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Contribution

Apprendre dans sa langue maternelle

Selon Skutnabb-Kangas, la langue maternelle est définie comme la langue première (origine), la langue avec laquelle on s’identifie, la langue avec laquelle on est identifié (identification), la langue qu’on maîtrise le mieux (compétence) et celle qu’on utilise le plus (fonction).

Lau contre Nichols est un autre procès célèbre dont seule l’Amérique a le secret. Lau contre Nichols oppose des sinophones américains aux autorités de la ville de San Francisco et a pour enjeu l’enseignement primaire. Les parents chinois estimant que leur progéniture est lésée à cause de la langue d’enseignement, l’anglais en l’occurrence, à laquelle ces mêmes Chinois veulent substituer la langue chinoise qui est bien entendu la langue maternelle des enfants en question. La Cour suprême donne gain de cause à la partie chinoise arguant que les autorités de San Francisco ont violé le paragraphe 601 du Civil right Act de 1964. Ce cas nous renseigne beaucoup plus sur la justice américaine et n’illustre pas absolument le tort fait aux enfants ITM (Indigenous/Tribal or minority), enfants issus des populations autochtones, tribales ou minoritaires, fils d’immigrants, etc. En effet, si la Cour suprême est aux aguets chez l’oncle Sam, qu’en est-il sous des cieux nettement moins cléments ? En termes de chiffres, ledit tort s’élève selon le London based Minority Rights Group International (MRG) entre 50 à 70% d’enfants issus des groupes susmentionnés exclus de l’éducation et plus de la moitié de la population mondiale accusant un échec scolaire est issue des groupes minoritaires. Quel est la part de notre pays dans ce pourcentage scabreux ?

La MTM, un tabou de lettrés
Alors que le système éducatif algérien continue à se morfondre dans des considérations médiévales faisant un tout petit pas en avant et deux grands pas en arrière, l’éducation et les méthodes d’enseignement sont tout le temps reconsidérées ailleurs, repensées et réformées. La MTM (mother-tongue medium) education ou l’éducation et/ou l’enseignement dans la langue maternelle de l’apprenant est le résultat des recherches entreprises par des linguistes et des psychopédagogues qui pensent l’éducation très sérieusement, car d’elle dépend l’avenir des nations. Qu’en est-il chez nous ? A-t-on jamais évalué la déperdition scolaire à l’aune de la langue et/ou des langues d’enseignement en Algérie ? Y-a-t-il des recherches sur l’impact de l’arabe et du français sur le cursus scolaire des Algériens, tous les Algériens — car les linguistes l’attesteront assurément — étudient dans une langue qui n’est pas leur langue maternelle puisque l’arabe qui est utilisé pour l’enseignement n’est la langue maternelle de personne. “Nous éprouvons d’énormes difficultés à corriger la prononciation des enfants arabophones” se plaignent, d’ailleurs, les enseignants d’arabe du premier palier.
Corriger est le maître-mot du système éducatif algérien ; il s’agit pour l’école d’entreprendre une tâche herculéenne qui consiste à endiguer — n’ayons pas peur des mots — une langue, quelle soit une des variantes de l’arabe ou tamazight et ses multiples variétés, acquise durant la petite enfance pour lui substituer la langue standard, en l’occurrence l’arabe classique. L’on ne se contente pas de prodiguer l’enseignement dans une langue autre que la langue maternelle, on interdit l’utilisation de cette dernière en classe, dans la cour et même les enseignants autochtones sont instruits de telle sorte à ne jamais s’adresser aux apprenants dans leur langue maternelle. Ce complexe solidement incrusté dans l’inconscient des élèves finit par affecter leur identité et leur développement. Au-delà du manque de volonté affiché par ceux à qui il incombe de veiller au développement des langues maternelles, il est avéré que les concernés eux-mêmes refusent d’être enseignés dans leur langue maternelle sous prétexte qu’elle ne saurait être à la hauteur du développement scientifique et technologique mondial. On a même vu les plus farouches défenseurs de tamazight déclamer leur discours dans une langue d’emprunt, envoyer leurs enfants dans des écoles privées où l’enseignement se fait en français, etc. On a même eu la (mal)chance d’assister à un colloque sur tamazight organisé par un département de tamazight avec — comble de l’ironie — la majorité des travaux et allocutions entrepris dans des langues autres que tamazight.
 
Le cas de tamazight précisément
C’est le cas par excellence ; des millions d’enfants ayant pour langue maternelle et/ou langue première comme beaucoup de linguistes aiment à l’appeler, tamazight. Tamazight, langue millénaire comme il n’en existe que peu, n’est pas une langue d’enseignement. Il a même fallu des années de lutte pour que l’on daigne lui faire une concession et en faire une matière enseignée dans quelques régions du pays. “Thakbaylith”, “thachaouith”, “thachanouith”, “thatarguith”, etc. n’ont droit de cité que durant les premières années de la vie de l’individu. Encore que depuis quelque temps, il est des familles où c’est une langue d’emprunt, le français (modernité oblige) en l’occurrence, qui est présentée comme langue maternelle à l’enfant. À la crèche déjà, la langue maternelle est carrément exclue et l’appellatif “vava” que des parents jaloux de leur langue prennent la peine d’apprendre à leurs enfants est violemment évincé par “papa”. Avec la disparition de la cellule familiale traditionnelle, la disparition des grands-mères aux tatouages berbères, l’alphabétisation des amazighs et l’invasion des mass media, la langue maternelle est acculée dans ses derniers retranchements. En effet l’initiation des Amazighs à la lecture et à l’écriture en arabe et/ou en français n’a pas fait les affaires de la langue amazigh puisque elle a perdu des locuteurs/scripteurs, mais surtout des conservateurs de son lexique, voire de la langue même ainsi que la culture amazighe. Étant non initiés aux richesses du français et de l’arabe, les Amazighs étaient de fait de bons monolingues, mais depuis qu’ils ont connu, qui les écoles des Pères blancs, qui les médersas et depuis l’Indépendance l’école publique, leur langue en pâtit énormément et une malheureuse décantation s’est faite dans le pays, mais surtout en Kabylie où l’on a d’un côté les francophones et de l’autre les arabophones. On a ainsi des émules de Jean Amrouche qui écrivent, pensent, conjecturent, et aiment en français, mais pleurent en kabyle. Il y a aussi des  Sibawis qui conjuguent tout en arabe jusqu’à arabiser la langue maternelle elle-même. D’ailleurs les promotions de l’école algérienne des premières décennies post-indépendance souffrent énormément de ce syndrome de semi-linguisme et de crise d’identité. Une sorte de déphasage s’opère chez eux qui se traduit par une rupture déguisée avec le cocon. Heureusement qu’une forme d’illettrisme est derechef produite par cette même école et profite ainsi à tamazight qui n’en est pas moins pidginisée car elle est mélangée avec des bribes de l’arabe et du français sans que cela ne tienne ni du code-switching ni du code-mixing propre au plurilingues.
Selon Skuttnab-Kangas, la langue maternelle est définie comme la langue première (origine), la langue avec laquelle on s’identifie, la langue avec laquelle on est identifié (identification), la langue qu’on maîtrise le mieux (compétence) et celle qu’on utilise le plus (fonction). À la lumière de ces définitions il s’avère que l’idée d’enseigner les mathématiques, la philosophie, l’histoire, la géographie, les sciences naturelles, etc., dans la langue maternelle à l’exemple de tamazight ne relève pas de la fantasmagorie ; cela appartient au domaine des droits de l’Homme puisque la charte des Nations unies et la déclaration des droits de l’Homme (1948), la convention de l’Unesco de 1960 ainsi que d’autres organisations militent en faveur du droit à un enseignement dans la langue maternelle. Cela ressort également des recherches en psychopédagogie qui ont démontré que la cognition et la socialisation réussissent mieux si l’apprentissage se fait dans la langue maternelle. De plus, l’aspect psychologique est crucial étant donné que la langue maternelle est la seule à même de faciliter l’insertion de l’individu dans son environnement. D’un point de vue linguistique, il est indéniable que les multiples compétences linguistiques (compétence conceptuelle entre autres) nécessaires à l’acquisition du savoir sont déjà là quand l’enseignement se fait dans la langue maternelle, alors qu’elles doivent être acquises si l’enseignement se déroule dans une langue seconde. L’apprenant est de fait condamné à fournir plus d’efforts, et mettre plus de temps dans son processus de cognition sans aucune garantie de succès. Effectivement, selon les spécialistes en éducation, l’apprentissage se fait plus rapidement dans la langue première. Parce que l’oral précède l’écrit, l’apprenant a moins de difficultés à apprendre à écrire une langue dont il maîtrise l’oral. Apprendre une langue en commençant par l’écrit est pour ainsi dire une pratique contre nature et que de génie a été gaspillé pour ça alors qu’il aurait pu servir dans les inventions et autres créations. Il a été même prouvé que le plurilinguisme et l’apprentissage d’autres langues est plus aisé lorsque la langue première est maîtrisée. Dans le cas contraire, c’est le semi-linguisme assuré avec des individus donnant l’impression de maîtriser plus d’une langue alors qu’ils n’en maîtrisent aucune.
Tamazight n’est pas le seul cas qui nécessite une considération sérieuse quand bien même les amazighophones souffrent davantage de ce phénomène. En effet, même les arabophones pâtissent de cette situation même si les différentes variantes de l’arabe algérien ne posent en apparence aucune difficulté pour lesdits apprenants. Ceux-ci buttent surtout sur l’enseignement en français qu’on continue à pratiquer surtout au niveau universitaire où des filières comme la médecine, la chirurgie dentaire, la pharmacie, les sciences vétérinaires, etc. sont enseignées en français et constituent une exclusion pour tous ceux qui n’ont pas été bien formés en français.

Conclusion
D’aucuns brandiront l’unité de la nation, les coûts de l’opération aussi bien en termes d’argent, d’équipement que de temps pour contrecarrer le projet. Il s’en trouvera même qui — par la force d’avoir intériorisé les innombrables a priori accolés aux langues minorées — objecteront l’enseignement au moyen des langues maternelles arguant que l’on s’achemine vers le futur comme si tamazight était une antiquité. N’est-ce pas que des apprenants sont assujettis à l’enseignement en arabe standard pendant les trois-quarts de leur scolarité pour se voir orienter vers un enseignement en français dans bien des filières ? N’est-ce pas que les mathématiques sont enseignées en arabe pour la langue et en français pour les opérations et autres symboles ? Les apprenants se retrouvent comme par enchantement contraints d’écrire de droite à gauche et de gauche à droite à la même page sans ne rien saisir à ce système d’écriture propre aux nôtres et pourtant Al-Khwarizmi fut bel et bien le père de l’algèbre et des algorithmes. La réalité nous somme d’arrêter une bonne fois pour toutes de replâtrer à chaque fois par des réformettes. Il est grand temps de penser à éduquer nos enfants dans leur langue maternelle pour en faire des Algériens au sens plein du terme, et les arrimer au monde qui avance. Michael Kraus et l’Unesco estiment que 5% des langues utilisées à présent disparaîtront en 2100. Des prévisions moins optimistes prévoient la mort de 90-95% de ces langues (Kraus, 1996-1997). Bien entendu, la majorité de ces langues menacées de disparition sont les langues minorées à l’exemple de tamazight et pour parer à cette menace, il suffit de mettre le paquet pour inscrire cette langue dans les tendances contemporaines.  Avec la MTM il s’agirait uniquement de former des scripteurs puisque l’aspect phonétique est déjà acquis ; il s’agirait d’apprendre aux élèves les signes graphiques de tifinagh. Cela engendrerait toute une industrie (édition, rédaction, conception de manuels, traduction, etc.,) qui générerait des milliers d’emplois et au final c’est tamazight qui en sortirait grandie. Il y a moins de 14 siècles, l’arabe était une langue vernaculaire rarement écrite. L’anglais, le français, l’allemand et toutes les langues dites “hyper langues” (Jean Calvet) furent des langues à vocation orale ne souffrant pas la comparaison avec le latin, mais il a fallu le courage de Chaucer, du roi François 1er  et Luther pour que ces langues deviennent ce qu’elles sont devenues. Quel nom l’histoire retiendra comme celui qui propulsa tamazight vers l’avant ?


H. Y.
(*) universitaire

 

Bibliographie

 Bijeljac-Babic, Ranka. 1985. L’utilisation des langues maternelles et nationales en tant qu’instrument d’enseignement, d’alphabétisation et de culture : expériences dans des pays en développement d’Afrique et d’Asie, Paris : Unesco.
Boukous, Ahmed. 2010.  Langue première et éducation. Language, languages, la langue, les langues, Casablanca : fondation Zakoura Education, pp. 43-52.
Skutnabb-Kangas, Tove and Dunbar Robert, Indigenous Children’s Education as Linguistic Genocide and a Crime Against Humanity ? A Global View’ in Journal of Indigenous Peoples Rights No. 1/2010.


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