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Actualité Samedi, 07 Juillet 2012 09:50 Facebook Imprimer Envoyer Réagir

Henri Teissier, ancien archevêque d’Alger

“On mesure à présent le travail accompli par le pays”

Par : Hafida Ameyar

Dans cet entretien, l’ancien archevêque d’Alger rappellent que les coopérants chrétiens ont beaucoup aidé le pays à se reconstruire. Le 5 juillet 1962, j’étais à Alger, dans le quartier du Champ-de-Manœuvre, aujourd’hui le 1er Mai. J’ai décidé, ce jour-là, jour férié, de traverser la ville pour être témoin de la liesse populaire, mais aussi pour aller commenter les événements avec des amis habitant “Triolet”, et qui étaient, eux-mêmes, engagés pour la nouvelle Algérie. Je suis parti à pied de Belcourt jusqu’au-delà de Bab El-Oued, traversant tout le centre d’Alger et j’ai été témoin de la fête générale, qui marquait tous les quartiers de la capitale. J’ai vu, en même temps, qu’aucun de ceux que je croisais ne s’occupait de moi, pour me mettre en cause dans mon identité d’Européen.
J’ai perçu ce fait comme le signe que notre petite communauté européenne pourrait vivre dans l’Algérie indépendante. Toutefois, au retour à Belcourt, lorsque la nouvelle des incidents graves d’Oran a été connue, en quelques minutes, la fête a cessé et tous ceux qui manifestaient leur joie sont rentrés chez eux.
À l’époque, j’étais prêtre et je m’occupais des jeunes du quartier du Champ-de-Manœuvre. J’avais envoyé pour un camp d’été en France, vers le 20 juin 1962, la troupe des scouts catholiques de notre paroisse. Je les ai rejoints après la fête de l’indépendance, mais j’ai dû revenir tout seul en Algérie, à la fin de ce camp scout : toutes les familles des scouts avaient indiqué, pendant le camp, dans quel lieu leur fils devait les rejoindre en France. J’ai donc repris le bateau pour Alger, seul, sans aucun des éléments de notre troupe scoute. C’était le signe clair du refus, par la grande majorité des Européens d’Algérie, de vivre dans l’Algérie indépendante.
J’avais aussi organisé une colonie de vacances pour les enfants de la paroisse. Cent vingt garçons de notre quartier, dont deux tiers d’enfants européens et un tiers d’enfants algériens, sont partis d’Alger, par bateau, le 20 juin. Ainsi, en cette date symbolique, des familles algériennes musulmanes du quartier nous ont donc fait confiance et nous ont confié leurs enfants, qui sont ainsi partis en France avec leurs camarades européens, pour y revenir le 15 août. J’étais heureux qu’au moment de cet exode général de la population européenne, il y ait eu, dans cette colonie, des enfants des trois communautés, juifs, chrétiens et musulmans. Ils ont pu vivre un dernier temps de partage de leur joie, au moment même où le pays gagnait son indépendance, sans qu’aucun  incident n’ait marqué ce camp.
Mes sentiments, le 5 juillet 1962, étaient évidemment partagés. J’étais heureux que la guerre soit finie et que les Algériens puissent enfin construire, par eux-mêmes, leur avenir dans la liberté et la dignité. Mais en même temps, j’étais bouleversé par la décision prise, par la quasi-totalité de la population européenne, de quitter l’Algérie en quelques semaines. C’était l’espoir de faire ensemble l’avenir du pays qui disparaissait, avec l’exode des chrétiens et des juifs d’Algérie. Heureusement, nous avons eu très vite une autre communauté chrétienne, avec les coopérants qui arrivaient nombreux, pour les travaux de la reconstruction du pays, entrepris avec les Algériens.

Nous souffrons de la persistance des inégalités sociales
Dès les premiers jours de septembre 1962, avec les coopérants qui arrivaient et avec les religieux et religieuses qui avaient décidé de rester, répondant ainsi à l’appel du cardinal Duval, nous avons mis au service des Algériens toutes nos institutions : écoles, jardins d’enfants, centre de formation professionnelle, ouvroirs, foyers d’étudiants, dispensaires, hôpitaux, etc. Dans le même temps, les coopérants chrétiens, nombreux dans les institutions de l’État algérien, apportaient leur collaboration aux premiers travaux de l’Algérie indépendante. Nous avons participé avec enthousiasme à ces premières années de reconstruction. Cinquante ans après, on mesure le travail accompli par le pays, avec une généralisation quasi-totale de la scolarisation des enfants et plus d’un million d’étudiants dans les universités. Les services de santé rejoignent maintenant presque toutes les régions du pays. J’ai connu la destruction de la plupart des anciens bidonvilles d’Alger et, à la place, la multiplication des zones de logement populaire.
La nationalisation du pétrole a donné à l’État la possibilité de satisfaire aux besoins primaires de toute la population. Dans les années 70, l’Algérie a même eu, sur la scène internationale, un rôle de premier plan, notamment avec les initiatives pour un nouvel ordre économique international (1975). Pendant les premières années de l’Indépendance, nous avions pu communier, profondément, aux choix du pays, comme tous ceux qui se passionnaient pour la construction d’une société dans laquelle chacun aurait sa place. Mais, les évolutions du pays n’ont pas répondu à cette espérance. Beaucoup de citoyens se sont alors réfugiés dans la religion comme l’unique recours pour que la justice soit assurée. Cette période a débouché sur des violences qui auraient pu nous marginaliser, car elle nous a lourdement atteints. Mais, notre fidélité à l’Algérie, pendant la crise sécuritaire des années 90, nous a donné une nouvelle légitimité. Plus récemment, le développement de courants donnant la priorité à la tradition spirituelle de l’islam nous a même permis d’établir de nouvelles amitiés dans certains milieux.  
Et maintenant, avec tout le peuple algérien, comme je l’ai dit à la commission présidentielle qui m’a fait l’honneur de me convoquer en juin 2011, nous souffrons tous — dans un pays qui a des moyens considérables — de la persistance des inégalités sociales dans les périphéries des grandes agglomérations et en zones rurales. Nous souffrons aussi, avec tous, de constater que l’étendue du chômage des jeunes entraîne leur manque de confiance en l’avenir. Nous demandons que l’on laisse les associations se multiplier dans tous les domaines de la vie du pays, pour que la population soit davantage engagée dans les travaux de l’avenir, sans tout attendre de l’État. Reste enfin à permettre la liberté de choix dans tous les domaines de la vie, pour que des énergies qui se sont marginalisées où exilées puissent à nouveau apporter leur contribution à la vie du pays. Ce nouveau dynamisme intérieur est aussi une condition nécessaire pour que l’Algérie puisse retrouver la place qu’elle avait au plan international. Ce sont mes souhaits pour le pays en ce cinquantième anniversaire.

Bio expresse
< Henri Teissier, issu d'une famille de pieds-noirs installée à Skikda vers la fin des années 1840, est né le 21 juillet 1929 à Lyon (France).
Sa famille rejoint Alger en 1947. En mars 1955, Henri Teissier est ordonné prêtre pour le diocèse d’Alger, à l’âge de 26 ans. Il apprendra l’arabe à l’Institut dominicain du Caire. En 1965, il obtient la nationalité algérienne, en même temps que le cardinal Duval et une vingtaine de prêtres.
Le 30 novembre 1972, Henri Teissier, alors âgé de 43 ans, est nommé évêque d’Oran.
Le 20 décembre 1980, il est nommé archevêque coadjuteur du cardinal Duval à Alger. Dans la période 1988-2008, Henri Teissier est l’archevêque d’Alger.


H. A.

 

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