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Covid-19 : le refoulement de la société à sa marge

© D. R.

La  pandémie  a  mis  à  nu  l’absence  d’un  système  de  prévention sociosanitaire de proximité, aboutissant à caractériser faussement la société par les comportements en soi de ses agents. Il s’agissait rapidement et dans l’urgence de tenter de les transformer pour leur bien et le nôtre. Les discours dominants ont cependant oublié que de nouvelles habitudes sociosanitaires ne peuvent s’opérer sans un travail relationnel en profondeur avec les personnes. Il exige l’adhésion de celles-ci.

Elle est elle-même indissociable de la  confiance de la société définie ici comme une construction sociopolitique. En l’absence de ce corps-à-corps avec les personnes, les jugements et les étiquetages négatifs ont prévalu sur la compréhension du dedans des situations vécues par les populations catégorisées de façon dichotomique et sans distance critique par les mots d’“inconscience” et  de “conscience”  face au coronavirus.

La société a été refoulée à la marge du processus décisionnel. Loin d’être considérée comme un acteur central pluriel et diversifié sur lequel il aurait fallu s’appuyer autrement, en la libérant, et non pas en la culpabilisant, pour lui permettre de se mettre en mouvement de façon plus prononcée dans la gestion de la crise Covid-19.

Une  pédagogie active, concrète et de proximité, mobilisant les nombreux professionnels de santé des structures de soins de proximité (Mebtoul, 2015), est du champ du possible.  Force est de relever que la société a davantage été considérée comme une cruche vide qu’il suffit de remplir mécaniquement de connaissances et d’attitudes pour aboutir à une discipline collective.  Celle-ci est pourtant de l’ordre de la citoyenneté en permanence déconstruite par le système social et politique.

Aller au plus proche de la population 
Le modèle curatif dominant a été mis en branle de façon totalisante. Ce qui était nécessaire, mais non suffisant. Celui-ci est centré sur le mal organique. Il ne pouvait pas intégrer de façon explicite et visible les sens attribués par la population à la Covid-19. L’épidémiologie sociale de proximité contraste avec la simple sensibilisation linéaire de la population. Il ne suffit pas de dénoncer les recommandations de l’OMS, en usant de  catégories extérieures au langage ordinaire de la majorité des populations. 

Il s’agit moins de dicter ou de décréter des normes pour accéder à leur mise en pratique dans la société, mais d’aller au plus proche des populations, pour identifier avec elles, et non uniquement pour elles, les alternatives sanitaires adaptées à ses conditions sociales et environnementales. Par exemple, le décret instituant le port obligatoire du masque  aura nécessairement un effet limité sans l’adhésion des populations.

Les mots confinement, masque, hygiène, mesures barrières ont des sens différents pour celui qui réside dans un bidonville dépourvu d’eau et de moyens élémentaires adéquats, que pour une autre personne qui dispose d’un espace d’habitation confortable.  Le corps est toujours pluriel. Il ne se réduit pas au corps biologique.

Le corps est perçu et vécu par les personnes, pouvant ne pas être reconnu socialement dans un système social et politique qui fonctionne de façon patriarcale. La reconnaissance négative du corps social peut conduire à des blessures morales qu’il est difficile de cicatriser par la rhétorique morale bien insuffisante pour changer les habitudes sociales des populations.

La société : une “addition de comportements” ?
 La société a été appréhendée de façon spontanée comme une “addition de comportements”,  devenant des “électrons libres” dont il est possible, par une hypermédiatisation du virus, d’assurer le contrôle sanitaire des espaces sociaux. Mais force est d’observer qu’il n’y a pas de société en soi, fermée sur elle-même, qui ne serait pas façonnée et instituée par le politique qui impose ses normes de fonctionnement, ses modalités socio-organisationnelles locales et nationales. Celles-ci sont rarement évoquées pour expliquer en grande partie les limites dans la  prise en charge de la Covid-19.

Tout ceci s’efface paradoxalement pour s’orienter de façon trop rapide et paresseuse sur les façons de faire des populations, en oubliant que celles-ci sont dépendantes de l’organisation de la société. Peut-on concrètement identifier les ajustements socio-organisationnels déployés par les représentants locaux dans la cité, pour permettre le respect des  gestes barrières ? Peut-on logiquement effacer d’un trait de plume vingt ans d’histoire marquée par le laisser-aller et le faire-semblant organisationnel ?  Quelles sont les initiatives prises  pour faire face à la gestion anarchique des marchés ?

Avons-nous pu opérer une véritable coordination efficace et rapide entre les différentes structures de soins, qu’elles soient étatiques ou privées ? Avons-nous pu engager activement et  dans la société une pédagogie préventive en rupture avec ce mot galvaudé et réducteur parce que trop linéaire de “sensibilisation” comme si on avait affaire à des enfants ? Comment produire politiquement de la confiance, notion incontournable pour accéder à l’adhésion des personnes face à la pandémie ? Enfin, la société n’est pas une. Elle est plurielle et diversifiée.

Les réponses  des acteurs de la société face à la crise sociosanitaire sont multiples, mouvantes, étant de l’ordre d’une construction sociale par le bas, qui révèle des capacités et des compétences  sociales, relationnelles invisibles et non reconnues, jamais mises en valeur et prises en compte, se limitant à évoquer l’action verticale et linéaire des responsables politiques. “Ce qui est nommé ‘société’ ne correspond pas à un ordre global déjà là, déjà fait, mais à une construction d’apparence et de représentation ou à une anticipation nourrie par l’imaginaire” (Balandier, 1988).  

Mettre en lumière les situations sociosanitaires multiples
La mise en perspective de ce qui est étiqueté comme des  comportements de personnes, est centrale pour mettre finement en exergue les différentes situations sociales et politiques vécues par les  différentes populations. Observons que les personnes sont  loin d’être “des idiots culturels” (Garfinkel, 2007). Leurs rapports au risque du coronavirus ne sont intelligibles que par la mise en lumière des différentes situations pertinentes aux yeux des populations : précarité sociale, exiguïté des logements, sentiment de honte de se retrouver sans ressources pour faire vivre sa famille.

La honte, nous rappelle le sociologue clinicien Vincent De Gaulejac (1989), est “un sentiment dont la genèse est fondamentalement sociale, liée au regard d’autrui, au sentiment d’être différent des autres, à la sensation d’être invalidé au plus profond de son être”. On ne peut pas occulter la défiance à l’égard de  l’inflation d’informations souvent contradictoires sur les modes de prévention, les différents traitements, aboutissant à la construction de rapports pluriels aux risques, la marginalisation et la dévalorisation politique de la prévention de proximité pendant des décennies.

La fragilité du système social
Ces situations sociosanitaires sont essentielles à comprendre et à décrypter, pour autoriser la construction progressive et pragmatique d’un système de prévention ancré dans et par la société, plutôt que de mobiliser de façon extrême sur le plan médiatique le registre moral centré sur l’usage des mots qui stigmatisent les populations : “inconscientes, inciviques, indisciplinées...”.La crise sanitaire  représente pourtant une opportunité pour retravailler de façon critique et autonome sur les fragilités du système social et politique devenu profondément anachronique pour réguler de façon contractuelle et démocratique les maux profonds de la société.

L’absence de régulation, c’est-à-dire la possibilité donnée à la société d’être au cœur de la décision qui engage son avenir dans une sorte d’osmose collective,  se révèle dans l’opposition chronique entre les deux catégories qui semblent revenir sans cesse dans le discours social des personnes : conscience et inconscience. 

Pour Freud, l’“inconscient” fait partie de nous, un lieu de la mémoire où sont transposés nos malaises, nos traumatismes multiples qui façonnent profondément nos comportements, nos façons de penser, sans pouvoir les exprimer explicitement avec des mots, laissant des blancs dans nos différents discours. Comment les expliciter quand les contre-pouvoirs sont inexistants, la parole libre suspecte, l’écoute attentive des populations peu prise en compte ?

La démocratie sanitaire ne  peut donc faire l’économie d’aller au-devant des populations, de discuter avec elles, de s’inscrire dans la persuasion, la compréhension et les remises en question nécessaires pour accéder à une adaptation permanente des messages préventifs pluriels. Ils concernent différentes populations caractérisées par des places sociales, des contraintes et des attentes différentes. Ce qui impose des postures diversifiées pour le pédagogue de la prévention. Il rompt dès lors avec le discours unilatéral de la culpabilisation et de l’infantilisation des personnes.

L’écoute des personnes devient centrale pour comprendre  et mettre en valeur les sens profanes attribués à la Covid-19 dans une société orpheline de toute représentation politique réelle (blad khalia), “le pays déserté”, affirment nos interlocuteurs au cours de nos enquêtes. Cette nouvelle façon de faire redonne du sens à l’altérité, aux autres, prenant de la distance avec la panique et la peur, en respectant les mots des gens pour dire leurs souffrances. Elle produit ainsi un autre mode de régulation du politique.

Celui-ci privilégie les situations vécues par les populations. Il s’agit  de les comprendre pour être en mesure de les transformer avec les personnes, et non pas sans elles. Ce rapport social de proximité semble impératif pour accéder à la reconnaissance sociale et politique des populations comme des citoyens qui ont la possibilité de s’inscrire activement dans “l’agir communicationnel” au cœur de l’espace public, pour reprendre  les propos du philosophe allemand Habermas (1981).
 

Par : MOHAMED MEBTOUL
SOCIOLOGUE

Références bibliographiques
Balandier G., 1988, Le désordre. Éloge du mouvement, Paris, Fayard. 
De Gaulejac V., Honte et pauvreté, santé mentale au Québec, n° 142, pp. 128-137.
Garfinkel H., Recherches en ethnométhodologie, Paris, PUF.
Habermas J., 1981, Théories de l’agir communicationnel,  Tome 1, Paris, Fayard.
Mebtoul M., 2015, (sous la direction), Les soins de proximité en Algérie. À l’écoute des patients et des professionnels de santé, L’Harmattan-GRAS.


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