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Éducation nationale

La faillite par les examens

© D.R

Par : Ahmed Tessa 
Pédagogue

En tout état de cause, l’Algérie se trouve dans l’obligation impérieuse d’appliquer les normes internationales de gestion pour son système scolaire, si elle ne veut pas le voir sombrer dans le précipice de la médiocrité... et il n’est pas trop tard.” 

Lu dans le quotidien Liberté : “La coupure d’internet a coûté environ 50 milliards de dinars de perte pour l’économie nationale”. À rappeler que cette coupure d’internet a servi d’encadrement “pédagogique” (sic !) à l’examen du bac 2020. Mais ce chiffre n’inclut pas le calcul du coût spécifique à cet examen ainsi que celui d’un BEM fantôme. Il faut savoir que chaque année pour l’organisation des trois examens scolaires, le MEN, à lui seul, dégage une rondelette somme qui se chiffre en dizaines de milliards de centimes.

À rajouter la mobilisation – qui a aussi un coût qu’il faudrait bien chiffrer – des institutions partenaires : l’ANP, la police, la Protection civile, la santé. Depuis la réforme DE 2003, ces examens ont connu une organisation hyper-militarisée. N’a-t-on pas vu des enfants candidats à l’examen de 5e AP s’enfuir à la vue de policiers en poste devant le portail de l’école ? Et dire qu’à l’intérieur du centre d’examen, ils auraient vu un homme ou une femme en blouse blanche avec stéthoscope autour du cou. Vision cauchemardesque pour un enfant de cet âge.

Question qui fâche ? Est-ce que l’institution éducative part du principe que tous les candidats sont des tricheurs en puissance ? La réponse nous est donnée par cette coupure d’internet. Quand la confiance vient à manquer d'un côté, c’est la méfiance/défiance qui surgit de l'autre côté. Ainsi, l’école est prise en flagrant délit de mensonge : belle profession de foi en théorie, vite démentie par des pratiques contraires. N’est-elle pas missionnée pour devenir le creuset où se transmettent – à travers ses programmes, ses méthodes et ses pratiques pédagogiques – les valeurs universelles ? Parmi ces dernières, nous trouvons celles qui créent la confiance mutuelle et la sérénité, à savoir la probité, l’honnêteté, ces antidotes de la triche.

L’organisation militarisée des examens nous donne la preuve que la transmission/enracinement de ces valeurs est douteuse pour ne pas dire frelatée. Un seul constat s’impose quand un système scolaire est dans l’incapacité d’asseoir chez ses apprenants/élèves ces valeurs universelles qu’il prône : il est en faillite. Constat récurrent certes. 

Pour revenir à la triche aux examens, des mesures coercitives ont été prises ces dernières années. La justice a été mise à contribution. On aura tout vu en Algérie : des examens scolaires d’abord militarisés, puis médicalisés ensuite verrouillés et maintenant judiciarisés. Il fallait y penser pour contrer cette hydre à multiples têtes qu’est la triche ! Malgré la coupure d’internet, des tentatives de fraude ont été perpétrées. La justice a été mise en branle et des condamnations prononcées. Que dire de cette façon d’agir de la part d’une institution éducative ? D’emblée un principe intangible : la dimension punitive est incompatible avec l’éthique éducative. L’école, au sens noble du terme, sert d’exemple de bienveillance protectrice pour ses pensionnaires.

Elle remplace, peu ou prou, la chaleur familiale. Elle alimente l’élève en émotions positives grâce aux valeurs universelles qu’elle lui inculque par l’exemple concret – et non de façon abstraite. Le choix est entre deux modes de conception de l’éducation. Soit école, havre de sérénité et grande famille protectrice ; soit école/caserne et école/arène de combat. À voir le désarroi de nos enfants à chaque fois qu’ils prennent le chemin de l’école, il est facile de deviner le type d’école que nous avons.

Certes, la triche est condamnable. Et de tout temps, le candidat pris en flagrant délit de fraude est exclu de la salle et interdit d’examen scolaire pour une durée allant de trois à cinq ans. Depuis quelques années, nous avons innové en qualifiant cette fraude de lycéen de délit passible de justice. Qu’il soit candidat libre, donc adulte, cela pourrait se comprendre. Généralement ces candidats libres sont des employés de la fonction publique ou autres institutions. Ils viennent pour glaner une promotion via le bac. Qu’ils trichent et qu’ils soient condamnés est chose normale. S’ils trichent à l’examen c’est que dans leur travail ils peuvent se corrompre ou corrompre.

Pour l’exemple il faut les sanctionner. Mais quid d’un lycéen scolarisé ? Pour lui la triche est un “jeu” auquel il est poussé/encouragé par les pratiques pédagogiques générées par des modalités d’évaluation archaïques qui remontent au Moyen Âge de la pédagogie. Il a tout juste 18 ans. Pourquoi lui administrer le même châtiment que l’adulte candidat libre ? Lui appliquer le règlement du bac, en vigueur depuis des décennies, est largement suffisant. Et encore, faudrait-il lui accorder la possibilité du recours pour rabaisser la peine. Pour ses pensionnaires, l’école éduque – y compris par des décisions contraignantes – mais jamais elle ne doit punir.

Aux sources
Les raisons de la faillite de l’école algérienne  sont multiples. Elles ont été décortiquées lors de la première conférence nationale d’évaluation de la réforme organisée par le MEN en juillet 2015. Et les examens scolaires n’en sont que des révélateurs parmi d’autres. Elles sont d’ordre :
- pédagogique (archaïsme dans les méthodes d’évaluation, les programmes, les méthodes),
- stratégique (conception erronée de l’éducation scolaire),
- organisationnel (primauté de l’administratif bureaucratique sur l’éducatif et le pédagogique). 
Cette faillite de  notre système scolaire est vérifiée par l’inefficacité de ces examens militarisés. La preuve se retrouve dans les statistiques officielles du MEN (2016) sur le devenir des lauréats à ces examens : 
- Redoublement en 1re AM (25%), en 1re AS (30%) et en première année d’université (de 50 à 60% de redoublement).
- Le taux de lauréats au bac mathématiques juin 2019 a été de... 4%. 
- En 2016, le tiers des bacheliers (des dizaines de milliers) avait demandé comme premier choix universitaire la filière Chariâa islamique. Ce qui dénote aussi bien leur formatage au parcœurisme que leur rejet, pour incapacité, des matières scientifiques. Et ce n’est pas de leur faute.
- Depuis plus de vingt ans, faibles sont les moyennes au bac, dans les langues, y compris la langue arabe. No comment ! 
Comme dirait l’autre, “tout ça, pour ça !” Militariser en un mini-plan Orsec des examens scolaires à coups de milliards pour qu’à l’arrivée on se retrouve avec des taux de redoublement  aussi élevés ! Et chaque redoublement a un coût qu’il nous faut rajouter à la cagnotte de départ. Tout compte fait, l’Algérie dépense annuellement des dizaines de milliards de dinars pour alimenter la machine de la déperdition scolaire… et universitaire. Est-ce une fatalité ? 

Historique
D’abord, il faut préciser que cet examen du baccalauréat comme unique moyen de passage à l’université est une spécialité franco-française. Il est différent de ce qui existe dans les pays anglo-saxons. C’est une vieille création de la France napoléonienne. Il a été créé en 1806 après le baccalauréat des études primaires (et oui, il a existé !). Napoléon n’avait nullement en tête l’aspect pédagogique, mais uniquement un objectif idéologique. Il avait justifié cet examen par son souci de “voir tous les enfants de France étudier et maîtriser la langue officielle (le français) et l’histoire de France”, l’officielle, bien entendu. Lui qui avait déclaré : “Je préfère affronter un bataillon de soldats que de passer mon certificat de fin d’études.”

Ainsi, le renforcement du jacobinisme devait passer par l’école au détriment des réalités tant historiques que linguistiques du pays. Par la suite, les gouvernements bourgeois successifs  donneront aux examens scolaires français le rôle de machines à trier. Par les six examens (6e, CEP, BEPC, BE, probatoire, bac) mis en place avant mai 1968, la sélection/tri était assurée au détriment des enfants issus de familles défavorisées. Ces examens étaient les garants de la reproduction sociale (Pierre Bourdieu) au bénéfice des enfants de la bourgeoisie. Le système algérien prend le même chemin depuis deux décennies. Or, les mêmes causes déclenchent les mêmes effets…

Par ailleurs, le cérémonial et l’organisation de nos examens scolaires n’ont pas changé depuis plus de deux siècles, à l’exception du plan Orsec spécial examens. Le candidat, le surveillant et le correcteur des examens 2020 sont dans le même état d’esprit que leurs homologues des années 1920. Cet examen est une véritable tombola pour une certaine catégorie d’élèves. Les élèves les plus fragiles psychologiquement paniquent devant leurs copies, d’autres tombent malades la veille de l’examen : ils échouent alors qu’ils ont été excellents durant toute leur scolarité.  

Autre dérive de notre bac : le candidat algérien peut décrocher son bac sciences alors qu’il n’a pas obtenu la moyenne ni en mathématiques (09/20), ni en physiques-chimie (09/20). Il lui suffit d’avoir de bonnes notes en histoire-géo, en éducation islamique et en sport. Incontournable, la réforme de cet examen a reçu l’accueil favorable de deux syndicats sur 10. Ces deux syndicats (le Snapest et le Satef) ont mis l’accent sur des épreuves utiles pour le futur étudiant, rejoignant par là le souhait des universitaires qui proposent de réduire le nombre de disciplines soumises à épreuves.

Devant ce scandale pédagogique des bacheliers scientifiques faibles en mathématiques, les responsables du ministère de l’Enseignement supérieur avaient proposé de valoriser les disciplines dites de spécialité : pour chaque filière du bac, au moins 3 disciplines dites de spécialité. Or, le bac algérien possède 11 disciplines soumises à épreuves. C’était aussi l’essentiel de la réforme préconisée par la conférence d’évaluation de la réforme de juillet 2016. Levée de boucliers des gardiens du temple des constantes nationales. Le pouvoir politique a reculé pour sauvegarder... la paix sociale. Encore un miracle algérien : le chantage au bac ! 

La crédibilité
Le bac algérien a perdu sa crédibilité depuis des décennies : triche, fraude, tentative de suicide, taux effarant de redoublements et d’abandon en 1re année d’université, business des cours payants, un cancer qui envahit même le primaire et le collège. Les dérives pédagogiques sont celles qui font le plus de mal aux élèves. Ils sont dopés au bachotage du professeur pour boucler un programme obèse, au parcœurisme et au contrôle de son “réflexe pavlovien” – et non de son intelligence. On a, au bout du processus, des bacheliers et plus tard des universitaires privés d’esprit logique, du sens de l’analyse et de la synthèse et surtout d’esprit critique. Et ce n’est pas de leur faute ! Afin de crédibiliser un examen, il est indispensable que les épreuves sollicitent, chez le candidat, ses fonctions intellectuelles supérieures.

Est-ce le cas ? Il est connu que nos épreuves d’examen épousent le formatage par la mémorisation et le réflexe pavlovien des apprentissages scolaires. Une pratique ancrée, enracinée depuis le primaire via les programmes et les méthodes d’enseignement. La réforme de 2003 avait pour objectif théorique  de développer ces fonctions intellectuelles supérieures chez nos élèves. Malheureusement, cela n’a pas marché : sa mise en œuvre a sombré dans les défauts de la pédagogie traditionnelle. Ce constat amer a été l’objet d’une analyse critique lors du bilan pédagogique de la réforme dressé par la conférence nationale de juillet 2015.

Des recommandations pertinentes ont été avancées. Les a-t-on appliquées ? En connaissance de cause, certaines de ces recommandations/mesures ont été bâclées au niveau du terrain, d’autres mises sous le coude. Les parents ont le droit de connaître les raisons de cette non-application et comment y remedier. Après trois ans de supposée application (juillet 2015-juillet 2018), il était temps de penser à évaluer les mesures prises ainsi que les recommandations émises en juillet 2015. Ce type d’évaluation d’impact – ô combien nécessaire dans toute stratégie éducative – ne semble pas à l’ordre du jour. Aux lieu et place de cette évaluation d’impact, on a préféré s’attaquer à un organigramme (de la centrale) fraîchement décrété et immédiatement remplacé. Sans parler du rapide limogeage de brillants cadres du secteur.

En tout état de cause, l’Algérie se trouve dans l’obligation impérieuse d’appliquer les normes internationales de gestion pour son système scolaire, si elle ne veut pas le voir sombrer dans le précipice de la médiocrité... et il n’est pas trop tard. Ces normes internationales tireront la qualité de l’enseignement vers le haut, au grand bonheur de nos enfants et… de la société.


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