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Ordre de Gaïd Salah de fermer les accès vers la capitale

Partis, militants et activistes dénoncent une atteinte à un droit

© Yahia Magha / Louiza Ammi/Liberté

Attendu sur les mesures d’apaisement, lui qui a dans tous ses discours prôné l’accompagnement par l’ANP du mouvement populaire du 22 février, son dernier speech à Tamanrasset a finalement annoncé l’amorce d’un durcissement de la position de l’ANP vis-à-vis du hirak. Fermer les accès d’Alger, la capitale, aux manifestants a été perçu à la fois comme une mesure répressive supplémentaire, une tentative de diviser le mouvement après l’échec de l’alibi de l’emblème amazigh qui a traîné des jeunes dans les prisons, mais aussi, et plus grave encore, une atteinte à un droit fondamental et élémentaire : le droit de circuler. Partis, militants, activistes et acteurs politiques sont unanimes à dénoncer ce coup de force du chef d’état-major de l’armée. Gaïd Salah, qui a été la cible des slogans des dernières marches, de vendredi et des étudiants le mardi, a finalement dévoilé sa stratégie qui consiste à contrer la révolution pacifique par le verrouillage de la capitale. D’aucuns, de ceux qui ont réagi, ont perçu la décision soit comme un nouveau tour de vis contre le mouvement populaire, soit, plus grave encore, comme une décision instaurant “le délit de faciès”. Le militant Djamel Zenati est allé jusqu’à évoquer un apartheid.

 

Djamel Zenati, ancien député et militant politique
“C’est un apartheid” 

-Le militant politique, ancien détenu de 1980 et ancien député, a réagi hier à chaud au discours du chef d’état major de l’ANP, à Tamanrasset, sur un ton à la fois grave à la mesure de l’ordre de Gaïd Salah et un ton empreint d’ironie. “Mépris et défiance. Graves dérives du chef d’état-major. Les villes du monde s’ouvrent et Alger se ferme. Une folie. Un apartheid”, a écrit Djamel Zenati dans un post sur sa page Facebook. “C’est une autre dérive tout simplement.”  Plus ironique mais non sans un clin d’œil à l’historique bataille d’Alger, le militant et activiste politique a écrit : “Il veut nous faire un remake de la bataille d'Alger.” “Vivement vendredi prochain”, conclut-il.


Houari Addi, Enseignant à l’institut des études politiques de Lyon
“Va-t-il reconduire le code de l’indigénat ?”
Dans son dernier discours, Gaïd Salah a ordonné à la Gendarmerie nationale de ne laisser entrer ni voitures, ni cars, ni bus à Alger les vendredis. Deux remarques. La première est que, pour lui, ceux qui manifestent les vendredis à Alger n'habitent pas la capitale. Pour Gaïd Salah, la capitale c'est “bled makhzen”, loyal au pouvoir et la périphérie c'est le “siba” (dissidence). Mais tout le pays est aujourd'hui siba contre le pouvoir militaire ; les services de sécurité ne l'ont-ils pas informé que ceux qui manifestent à Alger sont principalement des Algérois, à Constantine ce sont des Constantinois, à Oran ce sont des Oranais, etc. Deuxième remarque : sous la colonisation, le code de l'indigénat (aboli seulement en 1947) interdisait aux “indigènes” de se déplacer dans le pays sans “sauf-conduit”. Gaïd Salah va-t-il reconduire le code de l'indigénat des colons ? Faudra-t-il un sauf-conduit pour aller de Boumerdès à Alger ? La prochaine étape ce seront les fils barbelés pour séparer les quartiers comme durant la Bataille d’Alger.


Soufiane Djilali, président de Jil Jadid
- “Le pouvoir veut s’imposer par la force”
Dans sa réaction, à chaud, au discours du chef d’état-major, Gaïd Salah, le président de Jil Jadid, Soufiane Djilali regrette d’opter pour une solution “par la force” plutôt que la solution consensuelle souhaitée par les Algériens. “Au moment où les Algériens attendaient une véritable solution consensuelle, il apparaît clairement que le pouvoir a fait le choix d’imposer sa solution de passer par la force. Je regrette profondément que l’Algérie soit en train de perdre une occasion historique pour changer de régime dans la stabilité et le consensus”, a-t-il commenté. Selon lui, “c’est, malheureusement, une solution partiale et partielle qui se profile à l’horizon”. 
 

F. A.

HAKIM Belahcel, Premier Secrétaire National du FFS
“Un acte grave et liberticide”
“Lnterdire l’accès à la capitale aux citoyens algériens qui viendraient d’autres régions afin de manifester est un acte grave et liberticide. Les décideurs du moment veulent remettre en cause les acquis de la révolution du 22 février pour rétablir la chape de plomb sur les droits les plus élémentaires du peuple algérien, à savoir le droit de circuler librement et le droit de manifester. Le FFS dénonce énergiquement cette escalade dangereuse vers l’asservissement du peuple algérien à travers des méthodes brutales. Après les arrestations massives, les interdictions systématiques des activités politiques publiques, voilà qu’aujourd’hui on décide de verrouiller l’accès à la capitale Alger. Ce sera quoi la prochaine étape ?”


Athmane Mazouz, chargé de communication du RCD
- “La voie ouverte au délit de faciès” 
“L’injonction du chef de l’armée d’interdire l’accès à la capitale aux Algériennes et aux Algériens n’a pas de précédent dans l’Algérie indépendante. La conséquence immédiate de cette dérive est la promotion du délit de faciès. En fait, Gaïd Salah instruit les forces de l’ordre de pourchasser les citoyens et manifestants qui n’auraient pas ‘le visage des Algérois’. Une telle escalade doit être dénoncée et combattue par tous les moyens pacifiques. Nous sommes  face à une énième provocation contre le peuple  algérien. Avant lui, la France coloniale avait déjà décrété des états de siège qui n’ont pas eu raison de la volonté des Algériens à arracher leur indépendance. Oser fermer l’accès de la capitale aux Algériens est une violation flagrante de la loi consacrée par la Constitution. Cet état de siège n’aura pas d’effet sur la mobilisation et sur la volonté du peuple à se débarrasser de la  bande qui nous gouverne.”
 

Propos recueillis par : Nissa H./ F. A.