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chronique / ACTUALITÉS

Des livres, des hommes et une religion


Évoquer le passé civilisationnel de l’islam en Europe ne relève pas d’une pathologie nostalgique intellectuelle, mais c’est juste pour remettre les choses de l’Histoire en ordre. Une brève visite, un simple rappel, afin de lire la réalité amère de cet islam d’Europe d’aujourd’hui. Et afin d’expliquer les raisons de cette métamorphose qu’a vécue l’islam ; d’un état religieux civilisationnel à un autre agressif. D’un islam culturel d’humanisme à un autre de sabre de l’idéologie des foutouhate de la conquête. Ce bouleversement est l’effet d’un ensemble de livres passeurs, à travers les temps.     

L’islam civilisationnel est arrivé en Europe grâce à un nombre de livres traduits et annotés par des orientalistes positifs. (Ne me faites pas sortir la leçon des orientalistes collaborateurs de la colonisation !) Des orientalistes qui ont apporté généreusement à la culture musulmane dans sa diversité intellectuelle. Grâce à ces orientalistes, les musulmans et les Arabes ont découvert leur patrimoine ; les manuscrits, les encyclopédies, les dictionnaires, la poésie ancienne, etc. Nul ne peut nier le travail intellectuel énorme d’un Carl Brockelmann (1868-1956), de Louis Massignon (1883-1962), d’André Miquel et de beaucoup d’autres.

L’islam civilisationnel a débarqué en Europe à travers un bouquet de livres littéraires, scientifiques et philosophiques universels et humanistes. 
Le premier livre phare, à mon sens, qui a fait voyager l’image positive de l’islam humaniste et celle du musulman ouvert est celui des Mille et Une Nuits. Ce livre a marqué l’humanité depuis son premier voyage, dans sa première traduction en français par Antoine Galland en 1704. Ce livre a influencé toutes les grandes littératures universelles. 

Il est la source du plaisir intellectuel chez les grands écrivains de tous les temps et dans toutes les langues et les cultures. Il a façonné les imaginaires de toutes les générations créatrices narratives. Il a été traduit dans toutes les langues de la terre. Lu dans toutes les sociétés, et continue à être lu comme un nouveau livre, une nouvelle découverte ! Le livre qui n’a pas fait de rides. Il est resté jeune. L’islam civilisationnel est arrivé en Europe, également, à travers les beaux textes du grand poète persan Hafez Echirazi (1325-1390). 

C’est la traduction de sa poésie en anglais, d’abord, qui a provoqué une curiosité intellectuelle exceptionnelle chez les Européens vis-à-vis de la poésie soufie musulmane. Hafez est un génie, un manieur inégalé du mot philosophique. Sa littérature a subjugué l’élite littéraire et spirituelle à l’échelle universelle. La poésie de Hafez a engendré une nouvelle idée positive sur l’islam de l’intériorité. L’islam des questions de l’individu et de l’existentialisme. Après Hafez, l’islam culturel, celui de la beauté, a réconforté sa présence dans la culture européenne et dans la lecture européenne, avec la traduction de la poésie d’Al-Hallaj (858-922) par Louis Massignon. 

Al-Hallaj est un poète qui se lit, et continue à se lire, comme un poète moderne d’aujourd’hui. Puis arrivèrent les écrits d’Ibn Arabi (1165-1240) et ceux d’Al-Rûmî (1207-1273). Un autre livre a marqué la culture européenne en présentant une nouvelle image de l’islam du plaisir de la vie, c’est Le Collier de la colombe d’bn Hazm (994-1064). Un livre sur l’amour. L’islam civilisationnel est arrivé en Europe, aussi, avec le livre Al Moqaddima (Introduction au discours sur l’Histoire universelle) d’Ibn Khaldoun (1332-1406). Un érudit qui a ouvert la science européenne sur de nouveaux chantiers ; la sociologie et l’urbanisme humaine. Avec les écrits d’Ibn Rochd (1126-1198), philosophe rationaliste, l’image de l’islam et de celle de l’intellectuel musulman ont vu un énorme bouleversement dans l’imaginaire européen. Je pense à quelques-uns de ses livres : Grand Commentaire du De anima, Discours décisif ou Incohérence de l’Incohérence. À ne pas oublier le livre Canon de la médecine d’Avicenne (980-1037)… 

Aux yeux des musulmans, ce patrimoine de lumière, littéraire et philosophique, qui a subjugué l’élite européenne, relève de l’hérésie, de l’apostasie, de l’athéisme. L’islam politique d’aujourd’hui, celui de l’idéologie des foutouhate de la conquête, est arrivé en Europe, lui aussi, porté par des livres. Des livres semblables aux sabres ! Mais aussi par des imams promulgateurs des fatwas et animateurs de prêches incendiaires. Les nouveaux inquisiteurs, les caïds d’anathème. 

Le premier livre qui a semé la violence et a déformé l’image de l’islam civilisationnel en Europe est Ma’âlim fi attarik (Jalons sur la route) de Sayyid Qutb (1906-1966) paru en 1964. Ce livre est considéré comme la feuille de route pour les Frères musulmans. Il trace les soubassements d’un État islamique. Il est considéré comme le Coran politique chez les Frères musulmans. Puis advinrent les écrits de Mohamed al-Ghazali et de Youssef al-Qardaoui, deux figures emblématiques de l’islam politique. En plus de leurs écrits, l’influence de ces deux derniers, sur la population européenne musulmane, est due aux médias islamistes. Ils ont produit et présenté des émissions télévisuelles propagandistes. 

Si l’islam civilisationnel puisait sa force dans les livres, les écrits littéraires et philosophiques des intellectuels musulmans humanistes soufis et rationalistes, l’islam radical d’aujourd’hui, installé en Europe, puise ses idées essentiellement dans les écrits d’Ibn Taymiyya (1263-1328). Notamment dans ses fatwas incluses dans son livre Majmu al-fatawa al-kobra (Compilation de fatwas). L’islam de l’idéologie des foutouhate de la conquête est arrivé en Europe à partir des années soixante. 

Si l’islam civilisationnel et culturel est arrivé en Europe pour interroger l’élite européenne des lumières, l’islam de l’idéologie des foutouhate de la conquête est installé pour endoctriner les communautés musulmanes d’Europe. Si l’image de l’islam véhiculée par Jacques Berque, André Miquel et les autres est positive, celle véhiculée par Tariq Ramadan est une image entachée. Elle est la matrice qui a enfanté l’islamophobie.

 


A. Z.  aminzaoui@yahoo.fr  


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