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Hommage à Mohamed-Seghir Mostefaï

L’Algérie a perdu l’un de ses meilleurs fils

Une foule nombreuse avait tenu à accompagner Mohamed-Seghir Mostefaï à sa dernière demeure. © Liberté

Il était le premier à arriver au travail et le dernier à le quitter.
Il plaçait une immense confiance dans ses cadres, qu'il recrutait lui-même après une évaluation minutieuse. Sa dévotion au bien public et sa gestion rigoureuse sont des qualités qui rejaillissaient sur tous ceux qui avaient le privilège de travailler avec lui.
Il faut savoir, pour souligner sa profonde intégrité, que cet homme reversait à la Banque centrale, alors que rien ne l'y contraignait, les montants en devises qu'il percevait à l'occasion de ses participations aux conseils d'administration auxquels il assistait à l'étranger (qu'on appelle jetons de présence). Il était, à ma connaissance, le seul Algérien à le faire. Il avait le droit pourtant de les garder pour lui, comme le veulent les pratiques en vigueur dans le monde entier.
Il a abandonné le service public le cœur triste, dans des conditions qui n'honorent pas notre pays.


J'ai eu l'honneur de travailler à ses côtés, de 1976 à 1981, à la Banque centrale d'Algérie, dont il a été le fondateur et le premier Gouverneur, à l'Indépendance du pays. J'ai côtoyé plusieurs grands personnages dans ma vie, mais jamais un homme d'une telle dimension.
Il m'a appris, entre autres, la rigueur et l'amour du travail bien fait. Je lui dois d'avoir réussi ma carrière professionnelle à l'étranger.
Le régime de l'époque a mis a mis un terme à sa carrière il y a 33 ans, alors qu'il avait encore tant à donner à son pays, après avoir été le maître à penser d'une dizaine de ministres des Finances de l'Indépendance à son départ forcé de la Banque centrale d'Algérie en 1981.
Au Fonds monétaire international, dont il était le doyen des gouverneurs, il jouissait d'une réputation qui était enviée par ses homologues des plus grands pays.
Grâce à lui, les finances de notre pays étaient gérées d'une manière si rigoureuse qu'il n'avait aucune peine à financer et au moindre coût, l'important programme de développement engagé à partir du premier plan quadriennal, au début des années 1970.
Sous son règne, la moindre entreprise publique algérienne arrivait à emprunter sur toutes les places financières internationales, utilisant les instruments financiers les plus variés : des crédits bancaires syndiqués aux émissions obligataires privées et publiques, en passant par le marché de l'escompte sans recours. De petites sociétés comme Sonaghter accédaient sans complexe aux marchés japonais, américains, allemands ou suisses.
Nos emprunteurs, banques et entreprises publiques, exploitaient les ressources de tous les marchés et de toutes les devises, du dollar au yen en passant par le franc suisse, le deutschemark et les monnaies des pays du Golfe.
Rien n'échappait à la curiosité et à la vigilance de notre grand argentier. Il avait réussi à instaurer une discipline de fer, qu'il imposait à tous les emprunteurs algériens.
Les marchés financiers étaient abordés selon une approche ordonnée pour éviter de les encombrer au même moment avec de papier algérien et pour éviter qu'un emprunteur ne fasse concurrence à un autre emprunteur. Ou encore qu'un emprunt mal placé puisse tirer vers le haut le coût des emprunts ultérieurs.
Sa profonde connaissance du monde de la finance, de sa psychologie et de ses règles de fonctionnement ont permis d'abaisser continuellement le coût de nos emprunts et d'en allonger la durée. Et pourtant l'Algérie n'était pas riche en ces temps-là...
Il était hors de question, sous son règne, d'enfreindre certaines règles de base, telle l'acte d'emprunter pour financer la consommation. Les emprunts devaient être les plus longs possibles et réservés au financement des investissements. Une autre règle qu'il a pu imposer était de résister aux pressions des bailleurs de fonds, quant à l'engagement de la garantie de l'État algérien, afin de préserver la souveraineté et la qualité de la signature de nos emprunteurs sur les marchés.
Si Seghir Mostefaï était obsédé par la nécessité d'utiliser rationnellement nos ressources financières, à un moment clé de notre développement, quand 40% de notre revenu national était consacré à l'investissement (record mondial à l'époque).
Il interdisait par exemple le recours aux crédits à court terme pour financer la consommation, et recherchait les financements les plus longs et au moindre coût pour le financement des seuls investissements.
Cette sage politique a permis de maintenir, jusqu'à son départ forcé de la Banque centrale en 1981, le ratio du service de la dette au-dessous de 25% de nos ressources en devises, malgré les emprunts massifs effectués sur les marchés, qui dépassaient annuellement le montant de nos réserves de change.
Le succès de sa politique a eu pour résultat que notre pays était respecté et courtisé par tous les bailleurs de fonds.
Il convient de souligner aussi le rôle que le défunt a joué, aux côtés d'autres ténors de la diplomatie algérienne, tel Si Mohamed Sahnoun, dans la libération des otages américains. Son apport dans le volet financier des accords entre l'Iran et les États-Unis, notamment dans la gestion des avoirs iraniens bloqués par les américains, a contribué à valoir à notre pays l'estime des deux pays. Un exploit diplomatique hors du commun.
Si Mostefaï a été aussi l'artisan de l'accumulation de nos importantes réserves en or, convaincu qu'il était que ce métal aurait un jour un grand rôle à jouer. De fait, sans ces réserves, l'Algérie serait tombée en faillite dès 1990. Par leur mobilisation au moyen de la technique des Swaps (combinaison de la vente au comptant et du rachat à terme), l'Algérie a pu disposer, à un moment crucial (1990-1991), des ressources en devises que lui refusaient les marchés financiers.
Les qualités de Si Seghir Mostefaï sont trop nombreuses pour être évoquées dans ce bref hommage.
Elles devraient inspirer l'ensemble de nos cadres dirigeants.
Il était le premier à arriver au travail et le dernier à le quitter.
Il plaçait une immense confiance dans ses cadres, qu'il recrutait lui-même après une évaluation minutieuse. Sa dévotion au bien public et sa gestion rigoureuse sont des qualités qui rejaillissaient sur tous ceux qui avaient le privilège de travailler avec lui.
Il faut savoir, pour souligner sa profonde intégrité, que cet homme, reversait à la Banque centrale, alors que rien ne l'y contraignait, les montants en devises qu'il percevait à l'occasion de ses participations aux conseils d'administration auxquels il assistait à l'étranger (qu'on appelle jetons de présence). Il était, à ma connaissance, le seul algérien à le faire. Il avait le droit pourtant de les garder pour lui, comme le veulent les pratiques en vigueur dans le monde entier.
Il a abandonné le service public le cœur triste, dans des conditions qui n'honorent pas notre pays. Son immense talent et sa réputation internationale ont manqué au pays au cours des moments difficiles qu'il a traversés.
Je me rappelle toujours de cette phrase qu'il a prononcée en 1982 à Paris, à la veille d'être rappelé en Algérie, et au moment où il était engagé dans le sauvetage de l'UMB (banque algéro-française, à capitaux gouvernementaux). C'était sa réponse au conseil que feu Si Abdelmadjid Aouchiche, alors ambassadeur en Argentine, m'a demandé de lui transmettre. Ce conseil était d'abandonner l'idée de récupérer sa villa à Alger, que certains barons du régime d'alors convoitaient, et d'où l'on venait d'expulser “manu militari” sa vieille mère malade, sur une civière.
Ce conseil de Si Aouchiche était le suivant : “Dis-lui de ne pas s'entêter. S'il refuse de céder sa maison, il perdra tout. Et sa villa, et le poste de président de l'UMB.”
Voici, mot à mot, ce que Si Seghir m'a répondu : “S'ils sont déterminés à prendre ma maison, ils devront assumer leur décision jusqu'au bout et ce, devant l'histoire. Je ne leur faciliterai pas la tâche. Qu'ils prennent donc et la maison et le poste de président de la banque.” Surpris, je lui ai demandé la raison de sa décision. Voici encore sa réponse : “Je veux que les jeunes générations voient comment leur pays traite ses plus fidèles serviteurs.”
Et, de fait, le pouvoir de l'époque lui a tout pris, le condamnant, blessé, à rentrer à Alger, condamné à écrire ses mémoires et méditant sur le sort funeste qui s'acharne sur ceux qui servent leur pays avec abnégation.
La banque UMB, qui se voulait un modèle de coopération entre la France et l’Algérie, sur le sol français, n'a pas tardé à faire faillite, peu après son départ.
Pleure, ô pays bien-aimé...


A. B.
(*)Ancien ministre-délégué au Trésor

 


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