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Économie / Avis d'expert

Les hydrocarbures non conventionnels

Choix judicieux ou fausse solution pour l’Algérie ?

Le premier ministre A. Sellal déclarait récemment que “le pétrole et le gaz de schiste seront exploités” car “tous les pays du monde exploitent ces énergies” (sic) et que “de toutes façons, il n’y a pas d’issues”(1).

Beaucoup de spécialistes ont alors exprimé (à travers la presse) leurs réticences sur un choix déjà très controversé dans des pays ou l’approvisionnement en énergie constitue pourtant une question de souveraineté nationale. Sans mesurer les risques potentiels d’une telle décision, le nouveau projet de loi sur les hydrocarbures est présenté à l’APN. Dans son intervention, le ministre de l’Energie et des Mines, Y. Youcefi affirmait, dans ce qui s’apparente à un véritable plaidoyer en faveur du projet de son gouvernement, que “les réserves de l’Algérie en gaz de schiste sont inépuisables, de Timimoun  à In Salah, en plus de poches à Tindouf et à Illizi, avec une rentabilité d’environ 1,5 milliard de mètres cubes de gaz par kilomètre”. Tout en appelant les députés à “ignorer les voix appelant à s’abstenir d’exploiter les hydrocarbures non conventionnels sous prétexte de leurs conséquences néfastes sur l’environnement et sur les réserves du pays en eau”, le ministre prévoit que “l’exploitation de ce taux important, pourra créer quelque 100 000 nouveaux emplois”. “A l’horizon 2030, notre consommation en produits énergétiques se chiffrera à 80-85 milliards de dollars par an. Si nos ressources conventionnelles venaient à se tarir, et si nous décidons de ne pas exploiter les hydrocarbures non conventionnels, comment pourrions-nous régler cette facture sans un niveau acceptable d’exportations d’hydrocarbures”, prévient-il en rappelant “les difficultés qu’a connues l’Algérie au milieu des années 1990 pour assurer ses besoins en raison de la baisse des cours de pétrole et du manque des moyens de production d’hydrocarbures durant cette période”(2). Si les arguments avancés par les autorités algériennes pour justifier leur décision d’exploiter le gaz et les huiles de schiste ont toutes les apparences de la rationalité, le collège des experts estime en revanche, que l’ensemble des coûts environnementaux, énergétiques et financiers liés à cette industrie risquent de dépasser les maigres bénéfices qu’en tirera l’Etat algérien. Pis encore, on considère que cette option est une démonstration d’allégeance du gouvernement algérien aux pressions exercées par les compagnies pétrolières étrangères voulant faire de  l’Algérie leur terrain d’expérimentation au moment où elles ne sont pas autorisées à exploiter ce type d’énergie dans leurs pays d’origine. On peut légitimement s’interroger sur le bien fondé des arguments des uns et des autres (partisans et opposants à l’exploitation des gaz de schiste). Cependant, nul ne peut nier que l’engouement du gouvernement pour l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels contredit le discours officiel sur le développement des énergies renouvelables et l’affranchissement de l’économie nationale de la rente pétrolière et des caprices du marché énergétique mondial.
Cette contribution constitue une synthèse des risques liés à l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels. Son contenu peut évoluer au fur et à mesure de l’évolution de nos connaissances, notamment sur les techniques d’exploitation.

Le gaz de schiste dans le contexte algérien : un choix judicieux ?

La compagnie pétrolière nationale Sonatrach envisage, dans son programme 2012-2016, d’investir 80 milliards de dollars dans l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels (3). Une somme alléchante convoitée par les multinationales qui ne se soucient guère des risques potentiels associés, notamment, aux coûts énergétiques et à la santé publique.

Gaz de schiste et coûts énergétiques

Le caractère énergivore de la production de gaz de schiste est l’un des facteurs qui rendent cette ressource peu attrayante au plan climatique et économique. Selon les aveux du ministre de l’Energie, c’est la tendance à l’épuisement des combustibles aisément extraits qui justifie l’exploitation de réserves plus difficiles d’accès (pétrole et gaz de schiste). Or, dans les pays ayant déjà tenté l’expérience de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels, on estime que l’on dépense de plus en plus d’énergie pour produire ce type d’énergie (4). En effet, cette production requiert des quantités d’énergie beaucoup plus élevées que l’extraction conventionnelle. Le “rendement énergétique sur l’investissement” (5) (RÉI) permet d’évaluer les coûts en énergie du processus de production (et/ou d’exploration, de distribution, etc.) de combustibles fossiles ou autres sources d’énergie. Le RÉI est le ratio de l’énergie produite en regard de l’énergie consommée pour cette production (6). Plus ce ratio est faible, plus le coût énergétique d’un processus de production est élevé.
Ce paramètre devrait être déterminant dans l’orientation de la politique énergétique de l’Algérie. Des rendements énergétiques trop faibles auront, inéluctablement, de lourdes conséquences socioéconomiques. A titre illustratif, 100 unités d’énergie étaient produites aux Etats Unis pour chaque unité d’énergie investie dans l’extraction et la découverte de pétrole, au début des années 1930. Le RÉI équivalait donc à un ratio de 100 :1. En 2000, le RÉI de cette filière avait chuté à 20 :1. Si l’on ajoute au calcul l’énergie nécessaire pour raffiner le pétrole et le convertir en essence, le ratio décroît à 6 :1. Les coûts énergétiques sont encore plus élevés pour les combustibles non conventionnels, tels les sables bitumineux et l’huile de schiste. Ce dernier est un combustible synthétisé à partir des substances organiques présentes dans les formations de schiste et il serait une bonne approximation pour évaluer le RÉI du gaz de schiste (7). Le RÉI des sables bitumineux se situe entre 4 :1 et 1 :1, tandis que celui de l’huile de schiste varie entre 2 :1 et 1 :1. Le fait que, pour les combustibles non conventionnels, “le coût énergétique de la production frôle la valeur énergétique produite” nous rapproche d’un avenir où “les énergies fossiles seront exploitées plus ou moins à perte, sur le plan énergétique”. Investir dans l’exploitation de combustibles non conventionnels tels que le gaz de schiste équivaudrait donc à s’engager dans un cul-de-sac environnemental, énergétique et économique.

Gaz de schiste et eau
L’exploitation du gaz de schiste exige l’injection dans le sous-sol de très grandes quantités d’eau, chargée d’ingrédients toxiques ; près de la moitié de cette eau sera définitivement perdue sous terre. L’autre moitié récupérée restera contaminée et devra être traitée adéquatement avant d’être réintégrée dans le milieu naturel et éventuellement dans les réseaux d’aqueduc. Sur ce plan, une question mérite d’être posée : qui va assumer le fardeau financier lié aux installations de traitement si complexe des eaux usées produites par le secteur gazier ? L’Etat ? Les compagnies étrangères partenaires de Sonatrach ? Y aura-t-il un partage des charges comme des… gains entre les différents partenaires ? La présente section constitue une évaluation de ces coûts ainsi que des risques pour la santé humaine liés à la contamination des eaux.

Enjeux liés au traitement de l’eau
Le traitement des eaux usées provenant de l’extraction du gaz de schiste est un processus complexe et coûteux, portant sur des volumes très élevés. La technique d’extraction du gaz se nomme fracturation hydraulique, ou fracking. En bref, “fracturer” un puits signifie injecter un fluide à très haute pression dans la roche souterraine afin qu’elle se brise et qu’elle laisse s’échapper du gaz naturel qu’on récupère par la suite. Ce fluide comprend des tonnes d’additifs chimiques, dont les compagnies pétrolières refusent de dévoiler la composition. Vu le grand nombre de facteurs inconnus, l’industrie gazière procède par essais et erreurs, à la recherche du mode de fractionnement le plus efficace. Enfin, chaque puits est fracturé à plusieurs reprises, avec injection à chaque fois de plusieurs millions de litres d’eau. Au Canada, ou l’exploration des combustibles non conventionnels fait toujours polémique, on évalue la quantité d’eau nécessaire pour une seule opération de fracturation entre 8 et 35 millions de litres. Les puits sont fracturés huit fois en moyenne ; dans certains cas, ce nombre peut s’élever jusqu’à 17 fracturations par puits (8). Le taux de récupération des eaux injectées se situe autour de 50 %, et on ne recycle qu’environ 80 % des eaux récupérées. Pour une moyenne de 8 fracturations par puits, dont chacune nécessite en moyenne 17 millions de litres d’eau, c’est un total de 23,8 millions de litres d’eau par jour qu’il faudra décontaminer en usine d’épuration afin d’éliminer les risques découlant des produits toxiques intégrés aux eaux usées de l’industrie du gaz de schiste. Si l’abondance des ressources hydriques (pluviométrie conséquente, lacs, rivières…) fait que l’eau ne constitue pas un frein à l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels au Canada, c’est en revanche les coûts inhérents à l’installation et à l’utilisation des installations d’épuration qui sont jugés excessifs. A titre indicatif, le coût d’installation et d’utilisation d’une seule usine d’épuration est de l’ordre de 55 millions de dollars.  Dans le contexte Algérien où l’eau est plutôt une denrée rarissime, l’approvisionnement des puits non conventionnels en liquide de fracturation se fera par l’exploitation des eaux résiduelles jusque-là utilisées par les populations locales pour leur vie et pour le développement de l’agriculture saharienne.

Conclusion
Contrairement au discours qui présente l’industrie du gaz de schiste comme “propre” et en fait une importante source de développement économique au pays, des spécialistes de l’environnement et du domaine énergétique mettent en lumière les nombreux coûts environnementaux et financiers de cette filière pour les citoyens et l’État.
D’abord, le coût énergétique du processus d’extraction non conventionnelle est beaucoup plus élevé que pour la filière conventionnelle et celle des énergies dites propres (solaire, éolienne). A ces facteurs viennent s’ajouter les dépenses liées au processus complexe de décontamination des eaux usées issues du processus de fracturation ainsi que l’empreinte climatique du gaz de schiste qui pourrait s’avérer bien plus importante qu’on ne le laisse croire.


A. B.
(*) Maitre de conférences
Faculté des sciences et de la technologie
Université de Bouira.