A la une / Contribution

Ould El-Hocine Mohamed-Chérif, ancien officier de l’ALN de la Wilaya IV

Le petit carnet de route d’un moudjahid

Cette évocation se lit comme galerie de portraits des héros qui ont forgé la légende de la wilaya IV historique.

Pendant toute la durée de ma participation au combat libérateur contre l’armée française dans les maquis de la Wilaya IV, j’avais toujours sur moi un petit carnet de route ;  j’y écrivais, notais des noms, des dates, des lieux,  tous les événements qui m’ont marqué à tout jamais. J’y écrivais et relatais nos embuscades et accrochages contre l’ennemi durant la révolution. Aujourd’hui, je peux écrire les lettres que je voulais adresser aux familles de nos moudjahidine, aux parents de mes compagnons morts au champ d’honneur en héros à mes côtes, en faisant le sacrifice suprême avec la conviction de n’accomplir que leur devoir de patriotes, de combattants de la liberté en se voulant anonymes. Maintenant, je veux écrire les lettres que je n’ai pas inscrites dans les moments difficiles, ces lettres à nos jeunes enfants de notre valeureux peuple pour qu’ils n’oublient jamais nos vaillants chouhada morts au combat, face à l’armée française qui n’a pas hésité à pratiquer la politique de la terre brûlée. Elle détruisait tout sur son passage, brûlait maisons et forêts, se vengeait sur notre courageux peuple sans armes qui a consenti tous les sacrifices. Par son engagement, il était plus qu’un soutien logistique. Je n’oublierai jamais, et cela doit rester gravé dans la mémoire collective, l’accueil chaleureux réconfortant et revigorant que nous réservaient les populations civiles en nous nourrissant et en nous logeant après nos batailles et nos longues marches harassantes de plus de dix heures bien des fois. En effet, combien sont-ils de nos enfants  de vingt ans, universitaires, les forces vives de l’Algérie de demain à connaître le chahid Si Zoubir de Soumaâ, de son vrai nom Souleimen Tayeb, mort héroïquement au champ d’honneur le 22 février 1957 dans le douar de Sbaghnia, dans la wilaya de Blida, pour protéger la vie d’environ quatre cents étudiants qui avaient fui les villes, après la grève générale de huit jours, et qui étaient en attente dans cette localité avant d’être envoyés en Tunisie et au Maroc pour acheminer des armes vers notre wilaya qui en avait un grand besoin ou afin de terminer leurs études. Mais le nombre important d’étudiants restés trop longtemps au douar a attiré l’attention des soldats français. Vers 15h, ils se sont retrouvés encerclés par une quinzaine d’hélicoptères Sikorsky. Si Zoubir a donné l’ordre aux étudiants sans armes de sortir des refuges, de se replier en remontant l’oued ; lui seul a commencé l’accrochage en mitraillant les hélicoptères pour les empêcher de se poser et afin de couvrir de la sorte le repli des étudiants. Le feu était nourri, le combat était inégal : Si Zoubir a été mortellement atteint d’une balle de 12/7 et les parachutistes français se sont acharnés sur les étudiants désarmés. Si Zoubir est mort le 22 février 1957 ainsi que vingt-sept étudiants dont une étudiante. Allah yerham echouhada.
Je n’oublierai jamais mon chef du commando Si Zoubir (Souleimen Tayeb), Si Moussa Kalouaze El-Bourachedi de Aïn Defla. Un jour dans la bataille de Sidi Semiane à Cherchell, le 26 mai 1957, où on a été encerclés par l’armée française, avant l’accrochage, il y avait un silence absolu ; subitement on entend une voix d’un haut-parleur : “Moussa Kalouaze, Moussa Kalouaze, je suis le commandant Gaudoin, tu te rappelles de moi, on a été ensemble en Indochine on a cassé les communistes. Rends-toi avec tes fellagas avant que cela ne soit trop tard !” Le commandant Gaudoin, chef du 29e bataillon de tirailleurs algériens, ne cessait de répéter cet appel pour nous rendre. Si Moussa, notre chef, cherchait calmement comment nous en sortir de cet encerclement et de cette souricière. Oui, c’est vrai, Si Moussa avait fait la guerre d’Indochine avec le grade de sergent- chef dans l’armée française, et le commandant Gaudoin avait le grade de lieutenant ; ils étaient ensemble côte à côte et maintenant ils se retrouvent face à face dans notre guerre de libération. Si Moussa nous a demandé de répondre à l’appel du commandant Gaudoin en tirant des rafales de nos armes automatiques sur l’armée française. Bien plus tard, dans un grand combat dans la Zone II de Blida, de la wilaya IV, Si Moussa héroïquement a fait l’assaut sur l’ennemi et trouva la mort. La place de la ville de Chréa (Blida) porte son nom. Allah yerham echouhada. Aujourd’hui, combien sont-ils de nos adolescents à connaître le nom du chahid Bouras Mohamed de El-Affroun, mort à l’âge de 17 ans dans la bataille de Tamesguida le 22 mars 1957  durant laquelle notre commando Si Zoubir a anéanti les paras de Bigeard, des éléments d’élite d’Indochine et expérimentés en guérilla. Ce commando dirigé par le lieutenant Guillaume, qui n’était autre que le fils du général Guillaume résidant au Maroc, était formé de soldats français volontaires à qui on avait promis des promotions de grade ; ils ont passé la nuit au maquis. Sa mission était de faire une opération pour démontrer à une délégation de sénateurs américains et français que la région de Blida était pacifiée et que seuls quelques rebelles communistes subsistaient. Après la violente bataille qui a duré du matin jusqu’au soir, les troupes de Guillaume étaient décimées. C’est ainsi que si Zoubir et les vingt-sept étudiants tués quelques jours auparavant ont été vengés. la population française de Blida, la ville des Roses, était en deuil ; leurs paras volontaires n’y étaient pas revenus, ils avaient été abattus par notre commando Si Zoubir sous les ordres du chahid Si Moussa Kellouaz.
Aujourd’hui, qui de nos enfants connaît le nom du chahid Benmira Tayeb de Theniet El-Had, dit El-Istiklal ? Nous lui avons donné le nom de l’Istiklal parce qu’un jour, on lui donnant des cours, il me dit : “Je ne connais ni l’indépendance ni l’istiklal ; je suis venu pour combattre et je serai chahid.” Tombé au champ d’honneur le 26 avril 1957 dans la bataille de Sidi Mohand Aklouche, dans la région de Cherchell, lui qui, la veille, disait qu’il allait être chahid dans la bataille du lendemain et nous devancer au paradis (djenet El Ferdous), notre frère El-Istiklal a été touché par une roquette au ventre. Grièvement blessé, il était heureux de mourir pour l’Algérie : “Prenez mon arme, transmettez mon salut à mes compagnons, et si un jour vous êtes de passage au douar Mira, passez le bonjour à ma famille et embrassez ma fille. Et maintenant laissez-moi mourir, partez vite ! Partez vite !” a-t-il dit avant de mourir. El-Istiklal nous sommait de partir car il savait que les troupes françaises étaient derrière nous. Au cours de ce combat, nous avons perdu notre compagnon El-Istiklal et deux moudjahidine blessés ; l’ennemi, lui, a subi de lourdes pertes qui s’élevaient à plus de soixante-quatre morts et des centaines de blessés, nous leur avons abattu deux avions de chasse T6 Morane. Les chouhada Cherfaoui Ahmed de Cherchell et Ahmed Abbas de Mouzaïa sont morts dans la bataille de Sidi Semiane, le 20 mai 1957. Pendant toute la durée de l’accrochage, alors que l’ennemi, sachant qu’on était dans la forêt, a mis le feu pour nous brûler. Les youyous de joie et d’encouragement de notre peuple nous parvenaient de partout ; nous nous en sommes sortis miraculeusement en infligeant de lourdes pertes à l’ennemi. À la fin de cette bataille, l’armée française avait tout brûlé ; la population accourut vers nous avec des bols de lait et de la nourriture en se fichant pas mal de leurs maisons qui brûlaient, c’est un vaillant peuple. Takarli Slimane et Si Mahfoud de Khemis El-Khechna, sont tombés au champ d’honneur le 4 mai 1957 dans l’accrochage du Zaccar contre le 29e BTA (Bataillon des tirailleurs algériens). Ils sont morts, alors qu’on s’apprêtait à prendre position sur la crête quand, soudain, éclataient des coups de feu ; l’ennemi tirait sur notre premier groupe, les voltigeurs français nous avaient devancés. Takarli Slimane et Si Mahfoud ont été tués par la même rafale de mitrailleuse. Ce jour-là, nous étions trente-cinq moudjahidine contre huit cent cinquante soldats français. Nous en avions tué un grand nombre et fait un prisonnier pied-noir d’Oran.
Le 20 août 1957, la katiba El-Hamdania était désignée pour harceler les villes de Cherchell, Novi, Damous, Gouraya, Hadjret Enous, Menaceur, Sidi Amar, Larhat et ce, sur un rayon de quatre-vingts kilomètres. À 19h40, nous étions arrivés à l’endroit d’où on devait attaquer la caserne d’officiers français ; nous étions juste à côté, tous armés de fusils Garand, et de Mas 56. Nos doigts sur la gâchette, nous savions que les autres groupes de moudjahidine de notre katiba El-Hamdania étaient dans la même position que nous, prêts à exécuter les objectifs indiqués de l’ennemi. À 20h précises, nous avions commencé à tirer tous ensemble à la même seconde ; c’était la panique dans la caserne de l’école des officiers de Cherchell. On entendait les cris de douleur des soldats français surpris par notre attaque ; les sirènes hurlaient, c’était le branle-bas de combat. Le commandant Si Baghdadi, de son vrai nom Allili Ahmed de Boufarik, a été le premier à avoir fait rentrer les armes de l’extérieur (de Tunis). À son arrivée dans la Wilaya IV,  au mois de mai 1958, il procéda à une répartition des armes sur les trois zones de la Wilaya IV : la zone I Lakhdaria (Ex-Palestro), la zone II Blida, la Zone III l’Ouarsenis-Zaccar (Chlef). En juillet 1958, Si Baghdadi est appelé à se rendre de nouveau au Maroc ; il eut cette fois moins de chance dans le Sahara. Entre El-Bayadh et Mecheria, à une étape de la frontière algéro-marocaine, au sud-ouest d’El-Aricha, il fut surpris avec quelques compagnons en plein chott El-Gherbi, un espace plat à perte de vue, désespérément désertique. Il n’eut d’autre choix que de livrer bataille aux soldats français avec l’espoir de ne pas être pris vivant. Et dans un sursaut suicidaire, il lança l’assaut sur l’ennemi en brandissant son arme au cri “d’Allah akbar”. Il alla ainsi au-devant d’une rafale de mitrailleuses de l’ennemi qui mit fin à une glorieuse vie dont les pages sont à écrire en lettres d’or. Mon compagnon Brakni Braham, la perle de l’équipe de football de l’USM Blida, profitant du passage du commando de la zone II sous le commandement de Si Ali Bendifallah de Cherchell, nous raconta que Brakni est mort au champ d’honneur en lançant l’assaut pour récupérer un fusil-mitrailleur lors d’un grand accrochage dans le douar de Brakna près de Cherchell. Brakni voulait ce fusil coûte que coûte parce que quelques jours auparavant, en quittant notre commando pour une mission de grande importance, il y avait laissé sa mitraillette MA 49. C’était la coutume et le règlement de l’ALN. Armé d’un pistolet, il était déterminé à récupérer un fusil-mitrailleur dans cette bataille ; cet assaut lui a été fatal. Allah yarhem echouhada. Du côté de l’ennemi, les pertes ont été très lourdes. Noufi Abdelhak de Cherchell est mort dans la grande embuscade de Lala Ouda Damous, daïra de Cherchell, le  28 février 1957 planifiée par sa section et le bataillon du commando de la Wilaya IV sous le commandement de Si Yahia contre un nombre impressionnant de soldats français. Cette  embuscade menée avec brio par les moudjahidine était un véritable succès ; plusieurs dizaines de véhicules ont été détruits, un important arsenal d’armes automatiques a été  récupéré, un avion abattu et des centaines de soldats français tués. Si Noufi est mort ce jour du 22 février 1957 en essayant de démonter sur un Half Track une mitrailleuse 12 /7 qui, habituellement, était juste boulonnée comme c’était le cas des mitrailleuses récupérées le 9 janvier 1957 dans l’embuscade de Tizi Franco menée par les chouhada Si Moussa, Si Hamdane et Si Zoubir. Mais celle-ci était soudée et difficile à dégager. Si Abdelhak a été atteint par une balle tiré du seul Half Track qui avait échappé à l’embuscade, car il était resté en arrière. Le commandant Si Yahia, chef du bataillon de la Wilaya IV, mort le 15 avril 1957 dans la bataille de Sidi Madani à Tamesguida, entre Blida et Médéa, Si yahia et sa section ont tenu une lutte acharnée contre des milliers de soldats. Toute une journée, les moudjahidine se relayaient sur la seule mitrailleuse 24 /29 qu’ils avaient. Avant de mourir, chacun disait à l’autre : “Oh, mon frère, fais ton possible ne laisse pas les soldats français nous prendre la pièce 24/29 !”
La bataille faisait rage, des centaines et des centaines de soldats français sont morts malgré l’appui de l’aviation. Si yahia a tenu tête aux forces françaises ; la 8e armée de Maison-Carrée, à El-Harrach, Alger a été dépêchée sur les lieux du combat. Si Yahia disait à ses moudjahidine : “Tenez bon ; courage ; tirez, tirez, Allah akbar !” Tard le soir, l’assaut a été lancé contre la section de Si Yahia ; seulement  4 combattants ont pu s’en sortir et ils ont sauvé la mitrailleuse 24/29 à laquelle tenaient beaucoup tous les maquisards. Plus de 30 moudjahidine sont morts héroïquement avec leur commandant Si Yahia de Aïn El-Hammam (ex-Michelet). Je rends hommage à mes compagnons de l’Armée de libération nationale qui sont morts après l’indépendance de l’Algérie, le colonel Azzi Ali, le commandant le docteur Si Saïd Hermouche Arezki, le professeur Rahmouni El-Djillali dit Si Djelloul, le commandant Si Youcef Boulekhrouf, Si Boudiaf Abdelhamid de M’sila, Si Hamdane Semiane de Cherchell et tant d’autres compagnons. Allah yarham echouhada. Ainsi je participe d’une façon ou d’une autre, à travers les récits retraçant la lutte de notre peuple pendant la Révolution du 1er Novembre 1954, à l’écriture de l’histoire et à susciter les sentiments qui ont animé le peuple algérien, à savoir l’amour de la patrie, l’abnégation et le sens du sacrifice. Aujourd’hui plus que jamais, je reste convaincu que l’enseignement, objectif de l’histoire de notre pays et du combat libérateur de notre peuple, contribuera à maintenir vivace la mémoire de nos martyrs qui ont donné leur vie pour que vive l’Algérie libre, indépendante, fraternelle et unie. Quant à moi, témoin vivant de la Révolution du 1er Novembre 1954, je n’ai fait que mon devoir et je rends hommage aux familles de nos chouhada et au peuple algérien.
Gloire à nos martyrs !