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A la une / Contribution

Pour un champ intellectuel

AUTONOME ET PLURIEL

© D. R.

Par : MOHAMED MEBTOUL
        SOCIOLOGUE

“Sans la mise en œuvre réelle des libertés académiques, l’université continuera à se reproduire à l’identique, à fonctionner comme un espace de consommation de savoirs éclatés et livresques, oubliant la société algérienne, sans  s’appuyer sur les intellectuels algériens  qui  ont  pourtant  marqué  l’institution  de leurs empreintes  scientifiques. Dans ces conditions d’amnésie  et  de  fermeture, il semble difficile de permettre  l’émergence de nouvelles  figures  intellectuelles autonomes et critiques.”

Nous sommes orphelins d’un champ intellectuel  puissant, autonome et pluriel qui ne se confond pas avec la production politique d’universitaires-fonctionnaires (1). Évoquer le champ, au sens de Pierre Bourdieu (1971), c’est le caractériser comme un espace dynamique qui intègre des postures intellectuelles diversifiées et contradictoires et où la concurrence-émulation entre les pairs se substitue profondément au rejet implicite, au silence, au mépris et à l’indifférence de toute production scientifique.

Tout champ intellectuel mobilise de façon indissociable le débat pluriel et contradictoire, le travail d’accumulation scientifique qui est à la fois une forme de reconnaissance sociale et scientifique (2) des recherches menées antérieurement par les pairs, mais aussi la critique rigoureuse synonyme de dépassement scientifique et donc de création intellectuelle et, enfin, l’accès impératif aux libertés académiques.

“L’imagination sociologique” évoquée par le sociologue américain Charles Wright Mills (2015) consiste à montrer l’importance d’aller au-delà de l’immédiateté des phénomènes, d’impulser une réflexion qui ne se réduit pas aux aspects  technocratiques, idéologiques ou fonctionnels du système social et politique où il s’agit timidement de formuler des “recommandations”. Elles ont pour but de corriger les dysfonctionnements et les anomalies des institutions. 

A contrario, le champ intellectuel autonome ne peut se constituer sans “imagination sociologique”, qui impose de la distance avec les normes dominantes. Pour Charles Wright Mills, il s’agit  d’appréhender frontalement les enjeux sociaux et de pouvoir au cœur du politique et de la société. Dans ce cas de figure, l’intellectuel est conduit à prendre un tout autre cheminement que celui de l’universitaire-fonctionnaire. Ce dernier est conforté par le statut acquis. Il privilégie l’accommodement qui correspond aux objectifs de l’institution universitaire profondément domestiquée par le politique. 

Être “pris” dans une logique de fonctionnarisation, c’est s’interdire toute posture critique et autonome à l’égard de l’institution universitaire (Mebtoul, 2018). Ce qui contraste avec la mise en œuvre de “l’imagination sociologique”, qui conduit l’universitaire critique à s’impliquer résolument dans une dynamique intellectuelle horizontale orientée vers l’écoute de la société, pour tenter de traduire ses contraintes et ses attentes.

Seul ce champ du possible caractérisé par l’engagement de l’intellectuel peut donner du sens à la construction d’un espace intellectuel rigoureux, critique et autonome en perpétuel dialogue avec la société. Cette configuration de l’intellectuel est en rupture  avec ce que nous avons pu observer pendant de longues années : une université sclérosée,  administrée, peu propice à la constitution d’une mémoire scientifique et dans l’incapacité structurelle d’investir activement la
société.

Absence de tout débat
On peut évoquer le non-débat au sein de l’université. Durant ces deux-trois dernières décennies, il est possible de la caractériser comme un espace politico-administratif appauvri, peu stimulant intellectuellement, opérant dans le faire-semblant. Les savoirs sont nécessairement défigurés dans un environnement social, politique et culturel dominé par la violence de l’argent (Mebtoul, 2018), le conformisme ravageur qui broie toute émulation-création saine, en partie à l’origine du détournement des aspirations de certains acteurs sociaux de l’université.

Une forme sociale d’impuissance domine le fonctionnement de l’espace des “savoirs”. Il institue des normes pratiques de détournement à l’origine de jeux sociaux et politiques où se cristallisent à la fois la médiocrité institutionnelle et le populisme, pouvant se traduire par les propos de certains étudiants et enseignants : “Normal, que je ne lise pas !” (étudiant) “Le pauvre, il faut lui donner la moyenne. On n’y peut rien, c’est comme cela !” (enseignant)  Bien avant la crise sociosanitaire, l’université a été dominée par la rareté des rencontres scientifiques et pédagogiques emprisonnées dans un carcan politico-administratif exigeant de multiples autorisations des responsables.

La non-rencontre, l’évitement de l’Autre, l’éclatement d’enseignements reproduits à l’identique, des productions scientifiques “clandestines”, peu  valorisées et rarement discutées entre les pairs, traduisent les difficultés de construire un champ intellectuel pluriel et autonome. Dans cet ordre politico-administratif, il s’agit de se préoccuper  davantage de la distribution de statuts sociaux  qui refoulent profondément à la marge tout processus intellectuel créatif. Des illustrations : un responsable des moyens généraux est plus puissant qu’un directeur de laboratoire de recherche.

Les “mondes sociaux” sont inversés !  La remise d’une serrure ou d’une lampe pour pouvoir travailler relève de l’exploit pour celui qui a bien voulu rendre service. Cela est plus  visible qu’un article scientifique élaboré dans la souffrance durant plusieurs mois ! Mais il y va du statut, de la jouissance du pouvoir, du prestige du responsable conduit à rendre compte toujours par le haut et pour le haut, dans une verticalité vertigineuse et alléchante socialement. Ici, le politique institue ses différentes hiérarchies (Mouffe, 2016).

Il impose ses violences symboliques, ses aveuglements, ses indifférences, ses promesses non tenues et ses distanciations sociales vis-à-vis des savoirs considérés comme des abstractions, en termes plus clairs “peu utiles”. Ils sont intégrés sans discussion libre et critique dans un bilan plus administratif que scientifique. Il devient un élément de justification pour la hiérarchie satisfaite de la remise du rapport ultérieurement déclassé ou enfoui dans un tiroir.

Le champ intellectuel autonome et pluriel est une illusion dans une université qui s’apparente à un “trou noir” évoqué par Félix Gattari, psychanalyste, et repris par le philosophe Gilles Deleuze et la journaliste Claire Parnet (1996) qui en donnent la signification suivante : “Le trou noir, c’est ce qui vous capte et ne vous laisse pas sortir. Comment sortir d’un trou noir ? Comment émettre du fond d’un trou noir ?” Le “trou noir”, c’est aussi l’effacement, l’occultation de toute mémoire scientifique et pédagogique, ne pouvant se constituer que par le travail d’accumulation de nombreuses recherches antérieures menées par les collègues, au cours des trois décennies antérieures.

L’accumulation scientifique ne consiste pas à additionner mécaniquement les recherches, mais à s’inscrire résolument dans leur dépassement scientifique pour produire des connaissances encore plus novatrices, plus actualisées, dans le but de permettre la belle concurrence -stimulation et la critique devant “nourrir” et renforcer le débat entre les pairs.

Effacement de l’accumulation scientifique
L’accumulation scientifique a été décisive dans l’histoire des sciences. Elle s’est imposée dans la découverte de nouveaux paradigmes scientifiques. La notion de “réfutation” mobilisée par le philosophe autrichien Karl Popper indique bien que toute théorie scientifique peut être remise en question pour aboutir à de nouvelles perspectives scientifiques.

Les savoirs ne sont pas fermés ou absolus. Ils ne représentent pas de façon mythique un “trésor intouchable” ne devant pas faire l’objet d’un tri, d’une sélection, et d’une critique rigoureuse d’une partie de son contenu. Ce qui n’est pas antinomique avec la reconnaissance sociale des savoirs antérieurs. De nouveau, l’accumulation scientifique ne s’est pas réalisée dans nos universités. Elle a pris un chemin inverse.

L’entassement des productions scientifiques cloisonnées dans des espaces sombres, sans âme, rarement objectivées, valorisées et discutées de façon rigoureuse.  Le temps administratif “dévore” le temps scientifique. Il est en tout état de cause exceptionnel un faire-valoir, à la marge d’un système sociopolitique qui a depuis de longue date divorcé  avec les savoirs produits de façon autonome et critique.

Il semble, en effet, difficile d’imaginer une histoire des sciences sociales sans une histoire critique pour appréhender la complexité de la réalité sociale. Loin de nous limiter à un discours abstrait sur l’accumulation scientifique, nous nous appuyons ici sur une expérience scientifique et pédagogique de 30 ans, où nous avons tenté, avec peu de moyens, de mobiliser avec ténacité et passion les notions de partage, de débat et d’accumulation scientifique dans le champ de la santé (Semmoud,  2016). 

La reconnaissance réelle des libertés académiques
Tout champ intellectuel autonome et pluriel est indissociable de la reconnaissance réelle des libertés académiques. Il ne s’agit que d’un simple mot enveloppé dans une rhétorique idéologique qui occulte les difficultés de les  mettre en œuvre, attestées par le silence, la peur, les zigzags, les non-dits, les censures et l’autocensure.

Autant de blocages importants qui ont pour effets pervers d’appauvrir les savoirs en les soumettant à de simples exigences techniques ou technocratiques “utiles” (au profit de qui ?), oubliant de mettre en lien ce que la philosophe allemande, Hannah Arendt, (1972), nomme la même face constituée des libertés et de la politique. Les unes ne vont pas sans l’autre !  

Le déploiement des libertés académiques consiste à s’armer de façon autonome “d’un moi cognitif”, selon la belle expression de l’anthropologue français, Maurice Godelier. Il le définit de la façon suivante : “Le moi cognitif qu’il faut construire est un moi d’ouverture, qui est aussi éthique, en requiert une conscience politique. C’est un moi d’analyse, de construction de sens, et même de reconstruction de sens, parce que, ce que l’on apprend à l’université, les outils qu’on acquiert, restent abstraits, voire purement idéologique” (Godelier, in : Caratini, 2012).

Sans la mise en œuvre réelle des libertés académiques, l’université continuera à se reproduire à l’identique, à fonctionner comme un espace de consommation de savoirs éclatés et livresques, oubliant la société algérienne, sans  s’appuyer sur les intellectuels algériens qui ont pourtant marqué l’institution de leurs empreintes scientifiques. Dans ces conditions d’amnésie et de fermeture, il semble difficile de permettre l’émergence de nouvelles figures intellectuelles autonomes et critiques.

Notes : En évoquant l’universitaire-fonctionnaire, il est important de rappeler les transformations qui se sont opérées dans les modalités de son recrutement. Elles ne sont plus du ressort du conseil scientifique qui avait cette possibilité de donner un avis argumenté sur la base des travaux scientifiques du candidat.

Désormais, la vision administrative et quantitative (nombre de points obtenus) prévaut en donnant plus de poids à la fonction publique. Celle-ci est au cœur du processus décisionnel. La reconnaissance sociale et scientifique des intellectuels est l’antinomie de l’oubli, du mépris, de la déconsidération ; autant d’éléments en négatif inscrits dans une forme de violence politique à leur égard en raison de leurs travaux importants produits de façon autonome.

 

Références bibliographiques
Arendt H., 1972, La crise de la culture, Paris, Gallimard 
Bourdieu P., 1971, Champ du pouvoir, champ intellectuel et habitus de classe, Scolies, n°1, 7-26.
Caratini S. 2012, Les non-dits de l’anthropologie, suivi de dialogue avec Maurice Godelier, Paris, éditions Thierry Marchaisse.
Deleuze G., Parnet C., 1996, Dialogues, Paris, Flammarion.
Mebtoul M., 2018, Algérie. La citoyenneté impossible ? Alger, éditions Koukou.
Mills W., 2015, L’imagination sociologique, Paris, La Découverte.
Mouffe C., 2016, L’illusion du consensus, Paris, Albin Michel.
Semmoud A., (sous la direction), 2016, Production scientifique du Groupe de recherche en anthropologie de la santé : 1991-2016, 147 pages.


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