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A la une / Actualité

Karim Tabbou à “Liberté”

“Le système désarme politiquement et moralement la société”

Yahia/Archives Liberté

C’est un verdict sans appel que rend Karim Tabbou, député, ancien premier secrétaire national du FFS et fondateur de l’Union démocratique et sociale (UDS) dont la réunion du congrès constitutif n’est toujours pas autorisée, lorsqu’il parle du système politique et de ses pratiques. “Ce qui est réfléchi dans ce système de gestion, ce sont ces procédures de manipulation, de corruption et d’affaiblissement de la société”, accuse-t-il. Par ailleurs, Tabbou ne fait preuve d’aucune indulgence dans son propos quand il lui faut évoquer son ancien parti, le FFS, chez qui il dénonce une compromission consommée avec le pouvoir.

Liberté : La scène politique vient d’enregistrer deux faits marquants : le remaniement ministériel et l’organisation, quelque temps après, du congrès du FLN avec les conclusions que l’on sait. Quels commentaires en faites-vous ?  
Karim Tabou :
Un non-événement pour le premier. Quant au second, je dirais que c’est une opération destinée à faire semblant de tout faire bouger pour que tout reste en place.

Intéressons-nous alors, si vous le voulez, à d’autres actualités non moins importantes.   La justice vient de rendre son verdict dans le procès de l’affaire de l’autoroute Est-Ouest. Elle a enchaîné, quasiment sans entracte, avec le procès de l’affaire Khalifa Bank. Le procès de l’affaire Sonatrach 1 est, lui, programmé pour ce début juin. Peut-on conclure à une volonté politique d’instruire le procès de la corruption ?
Volonté politique d’en finir avec des dossiers gênants oui, mais de là à supposer que ces procès sont instruits dans le but de combattre la corruption, ça ne me convainc pas, à moins que je ne me trompe. C’est de la poudre aux yeux, sinon c’est l’histoire du loup qui crie au loup. Tout au début, en 1962 déjà, la corruption a constitué un des piliers les plus puissants sur lequel est bâti le pouvoir en Algérie. Les pouvoirs successifs se sont assuré des équilibres, des maintiens et même des reconnaissances à l’étranger en utilisant la corruption. Aujourd’hui, cette pratique est la menace majeure, elle est particulièrement répandue dans les milieux de la justice. Malheureusement, dans notre pays, la justice reste entièrement inféodée au pouvoir politique. Les responsables des plus hautes instances judiciaires sont cooptés et désignés ; par conséquent, ils se sentent dans l’obligation de ne rendre des comptes qu’à ceux qui les nomment. Une véritable lutte contre la corruption exige des changements profonds et des révisions en matière de gouvernance, c’est une option, un choix politique indissociable de la démocratie, de la transparence et du devoir de rendre des comptes. S’agissant du procès Khalifa, n’oublions pas que les soupçons de blanchiment et de transfert illégal d’argent dans ce qu’est devenue par la suite “l’affaire Khalifa”, avaient été formulés en France par des députés qui avaient exigé l’ouverture d’une enquête parlementaire sur ce dossier. Pendant ce temps, chez nous, le patron Rafik Abdelmoumen Khelifa était reçu par le chef de l’État et a même été nommé “meilleur manager” de l’année. Une vraie enquête indépendante aurait éclaboussé de hauts responsables politiques des deux pays et les conséquences auraient été des plus dramatiques. L’hypothèse avancée par certains milieux politiques, à savoir que l’ordre de se débarrasser de cette affaire devenue encombrante soit donné de Paris, reste plausible.
En France, les possibilités de manipulation du dossier sont tellement réduites, du fait du travail remarqué et remarquable des médias et du rôle de l’opinion publique, qu’on a préféré confier le “colis” à la partie algérienne. Quant à l’affaire de l’autoroute Est-Ouest, c’est un scandale dans le scandale : un scandale financier, un scandale technique et surtout un scandale macabre au vu du bilan effroyable des morts et des handicapés à vie. Qui doit assumer la responsabilité de tant de morts et de tant de handicapés à vie ? Concocter un procès pour réduire un tel désastre à une affaire de non-respect des règles de passation de marchés publics ou à une histoire de détournement de fonds est un autre scandale, une moquerie et une violence contre le citoyen algérien.     
 
Des déballages publics épinglent, voire accablent de plus en plus des ministres. Cela ne semble pas préoccuper le gouvernement ni intéresser la justice. Comment interprétez-vous cette absence de réaction ?
L’absence de réaction est liée au fait que les responsables du pays considèrent qu’ils n’ont de comptes à rendre à personne, comme si ces affaires ne concernaient que le cercle “familial”.  Assez souvent, les déballages publics sont orchestrés dans le cadre des rééquilibrages internes au sérail. La règle est que ces déballages ne doivent pas dépasser les limites fixées et les lignes rouges devant être respectées par toutes les factions. La justice n’agit que pour donner des habillages juridiques aux arrangements des factions en question, elle est devenue l’instrument de négociation et en même temps l’otage des déballages et autres pratiques malsaines.  

Ces procès et ces déballages ont réussi à soustraire au débat politique des problématiques engageantes comme la révision de la Constitution ou encore l’état de la gouvernance en Algérie. Cela serait-il réfléchi ?
Tout le problème est là. Il n’y a pas de débat, il est détourné, il est faussé et parfois même interdit. Même ces déballages, qui auraient pu provoquer un vrai débat dans le pays, n’ont qu’un seul aboutissement : des arrangements politiques internes et, à nouveau, une répartition des rôles. C’est un système de gestion basée sur la manipulation, la violence et la corruption.

Le débat sur la Constitution est lui-même otage de ce système de gestion qui veut que la “Constitution” ne soit pas réfléchie et ne doive servir que d’instrument de gestion du pouvoir et non de l’État. L’État, au sens propre du terme, n’existe pas. Il faut le créer ! Ce qui est réfléchi dans ce système de gestion, ce sont ces procédures de manipulation, de corruption et d’affaiblissement de la société. Il s’agit pour le système de désarmer politiquement et moralement la société et lui ôter toute capacité de compréhension et de mobilisation. La généralisation de la corruption et l’implication d’une partie de la population dans cette pratique menacent les fondements même du pays. La corruption prend aujourd’hui l’allure de véritables métastases maffieuses.


Yahia/Archives Liberté

L’opposition, regroupée au sein de l’Icso, chevauche d’autres leitmotive politiques pour asseoir une transition démocratique. Où vous situez-vous par rapport à la démarche de l’opposition ? Par rapport à cette opposition elle-même ?  
L’étape post-quatrième mandat sera particulièrement difficile, les velléités du retour au parti unique sont réelles et les tenants du pouvoir absolu sont tentés de forcer une recomposition politique qui réduirait davantage les espaces de libertés. L’opposition doit faire preuve de ténacité, de solidarité et d’intelligence pour imposer sa présence sur le terrain.
 Elle doit réorienter son action en direction de la société, des citoyens, de l’élite moyenne, des chômeurs et de toutes les forces du changement. La transition politique ne doit pas se réduire seulement à la réflexion sur la mise en place de mécanismes de transfert ou de partage de pouvoir, c’est aussi une œuvre de pédagogie politique qui associe l’engagement, l’éthique et la conviction.La mise en place de l’Instance de concertation et de suivi (Icso) et l’élaboration d’une plate- forme revendicative commune de l’opposition ont constitué un tournant décisif dans la vie politique du pays.
D’ailleurs, pour la première fois, après plusieurs tentatives qui ont échoué, à l’exemple notamment du contrat national de 1995 et du retrait collectif des “6 candidats”   à la présidentielle de 1999, l’opposition a accompli un acte fondateur sérieux et s’est émancipée de ses propres archaïsmes. Ce sont là des avancées politiques réelles et considérables. Pour ce qui est de notre parti, l’Union démocratique et sociale (UDS), nous avons très clairement proclamé notre attachement indéfectible aux principes démocratiques. Nous avons soutenu dans notre proclamation politique que nous œuvrerons, aux côtés des autres forces politiques, à concrétiser les espoirs de changement, à combattre l’archaïsme et la docilité, à mettre fin à la culture du culte des personnes ; conditions nécessaires pour retrouver le chemin des valeurs et des principes démocratiques.  Depuis la conférence de Zéralda, l’opposition a fait preuve de maturité, de mesure et d’engagement.

Revenons, si vous voulez, à votre parti. Vous n’avez toujours pas obtenu l’autorisation de réunir le congrès constitutif de votre parti, l’UDS, alors qu’on vous avait remis le récépissé de dépôt de dossier en juillet 2013. Qu’est-ce qui bloque ?
Je précise qu’en plus du récépissé de dépôt de dossier, nous avons obtenu l’autorisation de tenir notre congrès constitutif depuis le 16 juillet 2013. Cette autorisation est la preuve irréfutable de la conformité de notre dossier avec l’ensemble des dispositions légales et réglementaires qui régissent la création de partis politiques. Le blocage que nous subissons est d’ordre politique. Cette situation illustre également l’état des libertés dans notre pays.  Contrairement aux proclamations officielles d’ouverture et de réformes politiques, le pays devient de plus en plus hermétique et les restrictions des libertés sont bien réelles.
Deux évolutions politiques inquiètent le sommet du pouvoir : la mise en place d’un cadre organisé de l’opposition et l’émergence de forces politiques nouvelles porteuses de nouvelles idées et disposant de toute la fraîcheur politique, physique et mentale nécessaires aux combats futurs.

Le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, vous a pourtant reçu en audience. Quelque temps après, le ministre de l’Intérieur a promis une réponse...
Le ministre de l’Intérieur a pris l’engagement public de prendre en charge notre demande ; il s’agissait tout simplement d’instruire la wilaya d’Alger pour nous délivrer l’autorisation administrative de la tenue du congrès constitutif, puisque l’autorisation liée à l’étude de la conformité de notre dossier a été délivrée par les services compétents de son ministère. Une telle autorisation a-t-elle besoin d’une audience avec le Premier ministre ? Certes, c’est lui qui doit assurer l’exécution des lois et c’est à lui d’exercer le pouvoir réglementaire mais de là à s’occuper lui-même de ces questions, c’est descendre bien bas ! Les autorisations de création de partis politiques ne relèvent pas seulement de l’administration mais en premier lieu des “instances” politiques, et de cela, je suis persuadé. La loi sur les partis et toutes ces dispositions restrictives des libertés ne sont que des masques mis en avant par l’administration, sinon comment expliquer qu’un wali puisse opposer son refus à une décision prise et notifiée par un ministre ? Le blocage de notre dossier sans aucun motif légal relève de la hogra ; c’est l’illustration parfaite de l’absence du droit. Dans un État de droit, on applique la loi, dans un État de non-droit, on applique les ordres.

Vous avez soutenu dans l’une de vos déclarations publiques que “le dossier de l’UDS est l’otage d’arrangements politiques entre le pouvoir et le FFS”.  C’est quoi, selon vous, le deal ?
La conclusion d’un deal suppose tout un jeu politique, des conditions, des arrangements et des contreparties. Dans le cas que vous citez, il s’agit d’offres de services, de marchandages et de concomitances. Ce sont là les éléments d’une compromission et non d’un deal. Vous avez, d’un côté, un pouvoir en panne de perspectives politiques sérieuses, qui ne s’occupe donc que des équilibrages de maintien en s’appuyant sur la baraka du Président. De l’autre côté, vous avez un parti en fin de parcours, désorienté et coupé de la population, qui tente de se maintenir par la baraka du chef, de son capital historique et de son aura politique.
Entre les deux, c’est toute une aire de jeux d’une engeance de politicards en mal d’assise et de légitimité : des “arrivistes” qui ne se soucient que de leurs affaires et de leurs relations clientélistes. Le renoncement du FFS à l’intégralité de ses revendications fondatrices est visible à l’œil nu. Le FFS a été l’un des premiers partis à avoir revendiqué l’instauration de la démocratie politique et la concrétisation de l’État de droit. Le FFS considérait que la légitimité populaire est l’essence de la démocratie ; cette légitimité ne peut s’exercer que par une Constitution élaborée par une Assemblée constituante, le libre choix par les citoyens de leurs représentants à tous les niveaux et la protection et la garantie des droits du citoyen et des libertés ; le FFS a été le premier parti de l’opposition à prôner le multipartisme, à prendre en charge la question identitaire et la question des droits de l’Homme et à les intégrer dans une politique d’alternative démocratique.
Quand je vois aujourd’hui un haut responsable du FFS qu’Aït Ahmed surnommait, il y a quelques années,“l’agent double”, faire le facilitateur, l’intermédiaire entre ceux d’en haut et ceux d’en bas et qui proclame aussi, à sa sortie d’une rencontre avec les dirigeants actuels du FLN, que “le parti de Amar Saâdani est le plus grand parti d’Algérie”, c’est toute une mémoire qui s’effondre. Il se peut que des personnes soient emportées par des ambitions où des propositions alléchantes, même l’ambition du retour à la maison mère est légitime, mais de là à sacrifier 50 années de luttes pour la démocratie, c’est la pire des violences que l’on puisse porter à l’Histoire ! D’un autre côté, certains cercles du pouvoir ne s’opposent pas à l’offre de service du FFS, ils considèrent que la participation du FFS peut aider à valider ses réformes et à leur donner l’apparence d’une ouverture politique acceptable. Le refus de l’opposition de prendre part à ce processus renforce cette option, elle explique en partie les raisons du retrait du FFS de l’initiative de la CLTD ; personnellement, je pense que la construction du consensus, la participation tactique, le rôle de facilitateur… ne sont que des slogans trompeurs. Les uns et les autres ont peur de voir émerger un parti politique qui s’imposera sur la scène et qui reprendra le flambeau du combat démocratique. Ils ont pris la mesure des risques pour les uns et des pertes pour les autres. Peuvent-ils indéfiniment empêcher notre parti d’exister ? La réponse est non. Mouloud Mammeri disait dans l’une de ses plus belles expressions : “Quels que soient les obstacles que l’histoire lui apportera, c’est dans le sens de sa libération que le peuple et, à travers lui, les autres, ira…” 

Entretien réalisé par : S. A. I.



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Commentaires
1 réactions
Dda Ali le 05/06/2015 à 11h10

Une démission de votre poste de député donnerait plus de cohérence à votre démarche. Vous dénoncez un système tout en gardant du subside...!

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