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Actualité Samedi, 07 Juillet 2012 09:50 Facebook Imprimer Envoyer Réagir

Karim Younès, ancien ministre, ex-président de l’APN et écrivain

“Notre génération est dépositaire d’un passé riche mais tumultueux”

Par : Hafida Ameyar

L’ancien président de l’APN analyse dans cet entretien les crises politiques vécues depuis l’Indépendance.

Le 5 juillet 1962, l’Algérie renaît. Elle redevient souveraine et indépendante.  Le colonialisme français s’est effondré après 132 ans de domination, comme le furent, plusieurs siècles auparavant, les dominations coloniales carthaginoises, qui ont duré 250 ans (après 1000 ans de cohabitation), romaines (585 ans) ou celles des Vandales (99 ans) ou encore des Byzantins (112 ans). “Dzaïr” a pris un nouveau cours historique avec l’arrivée des premiers messagers de l’Islam en l'an 681. Elle a connu une domination espagnole de près de 55 ans, elle a vécu 315 ans (de 1510 à 1830) sous administration turque.
Au total, l’Algérie a connu un statut colonial de  1 233 ans dans son histoire. Autant d’années de combat, de batailles livrées, de victoires célébrées, de défaites subies, puis encore de victoires engrangées, jusqu’à l’ultime guerre menée par les héros, morts ou vivants, pour se libérer du joug et de l’oppression.

Histoire et mémoire, les deux faces d’une même pièce
Les drames de l'histoire nous imposent d’invoquer un devoir de mémoire. En cela, Histoire et Mémoire deviennent un couple qui remplit les mêmes fonctions que les deux faces d’une même pièce. Elles entretiennent des rapports qui nourrissent un patrimoine mental commun.  
Notre génération est dépositaire d’un passé riche mais tumultueux.
Chacun a le droit de s’approprier son souvenir, de lui donner une substance baignée dans une imagination qui lui soit propre, individuelle, sans a priori. En un mot, l’intégrer dans nos mémoires pour le rattacher à notre présent et le souder à notre avenir en perpétuel devenir. Le référendum du 1er juillet 1962 pour l’autodétermination restera gravé dans ma mémoire. Je venais d’avoir 14 ans et 4 mois.
En tenue de scout, légèrement en retrait des bureaux de vote, j’assistais à l’acte fondateur de la République algérienne. Les votants, comme s’il s’agissait d’un dernier baroud d’honneur, prenaient patience dans de longues colonnes, car il ne fallait à aucun prix rater l’évènement. Hommes et femmes avec leurs haïks.  Certaines s’en sont même débarrassées, symbole d’une liberté retrouvée.
L’Algérie a dit oui à son destin. La proclamation se fera le 3 juillet 1962, mais le 5 juillet sera retenu comme date officielle. Mais, comment décrire cette atmosphère à celui et à celle qui ne l’a pas vécue ?

“Al hamdoulillah khradj listiaâmar min bladna”
Les youyous lancés à gorges déployées bloquèrent les Français chez eux. “Al hamdoulillah khradj listiaâmar min bladna”, du regretté El-Hadj El-Anka, sortait des fenêtres, se démultipliait, les tourne-disques se relayant en boucle pour faire entonner cet hymne à l’Indépendance.
Des klaxons, des sirènes de bateaux du port actionnées par des Algériens en guise de soutien et d’adhésion à la fête, donnaient une ambiance qui reste gravée dans ma mémoire. Tout effort de description, de reproduction avec les meilleurs effets du cinéma moderne, ne pourra rendre compte avec fidélité de ce que les Algériens ont vécu en ces temps-là.
C’était la première fois que le pays s’était libéré d’une présence coloniale, dans son intégrité territoriale, dans l’unité retrouvée de son peuple. La tourmente d’antan laissait place à une joie nouvelle qui inondait la ville.
Mais tout n’était pas que sérénité. Chacun cherchait ses proches. Qu’elles en sont les nouvelles ? En fait, tout était contradictoire. Pas de pleurs. On s’associe dans un sentiment confus, de joie et de tristesse.
Pendant que la masse des Algériens était tout à son bonheur, d’autres pensaient à leurs intérêts personnels. Ce fut aussi un moment de grande confusion. Des moudjahidine qui n’avaient pour faits d’armes que des photos en treillis, en profitaient pour broder leurs légendes fictives : ils avaient appris par cœur la rengaine du héros de la dernière minute. Des moudjahidine exsangues, pour certains au bord du déséquilibre mental, d’avoir vu et vécu les affres de la mort de leurs frères d’armes, de la faim, de la soif, semblaient quant à eux, perdus dans cette nouvelle Algérie sans repères. La fête avait duré plusieurs jours et plusieurs nuits. Les troubles vécus par cette Algérie nouvelle animaient les commentaires des personnes âgées de notre entourage, de nos chefs, des voisins, des férus des stations radiophoniques qui tenaient l’opinion à l’écoute de ce qui se déroulait.
Les dirigeants étaient occupés à se faire la guerre pour satisfaire leur soif du pouvoir. La liste des morts s’allongera. L’Algérie démarre mal ! Le sang continuera à couler, la répression continuera à sévir, l’opportunisme et l’à-plat-ventrisme inaugureront une nouvelle ère, qui perdure de nos jours. Commence alors la politique de soutien à “l’homme du jour”.

Soyons prudents tout de même
L’Algérie post-indépendante ne semble nullement avoir suffisamment débattu des causes de son déclin après sa victoire éclatante sur le colonialisme. L’édifice politique, construit depuis l’Indépendance, se trouve imparfait, dès lors qu’il fait l’économie d’analyser sereinement les causes historiques du déclin du pays en vue de ne plus jamais les refaire.
Un peuple ne sera rien s’il ne tire pas les leçons de sa décadence, de son déclin et de ses jours de gloire. Avoir été colonisé est le résultat de nos propres errements, de l’oubli de nos repères historiques, de la flagellation de notre mémoire, de nos discordes imbéciles.
Il est temps que le pays se dote enfin d’une gouvernance politique basée sur l’éthique, la tolérance et la volonté de toujours progresser et d’atteindre un niveau de développement culturel, social, économique et politique dignes du potentiel humain que recèle le pays et de ses rêves de grandeur qui soit admise à l’aune des standards internationaux du XXe siècle.
Nous sommes arrivés à la fin d’une ère. Le pays est certes libre, indépendant, souverain.
L’indépendance chèrement acquise l’est-elle définitivement ?
Soyons prudents tout de même. L’offensive impitoyable dont font les frais les pays les plus faibles en ce début du troisième millénaire, a vu nombre de nations démembrées, envahies, la souveraineté sous scellés. Les problèmes que pose la stabilité au Sahel nous interpellent. Un Sud riche en pétrole, en gaz et en en minerai ne suscite-t-il pas les intérêts, ne devrais-je pas dire la voracité de certains pays ?
Le sang continue de couler dans les pays visés, programmés, leur potentiel humain et économique balayé par les bourrasques soulevées par les mouvements de position à l’intérieur du grand échiquier qu’est devenu l’espace géopolitique mondialisé.

Le peuple algérien n’a pas la mémoire courte
La perspective qui se présente à nous reste toutefois grandiose : elle nous offre d’intégrer le cours du monde par l’ouverture de grands boulevards de liberté, par l’organisation des espaces d’expression, et surtout par le respect de l’individu et de ses choix.
La sagesse est désormais d’accompagner les lignes de forces qui traversent nos sociétés par des moyens pacifiques, de nous prémunir contre des dérapages fâcheux, d’abandonner l’enfermement dans un ego surdimensionné, préjudiciable, improductif et vain. La politique économique, mise en œuvre ces dernières années, a eu pour effet de décourager tant les managers publics que les investisseurs privés.
Les partenaires étrangers n'ont pas manqué d'être d'abord troublés, puis déçus par le décalage de plus en plus net entre un discours qui se voulait moderne et libéral et des pratiques à la fois néophytes et féodales qui n'ont pas manqué de détériorer l'image du contexte économique national.
Il n’est pas étonnant d’en voir les résultats : le secteur public a été comme tétanisé, se retrouve en panne et ses performances ne se sont pas améliorées. Le climat pour l'investissement privé s'est détérioré, le partenariat a été découragé et l'investissement étranger reste confiné au secteur des hydrocarbures.
Les chiffres présentés comme des performances “exceptionnelles” de cette politique ne doivent pas servir à masquer et à travestir la réalité. Le taux de chômage affiché n’est pas corroboré par la réalité vécue par les jeunes.
En d’autres termes, le progrès économique n’est pas déterminé uniquement par la stratégie de développement quel qu’elle soit ; il est largement tributaire de la situation politique et de ce qu’elle traduit en termes de gouvernance.
C’est par l’émulation que l’on peut mobiliser les énergies, forger ou réveiller des convictions, créer des élans patriotiques. Il convient de ne pas nous tromper d’enjeux. Nous devons aussi transcender les rancunes.
C’est par la liberté, la tolérance, le dialogue et l’alternance politique saine que la société peut s’affirmer. Seule une organisation politique basée sur la démocratisation des institutions peut sauver le pays des graves dérapages préjudiciables à son unité, à sa cohésion et à sa capacité de figurer en bonne place dans la course à la modernité.
Le peuple algérien n’a pas la mémoire courte. Il possède cette incroyable capacité d’encaisser les aléas de sa fortune quand il se sent amoindri. Mais il sait retrouver son énergie, sa combativité, quand le moment de l’histoire l’interpellera.


H. A.

 

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