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A la une / Contribution

Mokrani, les ailes de l’albatros

“Fiez-vous aux rêves, en eux est cachée la porte de l’éternité”. Khalil-Gibran Khalil.

©D. R.

Il y a de la grandeur dans ce nom de Mokrani. D’abord par synonymie entre le nom propre et le vocable amazigh, amokrane. Cavalier héroïque, sabreur de voleurs de patrie, bagnard à Cayenne, séducteur de la Vierge rouge, Louise Michel, Mokrani, l’ancêtre éponyme, est debout dans l’Histoire et la légende algériennes. Abdelwahab Mokrani était peintre, explorateur de l’obscurité, et dans la nuit même où il avance, l’artiste touche à l’âme et aux mystères humains gisant dans les profondeurs du “lac inconnu’’. L’artiste éclaire, sans brûler. Ta gloire et ta postérité, Wahab, sont inaliénables ; elles sont des formes et des couleurs. Elles nous ouvrent les yeux, et ceux des fantômes aveugles.
Message brutal, nécrologie laconique écrite sur un écran, fond blanc, lettres noires : Abdelwahab Mokrani est mort. La tristesse, l’accablement, les lamentations perdent leur sens ; l’effarement, la suffocation manifestent le désarroi et un râle d’animal mal abattu. Ils n’ont aucune vertu guérisseuse. Les mots sont impuissants à dire ce malheur, à le symboliser, à cautériser la blessure. Peut-on mourir de froid, wahab ? Oui, je crois que tu es mort de froid. Je ne parle pas du froid météorologique, comme celui de Yakouren ou de la Soummam, ou des gorges du Roufi, quand, à l’équinoxe d’hiver, les vents furieux écorchent le visage des paysans, fendent la roche. Je veux parler du froid qui nous vient, même en période caniculaire, du manque d’espoir, de la pénurie de fêtes, de joie et de compassion, du désenchantement, des impostures… Patrick de la Tour du Pin, poète et ami de Jean Amrouche, avertissait : les pays qui n’ont plus de légendes sont condamnés à mourir de froid. Les faussaires en art comme en politique, se croyant immortels, ont trouvé la parade : ils s’équipent de couveuses et de climatiseurs. Mais, vaniteux et ignorants, ils ne savent pas que de cette chaleur ou de cette fraîcheur naissent et prolifèrent les moisissures. Toi seul, Wahab, connaît le secret de ta mort, à jamais inviolable. Tu as choisi la solitude et l’enfermement pour accomplir le deuil d’une mère jamais tout à fait morte, et il t’aurait fallu avoir un cœur d’acier pour qu’il n’éclatât pas.
Personne ne sait à quel moment tu as décidé d’entreprendre le voyage et atteindre l’infranchissable frontière, sachant que : les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent/ Pour partir : cœurs légers, semblables aux ballons,/ De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,/ Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !/ Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,/ Et qui rêvent de vastes voluptés, changeantes, inconnues,/ Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom ! Ton tableau, sans titre, qui fait écho à ce chant baudelairien, fait remonter des ténèbres trois personnages sculptés dans le magma du volcan. Sombres, lourds et mutiques, scellés les uns aux autres, statues vomies d’un séisme ou échappées d’une Atlantide tassilienne, les trois siamois, surgis de l’ombre, craignent la lumière et pourtant l’affrontent. Au terme de quelle pensée, froide ou exaltée, as-tu décidé d’expérimenter l’ultime épreuve sur soi, l’épreuve du funambule : franchir la dernière limite entre l’ici et l’abîme, pieds nus, sur le tranchant du couteau. L’ici est brûlant ou glacé, donc invivable. Tu le savais, Wahab, Baudelaire l’a dit et tu l’as entendu : peinture et poésie permettent à l’âme d’entrevoir les splendeurs derrière les tombeaux. Héritière d’un mystère inattendu et cruel, ma raison raisonne avec ses pauvres moyens, tant et tant de fois mis au labeur ; et de ne pas comprendre, elle s’étourdit de sa vaine circularité ; épuisée, elle se laisse happer par le sommeil et sombre dans son propre oubli.
Un brouillard d’émois monte de la poitrine, étreint, là, au plexus, comme cerclé d’une ceinture de métal, alors, la pensée s’obscurcit, se fige et se coagule, les mots se pétrifient, restent dans la gorge. Vois-tu, Mokrani, je te parle de ce côté du monde, c'est-à-dire trop tard, alors que j’aurais aimé le faire il y a dix, vingt ou trente ans, quand M’hamed Issiakhem, boxeur manchot, t’entraînaît dans ses maquis enfumés des gosiers d’océan et des leveurs de coudes, pour t’apprendre à construire les digues contre les souffrances et t’endurcir à la lutte face aux hordes de fantômes, déjouer les manigances des fourbes en tout genre. C’est ici, te disait-il, ici, sur l’étroit territoire d’un comptoir, que l’on peut retrouver l’odeur ancienne des gens du peuple, les toucher, les sentir et à se les révéler à soi en ce qu’ils sont, humains, totalement humains.
Issiakhem, Frère ardent, Père tyrannique, savait, comme Henri Michaux, que l’artiste accède à la connaissance par le gouffre. Ta fragilité, te disait-il, est scarifiée à même la peau, source d’où coule ton talent et sourdent tes obsessions. Dès 1971, à ton entrée à l’École, il avait repéré et reconnu ce je-ne-sais-quoi qui flambait dans ton regard. Alors il te protégeait et te bousculait, vociférait et posait sa main sur ton épaule. Il avait la même attitude, paradoxale, à l’égard de Fatiha Bisker, et lui disait : tu es coiffée d’une forêt de frênes, dont les feuilles sont des flammes… Tu es un héliotrope, plus vif que les tournesols de Vincent. Wahab, tu es parti un trois décembre. Issiakhem est mort le premier du même mois de l’année 1985, à l’aube blanche. Tu allais avoir, à quelques jours près, cinquante-huit ans, comme Issiakhem les aurait eus quelques mois après son absence. Quand on est dans cette proximité astrologique, on ne compte pas. Vous voilà donc contemporains l’un de l’autre, des jumeaux en somme, et pour l’éternité.
Tu pourras le détrôner de son droit d’aînesse, et lui dire, sans contestation, je suis ton aîné, d’une demi-année. Tu savais écouter Baudelaire ou plutôt sa voix résonnait en toi, Baudelaire dont les poèmes, astres nomades, venaient sonner à tes tempes, harmonie du tempo et des couleurs : les uns, joyeux de fuir une patrie infâme (…) Pour ne pas être changés en bête, ils s’enivrent/D’espace et de lumière et de cieux embrasés ;/La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,/Effacent lentement la marque des baisers. Tes mains ne tenaient pas en place, tes doigts aussi fins et longs que des pinceaux de Racim ou de Temmam, s’agitaient telles des branches d’olivier, affolées par une bourrasque ; tu lissais un papier d’aquarelle pour en ressentir le grain ; tu palpais une cigarette, écrasais le tabac et ton regard s’hypnotisait devant le crépitement de la braise ; tu peignais le vide ou les parois intérieures de ton crâne. Tout cela est insensé, et tu en riais d’en parler, un peu sardonique, rarement indifférent, et si l’ennui persistait, tu t’isolais, parlais dans ta langue secrète à je ne sais quelle ombre traçant dans l’air une présence fugitive. Dans quelle Utopia es-tu allé vivre ton éternité, Mokrani ? Vas-tu renaître de la pâte épaisse d’un de tes tableaux, comme une statue s’extirpe de l’argile ? Es-tu debout devant le grand arbre, plus vivace que le cyprès de Baudelaire, devant lequel tes copains Arezki, Kamel, Rachid, Karim, Ould Mohand…, effarés de douleur, noircissent des carnets de croquis pour te les offrir ? Quelle représentation ai-je gardée de toi, Wahab ? Bizarre, comme la mémoire, devant un trop-plein d’images, trébuche et vacille, et soudain se fixe. Taboudoucht, juin 2008, cohortes d’artistes et d’amis venus de partout célébrer, en son lieu de naissance, le quatre-vingtième anniversaire posthume d’Issiakhem. Le peuple des Aghribs recevait ses invités, table, âme et cœur ouverts. Au loin, le djebel Tamgout, sentinelle numide, veille sur la tribu. Mohamed Saïd Ziad, un peu voûté, cherchait entre les murs éboulés de la maison natale, les traces de son vieil ami M’hamed. Nous avions passé la soirée ensemble, ambiance loufoque, bavarde, amicale. Gréviste des agapes, taiseux, tu as opéré un retrait discret, et tu es allé dormir sur un canapé au confort douteux, fatal à tes vertèbres. Ta silhouette floue se précise, je la dessine avec mes mots, je la calque sur la soudaine vision de l’artiste ailé, tombé de la palette de Magritte ou de Folon, celle de l’Autoportrait aux bras levés, d’Egon Schiele, celle du violoniste sur le toit à qui Chagall faisait jouer une sonate pour les enfants orphelins et les chats sans patrie ? Je te vois sortir d’un tableau de Georges Rouault.
Ton manteau noir, ample, semble être à la fois la barque et sa voilure. Nadia H., perspicace, disait c’est sous ce manteau flottant que Wahab accroche ses œuvres, il est un musée ambulant et clandestin. Vrai, il fallait crapahuter pour voir ton travail, et encore plus pour acquérir un tableau. Te décrire, Wahab ? Oui, en un film imaginaire. Tu ne marches pas, tu navigues sur une chaloupe des rues, les pavés sont les vagues, et l’estaminet une escale. Tu rencontres, à la porte d’un cabaret, Toulouse-Lautrec, nabot magnifique, les yeux pleins de scènes de danses et de chants de l’impératrice La Goulue et du roi Aristide Bruant, scènes que le peintre titubant et digne fera revivre, demain, sur la toile. Il cahote, son torse d’homme pesant sur des jambes d’enfant. Ivre et heureux, il te présente à son ami Van Gogh au regard hagard, portant sous le bras un carton d’invendus et partant vers la gare pour aller boire le soleil, à Arles. Lui aussi craignait les froidures. Tu repars vers le mystique Rouault, traverse sa toile, et te voilà, à Alger, du côté du Sacré-Cœur, tu dévales la rue Didouche, tu prends un café naqoss avec Fatiha Bisker et Arezki Larbi, et tu tires sur une Afras, et une autre, comme après une longue apnée… Oui, Wahab, je divague, que veux-tu, quand on ne sait pas peindre, on trace des lettres. Je n’y peux rien et ne veux pas refouler les assauts du chagrin. Tu es un artiste, Wahab, tu le resteras, à toutes les saisons, envers et contre tous les besogneux. Chacune de tes œuvres porte une part de ta chair, une couleur de ton âme.
Comment ne pas hurler cette phrase d’Issiakhem : un pays sans artistes est un pays mort… J’espère que nous sommes vivants… Que nous sommes vivants ! Alors je répète encore une fois que cette émotion qui fige la pensée, l’empêche d’habiller le mot pour l’expulser de la gorge et rendre la peine audible. Désordre des sentiments, une image se sur-imprime sur l’autre, la cache ou la métamorphose, puis monte à la pupille, la voile d’une pellicule humide, brouille la vision battue par les battements des cils, dérisoire barrière.  Mokrani veut dire Grand…

B. M.
Oran, le 13 avril 2015


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