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Économie / Avis d'expert

Avis d'expert

L’idée d’une Opep du gaz ?

Alors que le marché pétrolier est un marché mondial, le marché gazier est considéré actuellement comme étant un marché segmenté. L’idée d’un marché Opep du gaz à l’image de l’Opep du pétrole peut-elle être réaliste dans le futur ? Cette question, posée par tant d’acteurs dans le domaine gazier, doit être débattue, d’autant plus que lors de la création de l’organisation du Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG), en 2001, à Téhéran, la majorité se posait les deux questions suivantes : le FPEG pouvait-il devenir l’Opep du gaz ? Est-il possible de bâtir une organisation solide se fondant sur les mêmes principes qui ont donné naissance à l'Opep ? C’est l’objet même de la présente contribution.
Bien que le principal défi pour les membres du FPEG soit celui de resserrer les rangs afin de mieux défendre leurs intérêts, ils ont mis, jusque là, l’accent sur la nécessité de renforcer le Forum en tant que plateforme pour définir et faire avancer les positions des pays membres sur les questions des marchés internationaux de gaz, notamment la position défendue, qui est liée à la formule basée sur des contrats sur le long terme, afin d’assurer une sécurité énergétique globale.
Ceci est vrai, d’autant plus, que les membres du FPEG, assurent 43% du total de la production mondiale en matière de gaz, détiennent 60% des exportations et près de 70% des réserves mondiales de gaz (la Russie, l’Iran et le Qatar, à eux seuls, détiennent 78% des réserves de l’ensemble des pays membres du FPEG), et que la menace de l’industrie du gaz de schiste connaît, actuellement, un essor impensable, il y a quelques années.

Renforcer la concertation entre les  pays membres du FPEG
Lors de la tenue du dernier sommet FPEG, qui a réuni, le 15 juin 2013, en Russie, les 13 pays membres (Algérie, Bolivie, Venezuela, Égypte, Iran, Qatar, Oman, Emirat arab unis, Libye, Nigeria, Russie, Trinidad et Tobago, Guinée équatoriale) ainsi que 3 pays observateurs (Kazakhstan, Pays-Bas, Norvège), les pays membres se sont fixé comme objectif principal, celui d’assurer la stabilité de la demande et de l’offre des fournisseurs d’énergie, sans aller plus loin, en termes de régulation du marché du gaz sur le modèle du marché du pétrole.
Ainsi, le FPEG a réitéré sa détermination à soutenir des prix du gaz indexés sur les cours du pétrole fixés dans des contrats d’approvisionnement à long terme. Les membres du Forum ont aussi souligné leur détermination à défendre le rôle fondamental des contrats à long terme de gaz naturel dans le financement des projets d’infrastructures à grande échelle en amont et en aval de la chaîne de l’industrie gazière, en prévoyant des solutions mutuellement acceptables pour la sécurité de la demande et de l’offre. Le débat entre les membres du FPEG a aussi mis l’accent sur la nécessité de renforcer la concertation entre les pays producteurs pour défendre leurs intérêts dans un marché bouleversé par l’arrivée de nouvelles ressources énergétiques. Il est utile de rappeler que le leadership, voulu par la Russie, en 2007, avait pour objectif la coordination des projets de long terme entre les différents producteurs, en clair, la Russie voulait parvenir, avec d’autres pays exportateurs, à orienter les prix vers la hausse par une restriction coordonnée d’investissements. Cette stratégie, peu crédible, d’ailleurs contestée par de nombreux producteurs importants dont le Qatar et l’Algérie, a été carrément abandonnée.

Les difficultés de la régulation du marché du gaz

Les principaux facteurs, qui compliquent la régulation du marché du gaz sur le modèle du marché du pétrole se résument en cinq points. Premièrement, l’extraction du gaz présente, dans la plupart des cas, un coût assez élevé. Deuxièmement, les contrats tant du gaz naturel que du GNL sont dominés par les contrats à moyen et long terme, bien que la part du marché Spot ne cesse de croître ces dernières années (31% en 2013). Troisièmement, les échanges, au niveau mondial, du gaz naturel, sont essentiellement transportés à travers les gazoducs (67%), d’où l’existence des  marché régionaux et l’absence d’un marché global. Ainsi, le transport du gaz entre les marchés régionaux est beaucoup plus onéreux que celui du pétrole. Quatrièmement, la déconnexion entre les prix du gaz et les prix du pétrole, liée à la progression de production de gaz non conventionnel aux USA et à la croissance du marché du GNL, au niveau mondial, enfin, les sociétés importatrices de gaz deviennent copropriétaires des sociétés d’extraction et de transport du gaz dans les pays exportateurs et peuvent ainsi compter sur une part garantie de la production.
Du côté des pays consommateurs, notamment les Européens, ils pensent que dans le cas où cette Opep du gaz sera créée, elle n'apportera rien d'important aux pays exportateurs, dans le moyen terme, à moins que l'ordre économique mondial ne soit renouvelé, mais, en réalité, les Européens ont beaucoup plus peur que le cartel de gaz puisse être utilisé comme un levier de pouvoir contre l’Europe. Du côté des pays producteurs de gaz naturel, ce sont, surtout, les pays qui ne sont pas encore producteurs de GNL, à l’image de l’Iran et du Venezuela, qui se sont faits les porte-drapeaux, et ce, pour des raisons purement politiques car ils refusent de s’associer aux compagnies étrangères dans le développement de la chaîne du GNL.
Il est important de noter que, jusque là, le GNL est considéré comme étant le seul moyen d’une éventuelle cartellisation, permettant la régulation du marché gazier, à l’image de celui du pétrole, or, la part réservée au GNL reste encore faible. Ceci dit, c’est l’accroissement de la part du liquéfié qui permettra, en grande partie, de créer les conditions d’un marché global, à l’image de celui de l’Opep.

Position des principaux pays exportateurs en matière de gaz
La Russie, étant le premier producteur mondial de pétrole en 2013 avec 523 millions de tonnes, n’a jamais jugé utile de faire partie de l’Opep du pétrole (la Russie n’est qu’un observateur), et vu que le principe est le même et les enjeux sont identiques par rapport à une Opep du gaz, il est fort probable que la Russie réitère la même position, d’autant plus que les Russes ont clairement déclaré, lors du dernier sommet, qu’un Cartel sur le marché gazier serait impossible car, dans la plupart des cas, les contrats gaziers sont strictement définis en matière des prix et de formule des livraisons et qu’il est impossible d’instaurer des quotas. En ce qui concerne le Qatar, considéré, actuellement, comme étant le premier producteur de GNL, avec une capacité de production de 78 millions de tonnes, et premier exportateur, avec 77,5 millions de tonnes, en 2013, opérant sur quatre marchés principaux : au prix du pétrole brut au Japon ; au prix spot du henry hub aux USA ; au prix spot de National Balancing Point (NBP) et au Royaume Unis, et au prix de fioul en Europe continentale et qui a opté pour une chaine de gaz intégré, n’est pas disposé à s’allier avec la Russie, trouve l’idée d’une Opep du gaz intéressante,  tout en déclarant que cela peut le devenir dans un avenir  qu’il est difficile de qualifier de proche. Pour l’Algérie, la signature des deux accords avec la Russie en août 2006 et janvier 2007 ont été considérés par l’Europe comme étant une réelle volonté de créer une sorte de cartel, alors que pour l’Algérie c’était beaucoup plus un accord politique permettant un certains nombre de coopérations entre les deux parties (exemples : association de Sonatrach dans un projet de terminal, participation de Gazprom dans un nouveau gazoduc transméditerranéen et entrée de Gazprom dans l’exploration en amont). Il est utile de rappeler que, lors des négociations de 2006, le président russe a proposé d’échanger une partie de la dette algérienne vis-à-vis la Russie, d’un montant de 4,5 milliards de dollars US, contre une participation significative dans le capital du groupe Sonatrach. Soucieuse de son autonomie stratégique, l’Algérie avait refusé. On ne peut qu’être fier de cette décision, qui mérite d’être mentionnée et en même temps précisée à l’opinion publique car l’histoire le retiendra. L’Algérie, qui a proposé d’accueillir le 4e sommet du FPEG devant être tenu en 2015 (le 3e sommet aura lieu en Iran courant 2014), a toujours adopté une position plutôt ouverte par rapport à l’idée d’un cartel du gaz ; cette position constitue la continuité de ce que l’Algérie a toujours défendu lors des réunions Opep, entre autres ses intérêts gaziers. La perception des enjeux gaziers n’est pas du tout évidente avec la Russie (détenant les premières réserves mondiales en matière de gaz) car, d’une part, elle cherche à contrôler la discussion entre pays producteurs en matière gazière, et d’autre part, elle a laissé apparaître une idée d’un cartel sans la combattre. Dans cette vision, il s’agit beaucoup plus d’une sorte de coordination de projets et non pas de cartel, dont l’objectif est d’éviter la concurrence de projets pour limiter les coûts et l’engagement de capitaux ainsi que pour conforter leur pouvoir de négociation vis-à-vis ses clients européens et asiatiques. Par ailleurs, le Qatar et la Russie auraient objectivement intérêt à réguler transitoirement le marché par plafond de production interposé, sur le modèle des quotas de l’Opep, d’autant plus que la Russie contrôle le marché régional européen et le Qatar le marché mondial du GNL. La flexibilité du marché du GNL à travers le marché spot, qui totalise 31% du total des échanges du GNL au niveau mondial (dont le prix de référence dépend de l’équilibre entre l’offre et la demande), couplée à l’absence d’une réelle volonté des principaux pays exportateurs de gaz, fait que les conditions d’un marché global à l’image de celui de l’Opep ne sont pas encore réunies.

Conclusion
L’idée d’une Opep du gaz, qui suppose un certain esprit de solidarité entre les pays membres, laisse entendre une possibilité d’un contrôle des prix par la cartellisation du marché, ce que les Européens ont toujours refusé car voulant éviter à ce que le cartel de gaz puisse être utilisé comme un levier de pouvoir contre l’Europe. La plupart des compagnies gazières des pays exportateurs de gaz naturel sont détenues par des capitaux étatiques, ce qui implique que les décisions découlant de ces compagnies sont à la fois économiques et politiques, c’est ce qui explique, en grande partie, l’absence d’une convergence des principaux acteurs gaziers sur cette question, résultat d’une concurrence féroce entres les pays membres, dont la principale conséquence résulte par le fait que le niveau de coordination entre les pays exportateurs se limite au FPEG.


A. H. 
(*) Consultant