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A la une / Contribution

Autoritarisme politico-religieux

La fabrique prolifique du conformisme

© D. R.

Par : MYASSA MESSAOUDI
        
ÉCRIVAINE

“Dans le monde arabo-musulman, tout ce qui constitue la démocratie en valeurs égalitaires et citoyennes est appréhendé sous le prisme de la supériorité masculine. Il n’est à cet effet aucun besoin de se conformer aux normes universelles de justice et d’équité ; c’est à la démocratie de se contorsionner pour se couler dans le moule.” 

“Je veux me remarier, mais avec une jeune femme, tu vois ce que je veux dire ?” “Non, je ne vois pas !” “Une femme qui n’a jamais été mariée avant, enfin une vierge !” “Tu as déjà divorcé deux fois. En quoi ce prorogatif exigé de manière unilatérale des femmes a pu empêcher tes malheurs en ménage ?” répondis-je à un coreligionnaire venu solliciter mon capital de vierges familiales à marier. Il était journaliste dans une grande chaîne d’information continue arabe. Laquelle chaîne diffuse sans relâche à travers la “Oumma” les commandements de la chariâ version “politiquement compatible avec le XXIe siècle”. 
À coups de jurisconsultes négateurs de toutes les sciences, Ibn Taymia et Al Boukhari ont été érigés en ordonnateurs ad vitam aeternam de vie et de mort sur tous les musulmans. La raison est mise sous scellés chaque fois qu’une interprétation coranique d’une poignée d’imams moyenâgeux est déterrée pour juger de notre présent.
Revenons à mon coreligionnaire qui réussit à se doter d’une troisième compagne estampillée halal. Comme les fois précédentes, personne n’eut jamais l’occasion de la croiser. Pourtant, diverses célébrations ponctuaient nos métiers, et lui toujours le premier présent. Il revint un temps plus tard se plaindre qu’avec sa dernière épouse, rien ne va plus. Il pestait de ne pouvoir la renvoyer au pays pour bénéficier d’un divorce selon les lois d’Allah et de la chariâ. C’est-à-dire aux torts exclusifs de la malheureuse et ce, quel que soit le motif de la répudiation. Une pension de quelques dizaines d’euros par égard à l’enfant né de cette union éclair l’aiderait à tenter encore le coup avec une autre “vierge”. Il n’en fut rien ! 
La troisième épouse, contrairement aux précédentes, était armée de la langue de Molière et d’un caractère bien trempé. Elle fit valoir ses droits sur le sol français. Et je compris définitivement que pérorer autour des droits de l’homme à la télévision était une question, comme le renseigne si bien son nom, d’hommes au sens étymologiquement second du terme, à savoir “être humain mâle”.
En effet, dans le monde arabo-musulman, tout ce qui constitue la démocratie en valeurs égalitaires et citoyennes est appréhendé sous le prisme de la supériorité masculine. Il n’est, à cet effet, aucun besoin de se conformer aux normes universelles de justice et d’équité ; c’est à la démocratie de se contorsionner pour se couler dans le moule. Lequel moule est pétri d’autoritarisme politico-religieux qui exhorte à un conformisme sans concession. Les mentalités repues d’archaïsmes misogynes qu’on note dans toutes les sphères de la société ne sont que la réaction secondaire à l’institutionnalisation de l’oppression faite aux femmes. 
Les incivilités décomplexées que subissent les femmes, ainsi que le laxisme dont sont coupables les États dits arabes, lorsqu’il s’agit de protéger la moitié de la société, trouvent leur explication dans l’argument que là-haut, dans les cieux, a été décidée la subordination des femmes, et qu’ici-bas, elle profite à la terre. Du moins, dans la propagande politique des prétendants aux hautes fonctions de l’État.  
Mi-bondieusards, mi-politiciens, cette variété de futurs dirigeants idéologiquement hybride s’oppose à presque tout, à l’exception de la soumission des femmes et des libertés individuelles.
Cette approche aux relents primitifs qui saisit par sa survivance à des siècles d’évolution fait toujours recette dans les pays aux systèmes politiques gangrenés par l’arbitraire et la corruption. La justification par le divin contribue à taire toute interrogation et à dompter les esprits rebelles. Bien commode quand on veut exclure de tout partage de richesses et de pouvoir, ledit peuple.

Calculs politiciens 
Aussi, l’environnement, la haute instruction ou simplement le bon sens ne constituent aucunement une garantie d’ouverture et de conscience de l’autre. Dès lors que l’acceptation de l’égalité devant la loi menace des privilèges hérités depuis presque toujours, y concéder devient un tantinet rebutant. Quand bien même l’esprit inique des lois qui subordonnent les femmes leur arracherait quelques indignations, ils n’iront pas jusqu’à s’engager activement en faveur de l’abolition des codes infamants. Par ailleurs, l’injustice faite aux femmes leur profite, puisqu’elle se traduit en avantages et bénéfices personnels. Résultat : rien ne dicte l’urgence ! Ils attendent que la population évolue d’elle-même ou marine jusqu’au pourrissement dans ses crispations. 
En outre, les calculs politiques se caractérisent par un opportunisme court et immédiat, tandis que les luttes égalitaires prennent plus de temps et de peine. Il est, dès lors, plus tentant de s’allier avec des forces archaïques moyennant quelques modifications de façade que de s’aliéner une grande partie de leurs potentiels électeurs. 
Les Constitutions qu’on manipule à chaque prétendu changement renferment des lois qui, normalement, dominent toutes les autres, néanmoins, s’y référer reste purement facultatif. Il est pourtant impératif qu’elles revêtent leur aspect contraignant, car seule leur application est capable d’esquisser le citoyen soucieux de justice et d’équité.  Or, toutes les ossatures démocratiques dont peuvent s’affubler les États dits arabes ne répondent, bien souvent, qu’à un souci de représentation factice destiné à répondre aux normes internationales de fonctionnement. Ils visent à s’attacher l’aval des autres pays, afin de se mettre en conformité de représentation démocratique et d’éviter les sanctions. D’autres fois, bénéficier des différents programmes d’aide au développement accordés par les organismes mondiaux peuvent constituer l’unique motivation. 
Les institutions censées garantir la promotion des droits et de justice comportent toutes un vice caché qui les rend obsolètes. Autant dire que la valeur première qui est la construction de l’individu par l’octroi de ses droits et celle du citoyen par l’effort de conscientisation et de responsabilité en sont les principales pièces manquantes. 
Deux domaines illustrent cette malformation génétique des institutions publiques ; une justice aux ordres le plus souvent idéologisée et un système éducatif truffé d’enseignements visant à fabriquer le conformisme et la stagnation. 
En effet, l’école peine à former des citoyens, mais excelle dans la construction d’individus acquis aux thèses extrémistes. La religiosité, le rejet de l’altérité et l’intolérance y font leur nid en amont. Le mépris des femmes s’ancre à travers un séparatisme qui se manifeste dès l’école primaire ; voilement des fillettes, valorisation des connaissances religieuses et sacralisation de la langue arabe qui passe par la stigmatisation et la haine des autres langues s’y déploient crescendo. 
De facto, on y fabrique des hommes et des femmes récalcitrants, voire hostiles aux évolutions. Le domaine de la justice en est la représentation tragique. Une majorité des futurs hommes de loi ne rendra justice qu’à travers des convictions personnelles plus proches du fiqh que du droit civil. Il est édifiant de constater le zèle de certains juges quant à l’application de certaines lois iniques inspirées de la chariâ. Dans les pays du Maghreb, ils rechignent même à l’application de certaines nouvelles lois en faveur des femmes. De même lorsqu’il s’agit de libertés individuelles et d’orientation sexuelle et d’opinion. 
Ainsi, l’homme devient client et disciple d’un ordre qui vise à soumettre sa dignité et sa raison. Il cherchera à l’intégrer par appât du gain, mais ne visera, à de rares exceptions, qu’un idéal de justice et d’émancipation. En outre, la mémoire historique des luttes régulièrement convoquée pour consolider l’unité nationale et rappeler les épreuves coloniales et esclavagistes du passé s’accommode sans complexe des injustices du présent. Le cas des combattantes algériennes durant la guerre d’indépendance en est une flagrante illustration. De compagnonnes de lutte et d’armes, elles sont passées, une fois la victoire réalisée, à sous-citoyennes mineures à vie. Quelle différence avec les anciens occupants qui envoyaient au front des tirailleurs africains en tant que chair à canon, pour ensuite leur assigner le mépris et la minoration ? 
Il faut rappeler que dans quasiment toutes les Constitutions des pays d’Afrique et du Moyen-Orient, l’égalité entre femmes et hommes, ainsi que la liberté de culte y sont inscrites noir sur blanc. Néanmoins, elles sont assorties de lois et de codes qui les rendent inopérantes. Que ces ajouts viennent parapher les Constitutions de manière contradictoire et opposée à l’esprit républicain et égalitaire desdites Constitutions ne semble pas perturber des gouvernances soucieuses uniquement de leur maintien au pouvoir. 


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