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Hirak : le destin de l’Algérie

Le hirak doit se déployer partout dans les institutions locales et intermédiaires.

© Louiza Ammi/Liberté

Dans Babor Ghraq, une remarquable fresque sur l’histoire de l’Algérie, Slimane Benaïssa, notre grand dramaturge, nous révèle la lutte constante que les Algériens, “Mon grand-père”, disait-il, ont menée pour la liberté. La dernière partie de sa pièce montre les défis “du grand-père” après l’indépendance :
Mon grand père était sous le figuier
Enroulé tel un olivier. Je lui dis :
“Aujourd’hui, c’est l’indépendance !”
Il dit : “Qui a débarqué ?”
Je répondis : “Personne ! nous les avons tous battus !”
Il ne reste plus que nous, chez nous
Tu es moi, lui est toi, et je suis lui !
Fatigué,  le  grand  père  s’est  assoupi  pour  se réveiller dans  une  Algérie nouvelle qui le surprend. La fraternité des comportements est troublée par le reproche et la confrontation. La liberté semble perdue dans les dédales du débat d’idées et des structures nouvelles. Le grand père dit :
“Je crois que je ne sais plus où j’en suis et ne sais plus qui est qui.
Je te laisse cette terre et prends garde à ce qu’on te la prenne !”
Cet avertissement a sonné comme un mot d’ordre que les enfants du 22 février 2019 ont pris au mot. Ils ont déterminé qu’on était en train de leur prendre la terre du grand-père ! Ils sont intervenus pour la protéger !

Hommage au hirak
Lorsqu’Abdelaziz Bouteflika était au pouvoir, il était difficile d’imaginer que la population puisse le remettre en cause. Il semblait tout puissant et la population… impuissante. Le chauffeur qui nous transportait à Alger nous disait régulièrement que l’Algérie était kidnappée par une mafia, mais n’imaginait pas un seul instant qu’un jour elle pouvait être combattue, encore moins battue. Il attendait une intervention divine. Le hirak a été un grand soulagement, un peu comme l’est le réveil, après un cauchemar. Qu’a-t-il apporté ? Chacun pourrait lister les bienfaits qu’il en a retirés. Nous voudrions mentionner trois bienfaits collectifs :

Nous avons retrouvé le chemin de la liberté. Le “Nous” est ici général. Chaque citoyen est aujourd’hui en mesure d’être plus libre, capable d’exprimer les multiples frustrations que les 57 ans d’indépendance ont générées. Mais aussi de multiples groupes et institutions ont été davantage libérés dans le processus. Les organisations de la société civile (syndicats, associations, organisations non gouvernementales) sont maintenant plus libres, au moins potentiellement. Elles pourraient s’organiser et contester ce qui ne correspond pas aux aspirations. Les fonctionnaires sont plus libres. Ils seraient enfin en mesure d’exprimer ce qui manque de bon sens. Les politiciens sont plus libres.

Ils peuvent remettre en cause leurs leaders et leurs visions sans se préoccuper de leurs relations avec les services de renseignement. Ils peuvent envisager de regarder leurs électeurs sans rougir. Les militaires sont plus libres. Ils peuvent maintenant débattre de ce qui fait de l’ANP l’héritière de l’ALN, du caractère populaire de l’armée, de sa signification et de son importance pour la sécurité nationale. Même les dirigeants et sans doute le Président nouvellement installé, sont plus libres. Ils peuvent à présent considérer les vraies solutions pour une Algérie libre, démocratique et prospère. 

Nous avons retrouvé le chemin de la fraternité et de l’unité dans la diversité. L’absence de liberté nous avait traumatisés. Nous étions tous devenus malveillants, d’une violence sourde, méfiante et destructrice. Aujourd’hui, nous découvrons que nous pouvons être bienveillants, généreux, pacifiques et… nous pouvons aimer et admirer les contributions de nos jeunes, de nos filles, de nos épouses, de nos mères. Nous nous sommes enfin retrouvés comme des frères et des sœurs qui s’étaient perdus de vue. Le hirak est une thérapie pour traiter des multiples tragédies que le pays a connues récemment.

Nous retrouvons le chemin de la justice. Au-delà des excès encore visibles, notre sensibilité à la hogra n’est plus simplement utile pour les diagnostics des universitaires, c’est un instrument de construction de nos rapports. C’est le sentiment de justice retrouvé qui fait que nous soyons solidaires avec les prisonniers d’opinion, que nous soutenions les journalistes interpellés par les forces de police fixées sur les méthodes du passé. Nos dirigeants peuvent maintenant comprendre pourquoi la police secrète ne devrait pas surveiller le citoyen, ni tenter de lui faire peur, mais le protéger des malveillances externes. Ils peuvent à présent travailler à remettre les choses à leur juste place. 

Grâce à ces trois conquêtes, nous renforçons notre capacité à assurer la sécurité du pays. L’Algérie est un pays qui a une grande importance géostratégique. Il est aussi au milieu d’une région plutôt turbulente et fait face à des nations dominantes qui ont peu de respect ou de considération pour les pays en émergence. Leurs intérêts déterminent leurs comportements, sans considération pour le bien-être des populations concernées.

La sécurité du pays est certes la responsabilité des forces armées, mais comme tous les stratèges le savent cette sécurité dépend beaucoup de la mobilisation de la population. Une population déprimée ou divisée est une proie facile, quelles que soient les qualités des forces armées, tandis qu’une population positive, voire enthousiaste, accroît la capacité des responsables de la sécurité à dissuader les manœuvres malveillantes.

De plus, une population libérée et confiante dans ses institutions est source de dynamisme économique et technologique, permettant au pays de tenir son rang parmi les nations les plus dynamiques, un aspect important de la sécurité nationale. La partie qui se joue à l’échelle internationale dépend davantage de la compétence dans l’élaboration d’une démarche qui assure une stabilité où chacun gagne, plutôt que sur les performances militaires. C’est là où khawa-khawa prend tout son sens, plutôt que d’être un slogan romantique.   

Le hirak est donc plus que jamais un atout pour sauver l’Algérie. C’est notre monument le plus précieux après la guerre d’indépendance en 1954. Il faut non seulement le protéger mais l’institutionnaliser. Même lorsque la contestation deviendra inutile, ce qui est possible, les Algériens devraient continuer à célébrer leurs retrouvailles paisibles, en continuant à vivre ensemble les vendredis de l’éveil.

Les uns après la prière, les autres après le repas, tous pourraient continuer à se retrouver sur la place publique pour se parler, débattre, s’écouter, se découvrir, construire notre identité. Mais pour l’instant la tâche du hirak n’est pas finie. Elle ne fait que commencer. Elle doit cependant se transformer en moteur de réformes dans tous les domaines. Sinon, le hirak restera une utopie parmi d’autres, au lieu de rejoindre la petite liste des révolutions qui ont réussi.

Les perspectives du hirak
L’objet du hirak a été, jusqu’à présent, d’affirmer le pouvoir du peuple. C’est ce qui explique la focalisation sur défaire les aspects non légitimes du pouvoir central. Nous croyons que le pouvoir central ancien a été défait. Du moins, sa justification idéologique et politique n’existe plus, même si des personnes ayant été impliquées dans les méfaits du régime précédent sont encore là. À notre avis, le hirak devrait alors se transformer pour garder sa vitalité. Comment se transformer ?

Le changement en Algérie n’est que très partiellement celui du pouvoir. La mentalité et la vie du citoyen sont affectées de manière importante par des institutions intermédiaires et locales. L’esprit du hirak doit donc les pénétrer aussi. Le hirak doit, pour cela, se déployer partout dans les institutions locales et intermédiaires. Les acteurs du hirak doivent veiller à la modernisation de la gouvernance de ces institutions et notamment créer les conditions pour gérer et demander des comptes à tous les politiciens ou fonctionnaires, intermédiaires et locaux, en déployant des formes de hirak adaptées à ces niveaux.

La forme reste à trouver, mais on peut imaginer déjà la multiplication des journaux locaux, donnant aux citoyens des informations sur la vie locale et sur le comportement de leurs dirigeants. Cela peut se faire par le développement de forums et d’outils politiques, économiques, administratifs et culturels favorisant   les  débats  locaux  et  les  actions  les  plus  fécondes.  Cette transformation doit être pacifique et constructive, orientée vers la résolution des problèmes et l’efficacité. Si elle se réalisait convenablement, sans excès, elle accroîtrait la liberté-fraternité-justice du nouveau système et progressivement rapprocherait l’Algérie d’une vraie démocratie, responsable, prospère et viable dans le long terme. 

L’un des aspects importants du hirak est de créer un cadre qui valorise les contributions dans tous les domaines et en particulier dans le domaine économique. La liberté veut dire bien sûr la liberté politique (pluralisme, possibilité de choix de ses gouvernants, alternance, égalité des chances). Elle est aussi sociale (liberté dans les croyances, dans le mode de vie, dans les formes d’association).  Elle est finalement économique (liberté d’entreprendre, liberté d’agir, limitation des entraves légales ou bureaucratiques). 

La fraternité est une convention sociale, valorisant la civilité et le respect affectueux de l’autre. La fraternité est associée à la solidarité. La fraternité est menacée par l’absence de justice sociale et par les grandes différences de richesse. Le hirak est donc aussi une forme d’ijtihad destiné à trouver des formules créatives pour éviter les maux sociaux, par l’entraide et le soutien mutuels.  La justice est un processus plus complexe, parce qu’elle traite des conflits naturels entre les personnes.

La justice est à la fois guidée par des principes et par la multiplication des centres de pouvoir. La justice se manifeste dans tous les domaines — politique, par le respect de l’opinion du citoyen. C’est la justice qui impose que la majorité n’écrase pas la minorité, mais plutôt tienne compte de ses aspirations.  Elle se manifeste dans le domaine social, lorsque les règles permettent de récompenser les efforts et le dévouement au service de la société, lorsque le fort soutient le faible, lorsque personne n’est abandonné face aux épreuves de la destinée. 

La justice se manifeste en économie, lorsque la contribution — le mérite de chacun : le travailleur, l’entrepreneur, le gestionnaire, le politicien — à la prospérité est valorisée et célébrée. La justice, c’est l’acceptation des autres, dans leur différence, dans le respect des règles communément acceptées.  Les aspirations du hirak à la liberté, fraternité et justice doivent être soutenues par une gouvernance qui laisse de l’espace au citoyen, encourage la décentralisation et l’initiative locale et reste la meilleure garantie de sécurité nationale. 

Le sentiment de liberté favorise la cristallisation d’un nous constructif et la mobilisation locale de la population autour de sujets concrets, qui participent à leur bien-être. Cette mobilisation facilite le progrès et assure la résilience et la sécurité, quand elle valorise la capacité d’innovation, le dynamisme  et  l’ambition économique.  Pour  cela,  la  gouvernance  doit privilégier la transparence et l’imputabilité qui permettent notamment de récompenser ceux qui apportent les contributions les plus méritoires et de justifier l’effort de chacun à tous les niveaux. 

La gouvernance est au cœur de la qualité des institutions. Les populations les plus motivées pour la défense de la nation sont celles qui considèrent leurs institutions comme un bien précieux qui mérite d’être protégé. Il suffit de voir le comportement des populations des nations dominantes pour s’en convaincre. L’inverse est aussi vrai. L’anomie, une forme de désordre et de dépression sociale, est un grand danger pour les sociétés, comme l’évoquait déjà au 19e siècle le sociologue français, Émile Durkheim. 

Le chemin est lumineux et plus important que la destination
Le hirak est le plus important de nos monuments. Ce serait une erreur d’en faire un événement temporaire ou de le réduire à la fraternisation pacifique et critique du vendredi ou du mardi. Mais pour être cette autre chose qui stimule chacun d’entre nous, qui stimule la créativité de l’artiste ou du scientifique, l’énergie et l’ambition de la jeunesse, l’efficacité et la hardiesse de l’entrepreneur, l’innovation et l’ingéniosité de l’ingénieur, l’enthousiasme de tous, il faut sortir de la vision naïve qui consiste à croire que tout peut se produire tout de suite ou que quelqu’un, fût-il Président ou général, peut le réaliser ou l’attribuer.

La société ne peut se transformer du jour au lendemain. La société c’est la transformation elle-même. Cela signifie que nous devons construire notre capacité collective à apprendre la liberté, la fraternité et la justice, en réconciliant nos aspirations avec celles des autres compatriotes et avec la réalité de l’environnement de nos organisations et du pays. La raison pour laquelle le hirak est important, c’est que la transformation et donc la réalisation de ces aspirations à une société nouvelle, libre, fraternelle, juste et sécurisante soient le résultat d’une lutte constante. 

La liberté, la fraternité et la justice ne sont pas des bonbons que quelqu’un détient et pourrait distribuer. C’est une construction dans l’adversité, le résultat d’une lutte quotidienne que chacun doit mener là où il est. Nous espérons que nos jeunes compatriotes le comprendront et accepteront de construire patiemment leur avenir. Ils découvriront alors que le chemin est plus intéressant, plus stimulant, plus beau que toute destination.
 

Par : TAÏEB HAFSI ET MORTEDA ZABOURI


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