Économie / Chroniques Mekideche

Dépréciation du dinar

Un outil vertueux de régulation qui a montré ses limites

Comme je l’ai déjà écrit  à plusieurs reprises dans ces colonnes la dépréciation du dinar a toujours été utilisée par la Banque d’Algérie comme instrument de régulation pour contribuer à rétablir les équilibres financiers du pays.
Ce remède n’est d’ailleurs pas spécifique à la Banque d’Algérie, les institutions de Bretton Woods l’ont systématiquement  utilisé, de façon plus violente, dans les programmes d’ajustement structurel  imposés aux pays en difficulté financière. La question est de savoir si le remède administré à dose homéopathique depuis la chute des prix des hydrocarbures en juin 2014, n’a pas commencé à produire des effets indésirables voire insoutenables sur les ménages et les entreprises algériens.
Mais au préalable, rappelons les avantages réels et potentiels procurés par cette dépréciation aux finances publiques et aux entreprises. Au plan de la fiscalité pétrolière, cette dépréciation  augmente l’assiette soumise à impôt,  compensant partiellement les effets de la chute de prix du baril. Dans le même ordre d’idées, les recettes douanières provenant des marchandises importées augmentent à valeur devises égale : 10% de recettes supplémentaires ont été ainsi enregistrés en 2015 par rapport à 2014. Ensuite le renchérissement des coûts des produits importés va induire, par effet d’éviction de certains d’entre eux une diminution du déficit de la balance commerciale.
Un  dernier avantage, dont notre économie en général et son secteur privé en particulier, ne profitent pas encore, réside dans la diminution des prix des produits hors hydrocarbures et services à l’export.
C’est ce que l’on appelle la dévaluation compétitive. En résumé, on emprunte le chemin inverse de celui gravé dans les économies rentières par le syndrome hollandais qui surévalue la monnaie locale détruisant, ce faisant, les productions locales. Voyons à présent les conséquences négatives de la dépréciation sur les agents économiques, conséquences qu’il convient de bien identifier et au bout du compte réduire progressivement. Sur les entreprises d’abord, sachant que ces dernières ne tirent pas profit des bénéfices de la dévaluation car elles n’exportent pas, ou exportent très peu, leurs produits et leurs services. Cette tendance qui persiste devra, à moyen terme, être inversée. La seule conséquence négative sur les entreprises algériennes est le surenchérissement des produits intermédiaires et services importés par ces dernières. Dans la  situation actuelle de faible intégration de nos tissus productifs cela pose problème même si les encaisses oisives, pour ne pas dire les capitaux informels, sont davantage sollicitées pour amortir ces augmentations.
C’est cette “résilience informelle”, à laquelle avait fait allusion le ministre des Finances, qui va absorber un premier tiers des surcoûts découlant de la dépréciation du dinar.
Le deuxième tiers de la facture  peut être neutralisé par l’élargissement aux produits intermédiaires de la politique de  substitution aux importations. Seul le dernier tiers de la facture  est affectable pour une part au marché, c’est-à-dire supporté par les consommateurs algériens et pour l’autre part par une utilisation intelligente de la carte d’acheteur par nos producteurs /importateurs regroupés par filières pour comprimer les coûts de leurs inputs. Donc il me semble que nos entreprises peuvent résister, mutadis mutandi, aux effets de cette dépréciation, sous réserve que cette dernière soit stabilisée à son niveau actuel. S’agissant des ménages, la conséquence négative de la dépréciation porte sur le niveau d’inflation qui affectera leur pouvoir d’achat et finalement leur niveau de vie. Jusqu’à présent, les transferts sociaux  sont maintenus et les prix des produits subventionnés sont restés  invariants en dinars. C’est sur le reste des produits “libres” que les premières poussées inflationnistes sont observées.
La variation moyenne de l’indice des prix à la consommation est passée de 2,92% en 2014 à 4,78 % en 2015, selon le ministère des Finances, soit une augmentation globale de 1,86% seulement. De façon plus décomposée, le poste alimentation et boissons n’a augmenté que de 0,8% pendant la période considérée alors que celui des transports et communication a augmenté de 4%.  
Le poste logement et charges a légèrement diminué du fait de la continuité des politiques publiques en matière d’habitat. Quant aux  effets  sur le taux d’inflation des augmentations des prix de l’énergie (électricité, gaz et carburants) intervenus dès janvier 2016, ils n’ont pas encore été mesurés. Le traitement du dossier des subventions sur les produits de base augmentera de deux à trois  points le taux d‘inflation en fonction de la pente de la courbe de démantèlement progressif des subventions. L’un dans l’autre, l’objectif est de maintenir un taux d’inflation inférieur à 7% pour l’année 2016. Au-delà, cela va s’avérer  plus problématique.
Pour conclure, je pense que l’instrument de dépréciation a joué son rôle dans la gestion de la crise mais il a atteint ses limites d’élasticité. Il va falloir  chercher d’autres types d’amortisseurs, en attendant que de nouveaux  moteurs de la croissance du secteur réel produisent leurs effets, sachant que le retour à des prix “raisonnables” du baril n’interviendra qu’après 2020.
Parmi les instruments à mettre en œuvre, il y a d’abord le recours à la mobilisation de l’épargne nationale formelle et informelle et en dernier recours au marché financier international, notamment concessionnel. Que ceux qui y sont opposés alignent leurs options de financement de notre déficit budgétaire.


M. M.