Scroll To Top
FLASH
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de midi (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version digitale de "Liberté" écrire à: redactiondigitale@liberte-algerie.com

Autres / Chronique ramadhanesque

11 Ramadhan 1436, dimanche 28 juin 2015

Les yeux du cœur

©D. R.

Le monde musulman en général et le monde arabe en particulier subissent   aujourd’hui de profonds bouleversements à la fois politiques, sociaux, culturels et religieux. L’omniprésence du voile et du qamis ne cesse de nourrir les polémiques notamment en Europe et plus particulièrement en France. On voit se développer un islam “cathodique” à travers la multiplication des chaînes satellitaire religieuses. La multiplication sur ces chaînes des émissions qui édictent en direct des fatwas(1) en direct montrant une véritable obsession du halal(2) et du haram(3). On assite également à une explosion du nombre de demandes de roqya(4). Cette pratique musulmane censée accompagner spirituellement des personnes malades en situation de fragilité, est devenue, aujourd’hui, un véritable  business qui génère des revenus conséquents, alors que beaucoup de cas de ces maladies relèvent plus de la psychologie ou de la psychiatrie.
Les intellectuels musulmans se disputent l'interprétation de ces changements sociaux (ou sociétaux) et religieux dont nous voyons les manifestations aujourd’hui. Les uns appréhendent ces pratiques en termes de “régression”, de “retour en arrière”. Pour eux, les sociétés musulmanes sont entrées dans un lent processus de sclérose qui produit des archaïsmes. Pour les autres, il s'agirait plutôt d'une volonté d'autonomie culturelle, un retour vers les sources et un pas important vers l’affirmation de soi. Nous vivons incontestablement une époque d’éveil spirituel et de désir de changement sans précédent. Beaucoup de musulmans aspirent à être  réellement ce qu’ils sont, devenir enfin libres, dignes, heureux, souples, détachés et surtout retrouver la paix et la sérénité profonde. Malheureusement, ce désir de changement s’est traduit par des formes de pratiques et de manifestations religieuses qui ont généré une véritable inversion des valeurs islamiques. Les mosquées sont remplies, surtout en période de Ramadhan, mais la prière est devenue une pratique gestuelle dénuée de sens et de profondeur. Le jeûne est vécu comme une simple privation du corps sans aucune dimension spirituelle et le pèlerinage un simple voyage sans conscience, sans remplir son cœur de Sa présence et sans nourrir son intimité de Sa proximité.
Il nous arrive de croiser des citoyens armés de bonne volonté. Animés sans doute d’une bonne intention, ils sont très attachés à la prière à la mosquée qu’ils ne ratent pour ainsi dire presque jamais. Ils jeûnent les lundis et jeudis et lisent régulièrement le coran. Mais il suffit de discuter quelques minutes avec ces personnes pour lesquelles nous devons avoir un respect pour s’apercevoir qu’ils entretiennent une profonde confusion entre le sens et les techniques. Les pratiques sont là, elles sont nombreuses et méticuleuses mais le sens, le souffle et le cœur n’y sont pas.  Avec le temps, les actes d’adoration sont devenus une “habitude gestuelle”. On prie sans vraiment de désir, sans profondeur, sans amour.
On jeûne en privant notre corps de nourriture et de boisson mais le cœur ne jeûne pas. On lit le Coran sans conscience, on psalmodie des mots appris sans profondeur.
Le coran ne cesse pourtant de nous prévenir : “Que ne parcourent-ils la Terre pour acquérir des cœurs aptes à comprendre et des oreilles aptes à entendre ? En vérité, ce ne sont pas les yeux qui se trouvent atteints de cécité, mais ce sont les cœurs qui battent dans les poitrines qui s’aveuglent” (coran 22/46).
Pour traduire leur expérience de la présence de Dieu, les mystiques parlent des “yeux de l’âme”, du cœur qui “sent et écoute” les paroles divines, d’un ravissement dans une clarté supérieure. Pour eux, l’homme intérieur(5) est pourvu de sens spirituels grâce auxquels il perçoit les réalités suprasensibles et éprouve la “douceur” de Dieu(6). Dans son livre La délivrance de l’erreur(7), le grand imam et célèbre philosophe Abu Hâmid Al-Ghazâlî dit presque la même chose : “L’homme a un œil intérieur, l’œil du cœur qui lui permet de voir les réalités suprasensibles et d’être éclairé par la lumière de l’eternel”. Aujourd’hui, les musulmans ne savent plus parler de leur religion et de leur foi, de leurs cœurs et avec leurs cœurs, et de leur spiritualité. Ils confondent sans cesse l’éducation profonde de l’être et l’usage technique et parfois technicien des actes d’adoration.
Or il ne peut y avoir vraiment de pratique sans spiritualité. Comme il n’y a pas de spiritualité sans conscience, sans efforts, sans travail intérieur et sans quête de sens et de vérité. Cette quête a un prix. L’effort et le combat intérieur en ont aussi un. Aux musulmanes et aux musulmans de savoir où ils veulent aller, et sur qui ils peuvent compter pour avancer sur ce chemin vers la paix, c’est-à-dire vers l’islam.

A. G.
Recteur de la mosquée de Villeurbanne et universitaire


8 - Fatwa : avis juridique circonstancié ou opinion légale.
9 - Licite ou permis.
10 - Illicite.
11 - La roqya est une forme d’exorcisme.  Elle consiste à lutter contre les maladies comme la possession, par la lecture du Coran.
12 - Dans le sens homme spirituel.
13 - Voir Revue des sciences religieuses -Année   1969 - Volume   43 - Poésie et mystique.  Le thème claudélien des “sens spirituels”
14 - Al-Munqidh min ad-dalâl, Abu Hâmid Al-Ghazâlî (1058-1111), édition Al-Buraq.

 


Publier votre réaction

Nos articles sont ouverts aux commentaires. Chaque abonné peut y participer dans tous nos contenus et dans l'espace réservé. Nous précisons à nos lecteurs que nous modérons les commentaires pour éviter certains abus et dérives et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à notre charte d'utilisation.

RÉAGIR AVEC MON COMPTE

Identifiant
Mot de passe
Mot de passe oublié ? VALIDER