Économie / Chroniques Mekideche

De la crise du pétrole à celle du gaz

un train peut en cacher un autre

En vérité, les éléments préoccupants de la problématique gazière en Algérie avaient commencé à émerger, dans le débat expert puis public, bien avant la crise pétrolière de 2014. Ces éléments concernent autant la baisse de la production, l’explosion de la demande intérieure, la menace sur nos parts de marché en Europe, la remise en cause des formules commerciales contractuelles de long terme que la fermeture du marché américain aux importations de GNL. C’est d’ailleurs durant cette période, antérieure au second semestre 2014, que la question de l’exploitation du gaz de schiste algérien s’est invitée, de façon chahutée, au débat. La chute brutale du prix du baril de pétrole qui s’en est suivie, en plus d’impacter directement la valorisation extérieure du gaz, a rendu plus dangereuse cette  zone de turbulences dans laquelle notre industrie gazière se trouve de nouveau encastrée. Je dis bien de nouveau car notre gaz naturel, à l’instar du pétrole, est passée historiquement, depuis l’indépendance, par des périodes fastes mais aussi par des crises qui lui sont spécifiques et qui ont été surmontées. On peut se remémorer notamment la crise dite “El Paso” avec les États-Unis qui a entraîné la mise sous cocon des installations de GNL, la bataille des prix du GNL en Europe avec l’Espagne et la France, et même l’annulation unilatérale par l’Algérie de l’usine GNL3 avec Rhurgas qui devait alimenter le marché allemand. Mais cette fois-ci, pourra-t-on aussi en sortir par le haut tant les facteurs déclenchants de cette crise gazière sont nombreux, différents et pour certains structurels ? Traitons ce sujet le long de la chaîne internationale de valorisation du gaz naturel en commençant par la recherche et production. La
production “commerciale” de gaz naturel s’est élevée en 2014 à 83,296 milliards de m3 (hors autoconsommation, y compris le cyclage, le torchage et les autres pertes en amont,) alors qu’elle n’a été en 2012 que de 82,430 milliards de m3 (+3%). Ce qui représente 50,7% de l’énergie primaire produite en Algérie, d’où l’enjeu stratégique du gaz pour l’Algérie. Les volumes exportés de gaz naturel pour 2014 ont été de 27,4 milliards de m3 par les gazoducs transcontinentaux et de 28,5 millions de m3 sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL). Quant aux perspectives à moyen terme de production brute de gaz naturel, Sonatrach annonce une augmentation de 20 milliards de m3, passant de  131 milliards de m3 en 2014 à 151 milliards de m3 en 2019. Cette augmentation proviendra de la mise en production des champs d’Illizi (Tinhert, Menzel Ledjmet est), la montée en production de ceux de Ouargla (Gassi Touil et Bir Berkine), le retour à la pleine capacité de production du champ complexe gazier de Tigentourine et enfin à la mise en production plus problématique  du champ d’Ahnet à In Salah. Sur ce dernier point, rappelons aussi l’incertitude qui n’est pas encore levée quant à l’augmentation des capacités de production du champ de Hassi R’mel après son revamping. Pour résumer sur la problématique du segment recherche/production, il ne faut pas espérer le doublement annoncé de notre production gazière à l’horizon 2019, hors exploitation du gaz non conventionnel. Cette nouvelle annonce d’une augmentation en 2019 de 15% seulement de notre production de gaz naturel me semble plus réaliste et plus réalisable. Enfin la consommation interne continuera sa forte croissance sur le moyen terme. Ainsi, en 2019, selon la CREG, le scénario moyen de consommation nationale devrait atteindre 45,2 milliards de m3 alors que le scénario fort serait de 55,2 milliards  de m3. Cela est de nature à neutraliser donc l’augmentation de production attendue au détriment des quantités exportables.
S’agissant de la valorisation internationale du gaz algérien, les nuages continuent de s’amonceler. Alors que les volumes de gaz naturel exportés vers l’Italie ont diminué de 40% en 2013, la situation ne s’est améliorée ni en 2014 ni en 2015. Pendant ce temps-là, Gazprom a vendu en 2014 des quantités supérieures de 8% par rapport à l’année précédente. En 2015, le gazoduc Northstream reliant la Russie à l’Allemagne par la mer baltique a fonctionné au maximum de son potentiel alors que le gazoduc Enrico-Mattei reliant, à travers la Méditerranée, l’Algérie à l’Italie n’a été exploité qu’à moins de la moitié de ses capacités. L’objectif de l’ENI en la matière, comme GDF, est de mettre fin aux contrats à long terme d’approvisionnement de gaz au profit d’achats spots chez nos concurrents, qatari en particulier. Alors quand Miguel Arias Canète, commissaire européen à l’énergie, vient à Alger le 4 mai 2015, dans le cadre du “Dialogue énergétique de haut niveau entre l’Algérie et l’Union européenne”, pour proposer d’augmenter nos exportations de gaz vers l’UE, je reste pour ma part sceptique. Il va falloir chercher les débouchés commerciaux en Asie, plus précisément en Chine d’abord et en Inde ensuite, pour concurrencer les nouveaux entrants dans l’industrie du GNL (Qatar, Australie). La position de la Chine comme premier fournisseur de l’Algérie et la volonté de ce grand pays asiatique de diminuer sa consommation de charbon sont deux facteurs favorables pour ce faire.
En conclusion, on voit bien que l’on ne peut sortir de cette crise gazière en particulier et de la crise plus large des hydrocarbures en “achetant du temps” comme lors des crises précédentes. Il va falloir cette fois-ci aller vers des solutions innovantes qui ont certes un coût mais qui construisent le développement durable du pays avec une gestion prudente du secteur des hydrocarbures et une progression maîtrisée vers les énergies renouvelables. Cela passe par la diversification de l’économie, y compris de notre modèle de production et de consommation énergétiques. Les réformes structurelles à implanter progressivement, mais dès maintenant, sont le chemin le plus court pour y mener. Tout le reste n’est que l’illusion d’une rente perpétuelle.


M. M.