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Économie / Avis d'expert

GOUVERNANCE

Pourquoi les réformes n’ont jamais été aussi nécessaires

Le retour vers l’étatisme dans l’économie et la recherche de la paix sociale à tout prix sont les tendances lourdes des politiques gouvernementales de ces dernières années. Des tendances compréhensibles devant l’ampleur des tensions sociales que connaît l’Algérie. Mais le retour aux vieilles solutions et pratiques sont porteuses de graves dangers pour l’avenir de notre pays.

Même si l’Algérie semble avoir provisoirement échappé à ce qu’on a appelé le “Printemps arabe”, les causes qui ont provoqué l’émergence des derniers bouleversements dans la région y sont toujours prégnantes. Comme dans les pays de la région, la demande sociale explose. En particulier, celle exprimée par les jeunes Algériens, mieux éduqués mais souvent sans emploi, qui veulent être davantage écoutés par les gouvernants. Face à ces tensions pressantes, le gouvernement a choisi une stratégie de court terme qui se traduit par des mesures censées calmer les attentes : forte augmentation des salaires, maintien ou élargissement des subventions aux produits alimentaires et énergétiques, renflouement des entreprises publiques, poursuite des programmes d’investissement dans les grands travaux… Même si ces mesures pouvaient être justifiées, elles ne devraient pas détourner de la nécessité des réformes économiques. Ce risque est, hélas, patent car on assiste aujourd’hui à une vraie remise en cause des réformes qui avaient été amorcées dans les années 90. Cette remise en cause touche les principes fondamentaux des réformes : arrêt des privatisations, défiance vis-à-vis des IDE, volonté de maintenir le secteur public dans la sphère économique, renforcement de la mainmise de l’administration sur les entreprises publiques, centralisation des pouvoirs dans tous les domaines, retour sur l’ensemble des réformes envisagées dans les secteurs-clés de la vie économique et sociale.
Cette stratégie est dangereuse car elle hypothèque les chances de l’Algérie d’assurer à terme l’essor de son économie. La volonté de brider l’essor du secteur privé va immanquablement se traduire par un ralentissement de la croissance ; à cet égard, il est utile de souligner qu’à partir des années 90 la croissance économique hors hydrocarbures comme la création d’emplois sont à porter au seul crédit du secteur privé. Les retards mis dans la réorganisation des structures de l’État, destinées à améliorer l’efficacité de l’administration, vont renforcer les contraintes qui freinent la compétitivité des entreprises et les privent de jouer le rôle qu’elles sont en droit de prétendre dans l’économie nationale et mondiale.
Par ailleurs, ces remises en question des réformes interviennent à une période particulière dans le cycle démographique de l’Algérie. Comme nous l’avions montré dans un papier publié dans Liberté du 14 mars 2012(1), il reste à l’Algérie à peine une dizaine d’années pour pouvoir bénéficier de son “dividende démographique”. Pour profiter de cette aubaine démographique, l’Algérie doit mettre le plus vite possible son économie au service de la création d’emplois pour sa jeunesse. Seules des politiques qui favorisent la croissance sont susceptibles de créer des emplois. Tout fléchissement dans la croissance aura, au contraire, des conséquences désastreuses sur l’économie algérienne et mettra en danger la cohésion sociale.
Dans ces conditions, les gouvernants devraient résister à la tentation de vouloir acheter la paix sociale à tout prix. Il s’agit plutôt de décider de maintenir solidement le cap de la croissance. Pour cela, il faudra se résoudre à trancher sur quatre grandes questions : transformer l’économie au lieu de chercher l’apaisement social coûte que coûte, élargir les privatisations à l’ensemble des secteurs économiques marchands au lieu du retour vers les nationalisations, opter pour un développement économique focalisé à la place d’un développement débridé, choisir enfin l’ouverture contre le conservatisme.

Transformer l’économie au lieu de rechercher coûte que coûte l’apaisement social
L’Algérie a un besoin pressant de transformer son économie. L’économie algérienne souffre de trois grands maux : une dépendance trop forte des ressources en hydrocarbures, une vision schizophrénique du développement avec le maintien d’un secteur public encore puissant mais inefficace à côté d’un secteur privé à peine toléré, un environnement des affaires parmi les plus mauvais au monde. Au lieu de s’attaquer à ces trois chantiers majeurs, les gouvernants laissent les choses en l’état et agissent de façon conjoncturelle pour calmer la demande sociale. Ils ont répliqué aux attentes par des augmentations salariales, un élargissement des subventions à plusieurs produits et des allocations généreuses de crédits pour l’emploi des jeunes. Aucune de ces mesures n’est susceptible de transformer l’économie algérienne. Elles ont plutôt tendance à compromettre les chances des transformations souhaitées puisqu’elles se traduisent déjà par un retour de l’inflation et par un gaspillage de ressources financières qui auraient pu être mieux utilisées pour stimuler la croissance.
Ce qu’il faut, au contraire, c’est de casser le plus vite possible le hiatus entre la démographie et la structure de notre économie. À cet égard, la création d’emplois devrait être reconnue comme une priorité nationale. Cela passe par une politique vigoureuse d’encouragement à toutes les initiatives entreprenariales qui se traduisent par la création d’emplois durables.  

Élargir les privatisations à l’ensemble des secteurs économiques marchands au lieu du retour vers les nationalisations
Partout dans le monde, l’étatisation de l’économie s’est soldée par des échecs cuisants. Partout aussi dans le monde, la privatisation des entreprises publiques s’est traduite, globalement, par des succès incontestables. Quand ces opérations sont bien menées, elles peuvent constituer pour l’Algérie l’un des moyens privilégiés pour diversifier l’économie et sortir du tout-pétrole. Les bases d’une économie diversifiée ont été jetées dans les années 70 avec les investissements étatiques massifs dans la plupart des secteurs économiques. Une privatisation réussie, menée avec des partenaires bien choisis, pourra assez rapidement revitaliser les capacités de production des entreprises publiques et densifier le tissu industriel national.
Cela suppose qu’on améliore de manière significative le climat des affaires et qu’on lève les contraintes qui pèsent encore sur l’initiative privée. Au lieu de cela, on a arrêté le processus de privatisation à peine ébauché et on a décidé d’un énième assainissement des entreprises publiques. Au-delà de l’importance des ressources mobilisées dans cette opération, il n’y a aucune certitude pour que ces assainissements se traduisent par des projets industriels valides. Malheureusement, tout porte à croire qu’on assistera encore une fois à de la destruction de la valeur.     

Opter pour un développement économique focalisé à la place d’un développement débridé
Sortir de la sphère marchande ne veut pas dire pour l’État de se désengager de l’économie. Bien au contraire, l’État doit conserver un rôle crucial dans la définition de la stratégie économique nationale. Il le fait en fixant le cap pour permettre l’expression des ambitions industrielles du pays. L’exemple de l’industrie automobile illustre parfaitement les transformations à adopter.
Alors que l’Algérie peine à convaincre Renault à investir dans une petite unité de montage, les Marocains ont tracé en 2005 une stratégie industrielle qui identifiait les secteurs porteurs pour leur pays(2). Parmi ceux-ci, l’industrie automobile a été identifiée comme l’un de ces secteurs porteurs à condition que le Maroc investisse dans les infrastructures d’accueil indispensables : c’est la décision de construire Tanger-Med, un port en lourd de taille mondiale auquel on a adossé des zones d’expansion industrielle de plusieurs milliers d’hectares.
Ce sont ces avantages qui ont convaincu Renault d’y installer sa plus grande et plus moderne usine au monde qui produira en phase de croisière plus de 400 000 voitures par an et créer plus de 3 000 emplois directs.

Choisir l’ouverture contre le conservatisme
La crainte que les réformes apportent de l’instabilité est une croyance vivace auprès des gouvernants algériens.
Ils n’ont pas conscience que la société, elle, change avec un rythme beaucoup plus rapide que l’organisation de l’État. Les progrès de l’éducation et des technologies de l’information ont beaucoup transformé la société algérienne. En particulier, l’émergence des jeunes et des femmes constitue un phénomène majeur. Ces catégories de la population expriment un besoin d’être mieux écoutées et de participer pleinement à la vie de la communauté nationale. Mais l’organisation de l’État et le cadre légal ont trop peu répondu à cette attente, ce qui est à l’origine d’une grande frustration. Jusque-là, l’État a répondu à cette frustration par les mécanismes classiques de recours à la force brute, comme le montrent par exemple la répression de toute manifestation ; ce qui ne fait qu’exacerber les frustrations. L’État devrait au contraire développer une forme de “soft power” qui passe par une ouverture dans tous les domaines de la vie économique et sociale. L’une des ouvertures les plus immédiates à réaliser consiste à élargir les canaux de communication entre les citoyens entre eux et entre les citoyens et l’État. Cela s’appelle poser les fondements de la démocratie. Le régime algérien doit faire cet aggiornamento. S’il persiste dans son conservatisme, le hiatus avec la société s’élargira et le printemps algérien risque de prendre des proportions dramatiques.

(1) “L’Algérie ne doit pas rater son dividende démographique”. Liberté du 14 mars 2012 ; page 15.
(2) “Plan Émergence” adopté en décembre 2005, complété en 2008 par un “Pacte  national pour l’émergence industrielle 2009-2015”, qui fait de “l’industrie au Maroc une priorité nationale”. Six secteurs industriels, appelés “métiers mondiaux du Maroc”, avaient été identifiés comme offrant des avantages compétitifs réels : automobile, aéronautique & spatial, électronique, textiles & cuir, agroalimentaire, offshoring. www.emergence.gov.ma


S. S.
(*) Consultant en management
seghirsmail@yahoo.com