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La reprise attendue des vols vers l’étranger enflamme le marché parallèle

Le dinar chute, l’euro s’envole

© Archives Liberté

Les cambistes du square Port-Saïd ne sont que la partie visible d’un réseau  dont le niveau de sophistication est tel qu’il est véritablement illusoire  de penser que la force publique pourrait venir à bout de ce marché.

Le  dinar  a  établi  hier  un  nouveau  plancher  sur  le  marché  informel  des devises à 215 DA pour  un  euro, alors  que sa parité par rapport au dollar reste stable autour de 174 DA pour 1 dollar. 

Hier, peu après 10h, au square Port-Saïd, réputé être la plaque tournante du change parallèle à Alger, règne une atmosphère curieuse qui contraste avec plusieurs mois de crispation, où les transactions de change étaient réduites au minimum, compte tenu de la fermeture des frontières terrestres et aériennes aux fins de lutter contre la propagation de la pandémie de Covid-19.

Le  square  Port-Saïd  semble  retrouver  peu  à  peu  ses  foules  et  son brouhaha habituel. Sauf que les cambistes, jadis placés tout le long de la rue Abane-Ramdane, sous les arcades reliant le Palais de justice au jardin du Théâtre national, des liasses de billets à la main sont désormais invisibles, assurément pour se protéger. 

“La demande de devises retrouve des couleurs avec l’espoir que les compagnies aériennes reprennent un peu d’air dans les prochaines semaines. C’est ce qui explique, en partie, le flux des demandeurs de devises de ces derniers jours”, nous explique un cambiste, installé à l’entrée d’un immeuble, dévisageant les passants d’un air méfiant. Messaoud est un habitué du Square.

Comme “un meuble” qui n’a pas bougé, même lorsque l’activité de change était quasiment à l’arrêt pendant ces neuf derniers mois. Le marché parallèle s’est figé depuis mars, “alors que l’essentiel des transactions se faisaient par téléphone, impliquant les cambistes installés en France et ceux établis en Algérie”.

“C’est-à-dire que des dinars sont prêtés en Algérie contre des euros encaissés en France grâce à des réseaux reliant des cambistes des deux pays”, nous explique Messaoud, soulignant la quasi-disparition de l’offre en devises, exception faite de l’apport des retraites, alors que la demande continuait, elle, à être alimentée par les épargnants. 

Ahmed, qui tient une boutique sous les arcades du Square, mais qui a blanchi sous le harnais dans le commerce des devises, nous raconte que les cambistes développent désormais des concepts de “mise à l’abri”, en s’isolant à l’intérieur des immeubles et des cafétérias ou même sur les réseaux sociaux “pour mieux se protéger”. Certains ont même adopté des démarches “de service à domicile” plutôt que de passer la journée à scruter de potentiels acheteurs parmi les piétons et les automobilistes. 

Sophistication 
Le dinar reprend son repli face à l’euro. “Oui, c’est un fait. Cela était prévisible, car il faut bien que la vie reprenne son cours”, nous dit notre interlocuteur. Face à l’euro et, à un degré moindre, face au dollar, la monnaie nationale tutoie désormais ses planchers d’avant la Covid-19. L’optimisme ambiant sur la reprise des vols et l’ouverture attendue des frontières a contribué au rebond de la valeur des principales devises sur le marché informel. Mais pas seulement.

La chute de la valeur du dinar sur le marché officiel a donné le la. “Les moments de crise sont souvent propices au doute et cette chute spectaculaire du dinar au marché de change officiel a resuscité les réticences des Algériens quant à la capacité du dinar à rebondir dans le contexte actuel de crise”, explique Ahmed, précisant que les périodes de crise favorisent le phénomène de thésaurisation en monnaies étrangères. 

“Ceux qui pensaient que la crise sanitaire a eu raison du marché informel des devises se trompent lourdement car les détenteurs de gros capitaux en dinars continuaient à fréquenter discrètement le marché informel des changes en mettant à profit la baisse des cours pour thésauriser en devises”, témoigne Ahmed. Il soutient que les cambistes du Square ne sont que la partie visible d’un réseau dont le niveau de sophistication est tel qu’il est véritablement illusoire de penser que la force publique pourrait venir à bout de ce marché.

Une vingtaine de mètres plus loin, à l’entrée d’une cafétéria, Hichem, la quarantaine, sirote un thé, dans l’attente qu’un acheteur potentiel fasse son apparition. Il nous assure pouvoir mettre des sommes en devises à la disposition des demandeurs partout en France en contrepartie de dinars encaissés en Algérie. Il ne sait pas que nous étions là pour un reportage. 

“Je peux vous donner quelques devises, de quoi pouvoir vous déplacer à Lyon et, une fois arrivés, encaisser le reste en France, ce qui vous permettra d’éviter les récurrents interrogatoires des douaniers et des agents de la Police aux aéroports”, assure-t-il d’un air désinvolte et sûr de lui. “Ici, c’est du concret !”, enchaîne-t-il comme pour nous convaincre, assurant sur sa lancée que “des rabais sont possibles si les montants sont importants”. 

L’effet dévaluation
Les cambistes du marché informel s’attendent à ce que la chute du dinar se poursuive, alors que de nombreux pays déconfinent et s’acheminent vers une vaccination de masse. Ils évoquent aussi l’effet psychologique qu’exerce la dévaluation du dinar sur le marché officiel ; la valeur de l’euro étant fixée à 164 DA, alors que celle du dollar est à 134 DA.

Comme quoi, la défiance qui s’installe par rapport au dinar fait le lit d’un autre fléau, celui de la thésaurisation. L’euro et le billet vert sont ainsi devenus une valeur refuge. Cette défiance ne fait que renforcer le marché parallèle qui semble, désormais échapper, à tout contrôle, compte tenu des niveaux de sophistication qu’il a atteints, mais aussi des montants qu’il brasse annuellement sans qu’aucune parade lui soit prescrite.

Dans sa dernière analyse de l’évolution de la situation économique en Algérie, le Fonds monétaire international (FMI) avait sonné le tocsin quant à un marché parallèle de devises qui “semble gagner en ampleur et en sophistication”. “L’existence du marché parallèle complique la gestion macroéconomique, car elle alimente les anticipations inflationnistes, fausse la formation des prix et affaiblit les canaux de transmission de la politique monétaire”, a relevé le FMI.

Il a suggéré que “l’ajustement progressif du taux de change officiel, le relèvement des plafonds indicatifs des montants en devises que les voyageurs peuvent emporter et l’assouplissement des restrictions aux importations pourraient réduire l’ampleur du marché parallèle, mais ne suffiraient pas à l’éliminer”.

L’unification des deux marchés ne sera possible qu’en libéralisant progressivement les transactions en capital, une mesure qui ne pourra être envisagée qu’une fois les conditions macroéconomiques devenues plus favorables, estiment les experts de l’institution de Bretton Woods.

Au-delà de ces recommandations qui sont restées de vaines paroles, tout comme les discours de lutte contre les circuits informels de l’économie, le marché informel des devises semble retrouver ses moments d’euphorie, pendant que l’économie du pays et sa monnaie chavirent, faute d’un cap clair et d’une bonne gouvernance.  
 

Ali TITOUCHE


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