Scroll To Top
FLASH
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com

A la une / Contribution

gestion de la crise sanitaire

La démocratie, remède à l’épidémie

© D. R.

Par : SALAH BELMEKKI
Psychiatre

La mémoire algérienne retient encore du passé le plus proche les effets dévastateurs des grandes épidémies, du typhus entre 1939 et 1943 et de la peste entre 1935 et 1950 dans plusieurs villes d’Algérie. Mohammed Dib et Albert Camus ont donné un récit magistral à l’humanité du sens que prend la prise de conscience politique quand l’Homme est aux prises avec les maladies de masse. Avec l’allongement de la durée de vie et la disparition des grandes maladies infectieuses endémiques ou épidémiques, nous pensions avoir terminé avec la perspective de la mort collective, mais l’ampleur et la rapidité de la diffusion de la Covid-19 ont réactivé des angoisses refoulées chez de larges parties de la population.

Le constat tend à s’affirmer comme une évidence : aucun régime politique ne sortira indemne de la crise sanitaire qui agit comme un embrayeur des profonds changements à venir dans le lien des sociétés au pouvoir. L’épidémie se lit aussi comme un bouleversement de tous les rapports économiques, politiques, sociaux et géostratégiques.   
Les régimes autoritaires qui croient trouver dans l’épidémie de Sars-CoV-2 l’occasion de restructurer leur système politique ont mal compris, par ignorance et/ou par calcul, le rapport de l’épidémie au politique.  
La médecine contemporaine est une techno-science qui déploie ses savoirs et compétences face aux menaces sanitaires lorsque les stratégies sont préalablement pensées ; la prévisibilité et l'anticipation sont à l’opposé de l'improvisation, mortelle dans ce champ de compétences. L’impréparation totale du système de santé à affronter une crise sanitaire de cette ampleur a montré l’absence de réactivité par la capacité d’orienter des choix et, le cas échéant, mobiliser les réserves prédéfinies et recensées. Au-delà des défaillances et des carences structurelles de ce système dont la fonction sociale et le modèle ont été occultés ou évacués par les pouvoirs politiques depuis les premières réformes de la fin des années 80, la société apprécie, compare et jauge le degré d’efficacité de la gouvernance et la gestion de risque, et saisit la chaîne des responsabilités impliquées dans cette situation. Devant l’ampleur de l’épidémie et ses conséquences sanitaires et économiques, l’Algérie, État et société, va davantage se fragiliser.
L’épidémie est un moment exceptionnel de bascule dans la rationalité dictée par l’impératif de la lutte contre un ennemi invisible ; la modernité de l’approche et de la méthode dans ces moments précis de peurs collectives sont la caution morale à la montée en puissance des institutions politiques, des corps scientifiques et de l’autorité publique. Tenter la comparaison par des analogies avec les démocraties libérales sur la base de chiffres ne tient pas la route. La diffusion de l’épidémie, la prévalence et la mortalité ou la létalité dans un système de santé moderne recourent à l’usage des big data et à l’intelligence artificielle en ayant déjà pensé à la mise en place d’une politique de numérisation pour gérer les politiques publiques de santé et les systèmes d’alerte et de communication. Les chiffres et leur traitement transparent et accessible relèvent d’une refondation démocratique du rapport des institutions à la société.
L’épidémie impose le pouvoir de l’État sur la base de recommandations médicales et scientifiques, et surtout politiques. Celles-ci étant un élément de synthèse qui reflète le degré de cohésion dans un pays. Dans notre cas, la crise sanitaire est directement impactée par l’absence d’union sacrée des forces politiques, et l’état d’urgence sanitaire et la mise sous tension du droit et des libertés publiques ont aggravé la crise de confiance qui a vu l’arrestation et la condamnation de plusieurs militants politiques en plein confinement.
Se défausser sur le comportement d’une partie de la population pour expliquer l’augmentation des chiffres des contaminations, voire la diffusion rapide et exponentielle du virus, est une malhonnêteté intellectuelle et une indigence de l’analyse. Le comportement d’une partie de la population est le signe d’une crise culturelle postcoloniale grave produite directement par le système éducatif, les politiques culturelles livrées à la tutelle idéologique et à la dévastation cultuelle en cours.  

Le prosélytisme outrancier du courant islamiste
Nous sommes l’un des rares pays au monde qui investit dans l’éducation scolaire pour maintenir des générations entières dans la reproduction des mêmes préjugés culturels et patriarcaux par intellection de fondamentaux idéologiques et religieux pour qu’au bout du compte, la somme de l’investissement soit proche de zéro. La crise culturelle qui prévaut aux comportements démultiplicateurs de la contamination n’est pas faite uniquement d’incivilités et de transgression des recommandations sanitaires, mais est nourrie aussi par une profonde suspicion à l’égard de la modernité et des approches par la rationalité scientifique. La distanciation sociale est mal comprise, voire mal admise, et le port du masque aléatoire dans les lieux publics parce que la réalité épidémique est simplement mal appréhendée.
Cette affirmation n’est pas univoque et s’explique aussi par le prosélytisme outrancier du courant islamiste qui rivalise avec l’État, dont le moins que l’on puisse dire de ce dernier est qu’il développe une communication marquée par “un savoir” inadéquat avec la réalité vécue par les populations qui aggrave en retour les inquiétudes propices aux croyances de tous ordres. Abordé sous un autre angle, le pouvoir n’est effectivement le pouvoir que lorsqu’il mobilise les populations et réquisitionne leur attention. Le comportement des populations par auto-confinement ou par sa transgression est l’indicateur de la fin d’un cycle politique autoritaire et antidémocratique qui se légitimait par le recours à l’histoire et à la mémoire.
Le régime né de l’indépendance a surtout échoué à faire basculer l'espérance eschatologique en une espérance républicaine en lui opposant un ordre civique régénérateur par la transformation des comportements et croyances sociales. Le pouvoir pour le pouvoir a toujours imposé le temps instantané et l’avenir immédiat à l’avenir tout court, le proche au détriment du lointain “choix désespéré donnant l’impossibilité d’espérer, c’est-à-dire croire en un autre avenir que de reproduire ou reconduire le présent et ses modalités(1)”. Sur un tout autre registre, l’épidémie et sa gestion par les pouvoirs publics nous invitent à contourner la définition juridique et institutionnelle classique de la notion de “pouvoir” et faire usage d’une autre approche par un angle “structuraliste”, qui désigne dans son acception basique, un régime d’État autoritaire qui contrôle un territoire et des sujets de droit dans un espace fermé.
En Algérie, l’omniprésence du pouvoir est corrélée à une “gouvernementalité” défaillante, voire absente dans certains secteurs. L’élément probatoire de cette assertion découle de son incapacité à structurer les phénomènes globaux de la population. Son pouvoir de police est impressionnant, mais totalement orienté vers le contrôle sécuritaire. Par certains aspects, inexplorés, le pouvoir se lit sur un diptyque travaillé par la même logique : il est aussi répressif pour combler sa défaillance “biopolitique”. Il dispose de technologies politiques suffisantes, mais mal informé, il ne peut développer des savoirs pour accéder à la rationalité dans la gestion stratégique à long terme. Au sens structural et anthropologique, c'est un “pouvoir souverain” classique, totalement dépassé.
C’est un échec prévisible qui résulte d’un déclassement produit par la double mutation historique entraînée par l’économie. La première par l’économie industrielle à la fin des années 70-80 et depuis 90-2000 par l'économie post-industrielle portée par les Ntic et le virage écologique. En 60 ans, il est resté otage des logiques mercantiles, de la rente pétrolière, le patrimoine terrien et la richesse mobilière dans un monde globalisé, incapable d’interpréter la portée des flux d’échanges et d’information, la révolution numérique et les nouvelles formes de prospérité indexées sur l'innovation. La recherche permanente de l’équilibre interne et le mode opératoire de l’exercice politique restent basés sur le clanisme, au recours à la rivalité religieuse comme source de légitimation, à l'inaptitude à imaginer des espaces autonomes, à son hégémonie sur la sphère économique, largement sous contrôle des clans et de clientèles avec une vision qui ne s’apparente même pas à l’accumulation primitive du capital. C’est là un aspect de la crise de “mutation contrariée”, et l’indicateur d'une inadaptation qui empêche l'avènement de la modernité politique, sociale et économique.
Le système que nous endurons sait “surveiller et punir(2)”, mais sans résultat sur le corps anatomie-politique(3), resté extérieur à lui et qui, en retour, le travaille du dehors. Les résultats produits impactent gravement la société et les espaces laissés vacants sont repris par les forces réactionnaires ou radicales empruntant la fausse alternative de la démagogie et du populisme.
Les maladies sont constitutives de notre forme de vie. Elles sont répertoriées par des codes, objet de consensus thérapeutiques et soignés en institution dans la majorité des cas. Elles impliquent une médiation entre soi et les autres pour leur faire face en commun, médiation explicite qui repose sur un dispositif politique. C’est en ce sens que la Covid-19 pose une problématique politique et démocratique, à l’instar de toutes les maladies.
C’est après coup que nous avons pris conscience du problème sanitaire quand on sait que la Chine est notre première partenaire commercial et que nous sommes la première communauté de France. Le niveau de préparation face aux fléaux et aux menaces sanitaires relève des systèmes d’anticipation épidémiologique et d’alerte préventive. Ces systèmes de “veille sanitaire” font l’objet de contrôle, de communication et de coopération. Par ses conséquences et ses retombées, l'épidémie est une épreuve politique au sens d'une double signification. Elle informe sur l’état du pouvoir et de la gouvernance, et introduit par là même les possibilités de la remise en cause des règles politiques qui lient la société au pouvoir. Sa gestion est une question profondément démocratique qui informe la collectivité et les individus et les invite à partager les risques et la lutte dans l’abnégation et la solidarité. La modernité politique est admise comme la préservation et la distribution du vivant dans tous les domaines “d'utilité et de valeurs” de la société. L'exercice moderne du pouvoir est introduit par la démocratie et se légitime par sa capacité à préserver la vie de tous par l’intégration à la sphère du vivant, car, “en définitive, la politique moderne porte sur la vie biologique(4)”.

1- Jean-Luc Nancy.
2 et 3- Michel Foucault.
4- Hannah Arendt.


Publier votre réaction

Nos articles sont ouverts aux commentaires. Chaque abonné peut y participer dans tous nos contenus et dans l'espace réservé. Nous précisons à nos lecteurs que nous modérons les commentaires pour éviter certains abus et dérives et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à notre charte d'utilisation.

RÉAGIR AVEC MON COMPTE

Identifiant
Mot de passe
Mot de passe oublié ? VALIDER