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A la une / Contribution

flottement administré et fonds souverain

Double régime de change et gestion active des réserves

© D.R

L’Algérie est aujourd’hui à la croisée des chemins, aussi bien socialement, politiquement, qu’économiquement. Avec un peuple aussi valeureux que vaillant, il ne fait pas de doute que l’issue sera positive pour notre pays. En attendant nous devons sauvegarder nos acquis sociaux et préserver les avantages comparatifs de notre économie. 

Ces dernières semaines on parle avec insistance de l’effritement des réserves de changes et du retour à l’endettement extérieur. Ces deux phénomènes ne sont pas des fatalités, d’autant plus qu’intrinsèquement ce ne sont que deux variables des politiques économiques, monétaires, fiscales et industrielles du pays, parmi tant d’autres. Dans cette contribution nous allons aborder l’enjeu des réserves de changes. L’enjeu de l’endettement extérieure sera abordé une autre fois. Une des solutions pour résoudre l’équation des réserves de changes est d’adopter un double régime de change et de passer vers une gestion active des devises par l’investissement. 

Mundell et Fleming ont théorisé le principe du “triangle d’incompatibilité” qui établit l’impossibilité pour une économie nationale d’accéder simultanément (1) à un régime de change fixe, (2) à une politique monétaire indépendante et (3) à la liberté de circulation des capitaux. L’adoption d’un double régime de change pourrait garantir une politique monétaire indépendante, tout en assurant une relative libre circulation des capitaux. En matière de politiques publiques, il est toujours bon d’opter pour la simplicité et la facilité de mise en œuvre, même si ces politiques publiques peuvent donner l’impression de déroger à l’orthodoxie doctrinale. Elles doivent aussi se définir loin de tout parti pris et de toute idéologie, particulièrement lorsque l’intérêt général est mis à mal au profit des intérêts particuliers. 

“Import-import” et siphonnage des réserves de changes
Durant plusieurs décennies, une partie des réserves de changes a été siphonnée par “l’import-import” et les pratiques de surfacturation qui lui sont relatives. Les réserves de changes sont ainsi passées de 200 milliards US$ en 2013, à moins de 70 milliards US$ au jour d’aujourd’hui. Cette situation est d’autant plus préjudiciable que cette baisse n’est pas due aux investissements algériens à l’étranger, qui auraient pu générer des dividendes en devises. En effet, les opérateurs économiques algériens ne pouvaient pas et ne peuvent toujours pas avoir accès aux devises pour investir à l’extérieur du pays. Alors qu’il devient impératif pour nos entreprises d’aller prendre des parts de marché à l’international pour soutenir la compétitivité de notre économie et l’emploi en Algérie. Parallèlement, et alors que la loi les y autorise, les citoyens ont aussi des difficultés pour obtenir des devises pour financer leurs études, leurs soins ou leurs voyages à l’étranger. Leur dignité est atteinte et ils se retrouvent même dans des situations de précarité à l’étranger, ce qui est absolument inadmissible.Pour résumer, le cadre actuel promeut le siphonnage des réserves de changes et ne garantit pas l’accès aux devises pour les besoins légitimes des Algériens et pour le développement des entreprises algériennes à l’étranger. Nous subissons donc de plein fouet les externalités négatives, avec très peu d’externalités positives, pour ne pas dire aucune.

Double régime de change pour une transition en douceur
Le double régime de change pourrait être constitué (1) d’un régime de change fixe (ancré à un panier de monnaie) pour les réserves de changes officielles et (2) d’un régime de change flottant pour le marché libre des devises. 
La Chine, dans les années 80, a adopté un double régime de change. Elle a plutôt bien réussi cette réforme transitoire avant de stabiliser son régime de change. À long terme, le régime de change avec un flottement administré paraît le plus adapté pour notre économie. C’est un régime de change avec des cours flottants où la Banque centrale informe le marché sur la parité souhaitée, qu’elle contribue à réaliser avec des interventions ponctuelles. Singapour est un des pays émergents qui a opté avec beaucoup de succès pour ce régime de change. Devant la complexité et la difficulté du contrôle de la valeur des importations pour identifier des possibles surfacturations, il faut recourir à des mesures simples et efficaces. On pourrait tout simplement interdire le recours des opérateurs économiques privés aux réserves de changes pour leur besoin d’importation. À moyen terme on pourrait étendre l’interdiction au cas par cas aux opérateurs économiques publics dès le remplacement des subventions par des transferts monétaires directs au bénéfice des ménages. Dans le même temps, il faut libéraliser l’activité des bureaux de change et ainsi permettre aux opérateurs économiques et aux particuliers d’acheter des devises d’une manière légale en dehors du circuit des réserves de changes officielles. En achetant les devises au prix du marché libre, l’importateur n’a plus aucun intérêt à surfacturer car le prix des devises n’est plus subventionné et il supporte seul leur coût.

Réserves de changes et libéralisation du commerce extérieur
L’adoption du double régime de change permettra la libéralisation du commerce extérieur et la fin du système des quotas sans subir le revers du siphonnage des réserves de changes. Les bureaux de change, constituant le marché libre des devises, doivent se substituer au marché parallèle, avec notamment la formalisation de l’activité des acteurs informels. La vente des devises devrait aussi suivre les règles de conformité et de transparence sur l’origine des fonds et les usages prévus. Les opérateurs économiques devraient obtenir l’autorisation des administrations pertinentes, notamment pour s’assurer qu’ils sont à jour sur le payement des impôts et des charges patronales, avant de pouvoir acheter des devises. Cette mesure permettrait aussi de simplifier le rapatriement des dividendes des investisseurs étrangers, ce qui renforcera l’attractivité de l’Algérie pour les investissements directs étrangers (IDE). La mise en place d’une politique monétaire adaptée permettra d’endiguer le risque des poussées inflationnistes. L’alimentation des réserves de changes officielles continuera à provenir pour l’essentiel des recettes des exportations des hydrocarbures et d’une partie limitée des IDE et des recettes des exportations hors hydrocarbures (et dérivés directs). Le marché libre des devises pourrait donc s’alimenter de la partie principale des IDE (1,5 milliard US$ en 2018) et des recettes des exportations hors hydrocarbures, des transferts des non-résidents vers l’Algérie (2 milliards US$ dans le circuit officiel et autour des 4 milliards US$ dans le circuit parallèle en 2018), du change des touristes et des retraites perçues à l’étranger.

Fonds souverain et investissements productifs
Dans cette nouvelle configuration, la saignée des réserves de changes est stoppée. Elles devraient croître continuellement. Il s’agit maintenant d’en faire des usages plus vertueux et plus pertinents. La gestion active des réserves de changes officielles doit suivre une stratégie clairement définie, qui comprendra, entre autres, un fonds souverain pour des investissements durables. Son objectif stratégique est de transmettre un patrimoine matériel aux générations futures, plutôt que de leur léguer des dettes. Certes, la vraie richesse c’est celle du savoir et des valeurs, mais qui ne veut pas enrichir sa descendance plutôt que de l’appauvrir ?
Le fonds souverain veillera à constituer et à gérer un portefeuille diversifié en matière des stratégies d’investissement, des classes d’actifs, des secteurs d’activité, des monnaies d’investissement, des risques politiques et opérationnels. Il devra aussi assurer la décorrélation, des risques et de la performance, de l’industrie des hydrocarbures et des autres sources de vulnérabilité auxquelles l’Algérie est déjà (sur)exposée. Par ailleurs, un fonds souverain c’est aussi un levier d’influence géopolitique, même si les décisions d’investissement doivent être fondées sur un rationnel économique et financier.
Les investissements publics culturel, historique ou sociale qui requièrent des devises doivent aussi se financer, en partie ou en totalité, par les réserves de changes officielles. Pareillement, les investissements en infrastructures économiques publiques (énergie, transport…) doivent se concentrer sur les projets rentables, indépendamment de leur mode de financement, avec à l’esprit la maîtrise des coûts, l’optimisation du rendement et la garantie de la souveraineté nationale.
Les citoyens doivent aussi pouvoir se soigner, étudier et voyager à l’étranger dignement. Ils sont donc prioritaires pour accéder aux réserves de changes, sachant que les montants en question, même s’ils sont très modestes au niveau macroéconomique, sont considérables pour eux.

Implications macroéconomiques et cohérence des politiques publiques
La mise en vigueur de cette proposition nécessite de revoir le système de contrôle des changes et de modifier les textes juridiques concernés (loi sur la monnaie et le crédit, règlements bancaires, instructions et notes aux banques et aux intermédiaires agréés).
Une telle mesure n’est que transitoire et à terme on devrait faire converger la valeur officielle du dinar avec la valeur du dinar sur le marché libre des devises. 
La Banque centrale devrait nécessairement se pencher sur l’option de la convertibilité du dinar, dans le cadre d’une politique monétaire globale qui soutient la compétitivité de notre économie. 
L’adoption d’une telle stratégie en matière de gestion des réserves de changes et de libéralisation du marché des devises peut se faire indépendamment de toute autre politique publique. Cependant, pour maximiser ses effets et ses externalités positives, il est nécessaire de la mettre en perspective avec une vision holistique et intégrée de l’Algérie de demain, et d’assurer qu’elle puisse bien s’incorporer dans l’ensemble des politiques publiques.

 

Anisse Terai

économiste, financier et directeur général d’un fonds d’investissement international



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