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Contribution

De l’accumulation coloniale : substitution d’exportations et surexploitation

L’application du principe même de la colonisation- « les colonies sont fondées pour l’utilité de la métropole et non pour la concurrencer »- orienta les colons implantés en Algérie,  dans une première étape, vers la culture des céréales dont les prix chutaient au niveau mondial.

Mais suite à la crise phylloxérique, subie par le vignoble « métropolitain » vers 1880,

la culture de la vigne devint  parfaitement envisageable  dans le cadre de la complémentarité « métropole – colonie », puisqu’elle évite de recourir à l’extérieur avec toutes les contraintes liées à un tel recours. Aussi, l’agriculture coloniale connut un nouvel essor avec le développement de la vigne à partir de 1880. La substitution de la culture de la vigne à celle des céréales se poursuivit à une cadence accélérée, étant donné l’état des marchés des céréales et du vin durant les années 1920. Le secteur viticole s’affirma alors  de plus en plus comme centre dynamique de l’économie coloniale.

Or, à partir de 1929 naît, pour s’aggraver ensuite, un déséquilibre entre l’offre et la demande de vin sur le marché métropolitain.

La Loi du 4 juillet 193, modifiée par celle du 8 juillet 1933 qui renforça le statut viticole, consacra le souci de l’Etat français d’intervenir sur le marché du vin, en prenant en considération aussi bien les besoins des métropolitains que ceux des colons : le marché du vin demeure un marché clos: l’offre est constituée par la production métropolitaine et celle de la colonie; pour les industriels français, le marché colonial est un marché interne. Cela permet de comprendre pourquoi il y a absence d’industrialisation en Algérie, par substitution d’importations, durant les années 1930.

Toutefois le statut viticole signifie limitation des plantations pour le secteur colonial également: « c’est à partir de 1930, écrit R. DUMONT, et en raison des restrictions viticoles que certains colons se tournent vers la culture des agrumes. Cette extension permettra de procurer à bon compte à la population française les vitamines C hivernales, plus indispensables que le vin ».

Ainsi, les besoins de la société algérienne ne furent pas pris en considération. Lorsque la production des céréales, du blé dur notamment, ne fut plus rentable, le colon n’hésita pas à lui substituer celle du vin ; à ce dernier, on substitue à présent les agrumes. Ainsi,  l’histoire de l’agriculture coloniale fut celle d’une substitution à l’exportation. Mais à quel prix ? Cette question renvoie à la question de la main d’œuvre.

La destruction de la paysannerie algérienne, « en libérant » la main d’œuvre algérienne, représenta la base de l’accumulation coloniale. Comme celle-ci fut  limitée fondamentalement à la sphère agricole, les besoins en main d’œuvre ne nécessitèrent pas, pour leur satisfaction, un recours massif au travail, compte tenu de  la spécificité du procès de travail dans l’agriculture ; l’emploi de la main d’œuvre est plus temporaire, saisonnier que permanent Cette tendance est accentuée par le développement du machinisme. La surabondance et l’absence d’organisation de la  main d’œuvre algérienne empêchent toute augmentation de salaire, toute opportunité de profiter de l’accroissement de la productivité du travail dans le secteur colonial. La faiblesse des salaires qui en résulta a été suffisamment mise en relief à la veille de la première guerre mondiale. Qu’en sera-t-il alors, pendant et après cette dernière ?

De nombreux auteurs considèrent que le déclenchement de l’émigration de la main d’œuvre algérienne a  lieu avant 1914, au moins à partir de 1905 : « Provoqué, écrit A. Rosanvalon, le phénomène est aussi daté… Il apparaît bien ainsi que l’émigration est étroitement liée à la colonisation en tant que processus de libération de main d’œuvre dans la colonie et de mobilisation de cette force de travail disponible pour les besoins de la « métropole ». Les besoins de défense durant la période 1914-1918, et de reconstruction de l’économie française au lendemain de la première guerre mondiale, accélèrent sensiblement l émigration de la main d’œuvre, facilitée par la Loi du 15 juillet 1914 qui supprima le « permis de voyage » instauré à l’intention des « indigènes » par décret en 1874.

Un tel processus  ne laissa cependant pas les colons indifférents.   Ceux-ci  sont parvenus, à la veille de la première guerre mondiale, à faire dépendre exclusivement d’eux les « indigènes ».Cette dépendance a garanti une offre régulière de main d’œuvre, la surabondance de celle-ci assurant à son tour le maintien des salaires à un très bas niveau. C’est le risque de remise en cause de ce niveau qui fit réagir le colon face à l’émigration. Son comportement fut  alors particulièrement significatif. La colonisation a déstructuré les conditions de production et l’équilibre socio-économique du paysan algérien, pour le subordonner à ses propres fins. Cette subordination, toujours contestée au demeurant, s’est traduite par la nécessité de demander un emploi au colon. Cette transformation du producteur propriétaire en salarié fut alors expliquée de la manière suivante : « On exagérait, souligna M. Rivière,  l’importance des salaires reçus par les anciens possesseurs du sol, afin de les présenter comme une large compensation aux ressources que ces derniers auraient retirées de leurs terres s’ils en avaient gardé la jouissance ; étrange théorie exposée à la tribune de la Chambre des Députés ( séance du 4 avril 1903 ), par le Gouverneur Général de l’Algérie qui n’a pas craint d’affirmer que le passage de l’indigène de la situation de propriétaire exploitant à celle de salarié, constituait un progrès social ».

Ainsi, le salaire justifie l’expropriation ; il en est supérieur. Or, nous avons souligné le bas niveau de ce salaire à la veille de 1914. Le colon appauvrit donc l’« indigène », réduisant ses besoins « à une galette d’orge ou un plat de couscous, comme boisson l’eau puisée à la source voisine… N’en est-il pas d’ailleurs de tous les gens que l’on peut considérer comme sous alimentés ».

Produits de l’accumulation coloniale, la sous-alimentation devient à présent une donnée servant de base, de critère et de justification à la détermination du niveau des salaires. M. Violette souligna pour sa part : « une des personnalités les plus importantes du département de Constantine m’écrivait qu’il fallait au contraire poser en principe que la mesure du vrai salaire de l’indigène c’est ce qui lui est indispensable pour vivre. Mon correspondant retrouvait exactement la fameuse formule au moyen de laquelle LASSALE donnait expression à sa loi d’Airain. » la Mairie d’« Orléanville » décidera, d’ailleurs  que les salaires des ouvriers seront établis comme suit : les bons ouvriers algériens percevront 9 Frs alors que les bons ouvriers européens perçoivent 35 et 40 Frs.»

Le colon considère l’ « indigène » comme sa propriété personnelle ; en tant que travailleur, il n’est que formellement libre, formellement salarié, au sein de rapports pourtant réellement de marché. La question de la main d’œuvre n’est alors plus une question de main d’œuvre ; celle-ci relève d’une autre pratique quant à sa définition: « La grande colonisation se croit aussi volontiers de « droit divin ». Elle accepte l’indigène s’il est subordonné à ses fins propres, mais elle s’inquiète dès qu’il paraît préoccupé de poursuivre des fins personnelles.»

Ainsi la fonction idéologique crée sa propre définition de la main d’œuvre: « la fonction du racisme, note P. Bourdieu, n’est autre que de fournir une rationalisation de cet état de fait de manière à le faire apparaître comme un ordre de droit. Le système colonial ne peut fonctionner que si la société dominée assume « l’essence » toute négative que la société dominante lui propose comme un destin. Le système fabrique des indigènes. La situation crée le méprisable en même temps que le mépris. Mais elle crée aussi la révolte contre le mépris (…) 

Par la combinaison des deux pratiques, idéologique et économique, « c’est la constitution, grâce à la colonisation, d’un rapport de production qui, bien sûr, est fondamentalement un rapport de type capitaliste, mais qui n’est pas le capitalisme, j’allais dire « pur ». C’est, Y. Lacoste, une forme de capitalisme où les rapports de production capitalistes sont combinés, pour le grand profit du capital avec des moyens de domination qui sont complètement extérieurs à la logique  du capitalisme ».

V. DE MONTES écrivit en 1930 : « l’Algérie bénéficie de sa médiocre rétribution de la main d’œuvre indigène et par là est à même de concurrencer la production métropolitaine ».

Une telle situation s’aggrava avec la crise des années 1930.  Même si la crise ne se déclara de manière significative qu’à partir de 1933 en France, il n’en demeure pas moins que des secteurs furent atteints dès 1929 ; dans tous les cas la métropole commença par licencier la main d’œuvre « indigène » qui retourna alors en Algérie pour développer le réservoir de main d’œuvre sans affectation.  

Les secteurs d’accumulation coloniale autres que celui du vin furent aussi atteints à partir 1929 : La crise internationale eut des répercussions sur les campagnards, ouvriers occasionnels des mines, alors que la crise du secteur céréalier s’exprima de manière singulièrement grave pour les paysans algériens. 

La «  dépêche algérienne » du 23 janvier 1933 écrit pour: « Ce qu’ils mangent, si vous saviez ce qu’ils mangent ! Ils déterrent les racines de « toroda » dont ils font une espèce de farine mélangée s’il se peut d’orge. Mais l’orge ils la vendent moins chère qu’il a fallu la racheter. Quand le ramasseur d’impôts est passé, ils ont couru après l’acheteur… Il est des endroits où l’on a saisi et vendu les trois chèvres et l’âne qui leur restaient pour régler le fisc.»

Pour avoir effectué une enquête en la matière en 1939, A. CAMUS écrit : « On m’avait prévenu que les salaires étaient insuffisants. Je ne savais pas qu’ils « étaient insultants. On m’avait dit que la journée de travail excédait la durée légale. J’ignorais qu’elle n’était pas loin de la doubler(…) Je suis forcé de dire ici que le régime du travail est un régime d’esclavage. Car je ne vois pas de quel autre nom appeler un régime où l’ouvrier travaille de dix à douze heures pour un salaire moyen de 6 à 12 F.

M. Dib écrit, pour sa part, dans la « Grande Maison » : « Il n’y avait pas beaucoup de travail dans la ville. La population des journaliers, des tisserands, des babouchiers était inscrite au chômage. Mais ne touchaient quelque chose que ceux, naturellement, qui se rendaient aux chantiers de chômeurs, crées pour fonctionner pendant quelques mois. Les inscrits y étaient admis deux semaines ou trois, ensuite ils cédaient la place à d’autres. Les listes étaient longues : beaucoup attendaient leur tour. Et tout le monde avait faim. »

 

Lire également : "Comment passer d'une économie “atypique” à une économie de marché"

«Pour un espoir fondé»

Pr. A. REZIG

Professeur d'économie à l’Université d’Alger III, avocat omis, a été doyen de la Faculté de sciences économiques d'Alger, dire‹cteur du Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread), directeur du Centre de développement des Nations unies pour l’Afrique du Nord, recteur de l’Université d’Alger 3, membre du Conseil national économique et social (Cnes), membre du conseil consultatif du rapport des Nations unies sur le développement humain dans le monde arabe (Pnud). Il a en outre été professeur associé et/ou invité notamment aux universités de Naples, de Lyon, de Grenoble et de Tempéré.

 

 


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