressement de la Révolution”. Ce n’était qu’un leurre !

L’éphémère rente pétrolière dicte ses lois
Cinquante années après l’Indépendance, j’ai la ferme conviction que tous les maux qui ont caractérisé notre pays proviennent du choix fait par des personnes incompétentes, inexpérimentées dans la gestion de la chose publique, avides de pouvoir et corrompues. Les détenteurs du pouvoir ont, tout au long de ces 50 années, usé de ruse, de division, de l’exclusion, du mensonge et de l’élimination physique des opposants, dans le seul but de préserver les biens qu’ils ont indûment acquis.
En plus des dégâts occasionnés à l’économie de notre pays, notamment dans l’agriculture et l’industrie, ce pouvoir a progressivement créé, à grande échelle, au moyen d’un système d’éducation, inspiré d’idéologies moyenâgeuses, des monstres, des tueurs à la manière de la “commanderie” des assassins de la Vallée d’Alamut du sanguinaire islamiste Hassan Ibn As Sabbah. Rien que durant la décennie noire, plus de  200 000 Algériens innocents, de tous âges, et appartenant à toutes les couches sociales, ont été massacrés par ces monstres. Ceux-ci ont détruit des écoles, incendié des mosquées et contraint à l’exode rural plus de 2 millions de personnes. Durant cette période, l’Algérie a été mise sous embargo par certains pays occidentaux, qui se réjouissaient de notre drame. L’Algérie d’aujourd’hui continue de souffrir des séquelles de la guerre de Libération nationale. L’Algérie est également victime du mal qui lui a été causé par ses propres enfants, convertis en assassins et prédateurs, qui ont trahi la mémoire des martyrs de la guerre de Libération nationale et ceux de la décennie noire. Cinquante ans après, l’Algérie n’est pas, à mon sens, économiquement indépendante : sa survie demeura pour longtemps tributaire de l’éphémère rente pétrolière.
Pourtant, l’espoir réside dans la volonté et la capacité de nos enfants à relever le défi, à réussir là où nous avons, nous-mêmes, la génération d’après-l’Indépendance, échoué. Ils disposent pour cela d’ajouts majeurs, dont nous avions été privés. Les sacrifices des jeunes d’Otobre 1988 et du Printemps berbère, la victoire des forces de sécurité et des patriotes contre l’oppression et le terrorisme ont définitivement tracé et consolidé le chemin de la liberté et la démocratie pour l’Algérie de demain.
Le 5 juillet 2012 devrait être le début symbolique d’une nouvelle étape de la libération totale de notre pays. Il est désormais nécessaire que nos enfants prennent leur destinée en main, par le travail et la lutte contre la corruption et la prédation.

 

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