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Contribution

Le soufisme pour dire l’islam

Entre les nouveaux prédicateurs et les nouveaux maîtres à penser, et devant leur religion de plus en plus malmenée, les Algériens ont fini par perdre leurs repères. Une tendance de plus en plus nette vers le retour à nos propres fondamentaux et à nos traditions semble être la voie la plus sûre. Le soufisme retrouve ses lettres de noblesse, après avoir été longtemps frappé de suspicion ou circonscrit à un maraboutisme de tous les dangers.
Particulièrement éprouvés par la décennie noire et malgré les errements inquiétants de leurs dirigeants, les Algériens étaient convaincus d’avoir payé un lourd tribut pour être épargnés par de nouvelles guerres. Pour eux, le temps était venu de se consacrer enfin à bâtir l’avenir de leurs enfants. C’était sans compter avec une espèce de malédiction qui ne cesse de les ballotter entre la peste et le choléra, entre la mauvaise gouvernance et l’irruption du fanatisme religieux.
En effet, des pays “frères” assez malveillants et des officines à la solde de l’étranger ont poussé le cynisme jusqu’à leur faire croire que leurs ancêtres avaient tout faux, et que l’islam véritable est celui que les chaînes satellitaires et leurs propres enfants formatés en péninsule arabique s’emploient à distiller en toute impunité.
Il est vrai qu’entre l’ambiance quasi inquisitoriale des salafistes, les querelles au sommet du pouvoir, les règlements de compte et les échos qui leur parviennent des lieux saints et malsains, ils ne savent plus à quel saint se vouer. Livrés à eux-mêmes et n’ayant aucune visibilité ni pour eux, ni pour leurs enfants, ils rêvent d’une remise à plat générale et d’un inventaire complet pour y voir plus clair, tant pour ce qui concerne la religion, l’éducation et le développement que pour ce qui est de leur avenir en général
Ceux parmi eux qui résistent le mieux sont incontestablement ceux qui trouvent en eux les ressources psychiques et morales suffisantes. Ou alors ceux qui ont choisi la voie mystique et qui grâce à l’apprentissage d’un long travail d’introspection arrivent à surmonter leurs mauvais instincts naturels et à se débarrasser petit à petit des scories qui nous polluent de l’intérieur pour se consacrer essentiellement à la mise en harmonie de l’enseignement du maître avec leur comportement quotidien.
C’est dans les zaouïas, chez les soufis, qu’ils trouvent l’énergie pour résister et garder l’espoir.
On dit que le soufisme est le cœur de l’islam. Il en est l’âme et il en est l’idéal. Et tous les connaisseurs s’accordent à dire que, par-delà sa particularité en tant que voie mystique, la voie soufie a toujours œuvré grâce à l’apport de ses savants, de ses penseurs et de ses philosophes ; non seulement à relayer le message divin mais surtout à l’irriguer de tout ce que l’intelligence peut apporter à l’homme pour le mettre au service de la paix et de la fraternité.
La zaouïa Alawyya de Mostaganem, qui ne cesse depuis plus d’un siècle de revivifier le message du Prophète quelles que soient les difficultés et parfois l’hostilité et la malveillance des hommes, consacre tous ses efforts à faire connaître les valeurs de l’islam.
Elle a décidé de répondre cet automne à l’attente des musulmans de plus en plus désemparés dans cette période d’incertitude et d’angoisse.
Après avoir obtenu auprès des Nations unies le statut consultatif spécial pour son association AISA en tant qu’ONG à caractère spirituel - distinction assez rare la plaçant ipso facto dans la cour des grands - la Alawyya décide de faire entendre sa voix en dehors de son espace habituel. Fidèle à sa vocation pour la culture de la paix, l’égalité des genres, la gouvernance et l’éthique entre autres, elle décide de ne plus se cantonner à son rôle d’observateur et de guide et lance une campagne internationale pour faire accepter par les Nations unies la célébration annuelle d’une journée du “vivre ensemble”.
Elle rappelle que son message est universel et exclusivement au service de la paix, et qu’il prône l’esprit d’ouverture, l’écoute de l’autre et le dialogue sans aucune exclusive. Une manière comme une autre d’être fidèle à la voie mohammedienne et de relayer le message divin.
Pendant les deux journées du colloque tenu à l’Unesco à Paris, on a vu et entendu se relayer des théologiens, des islamologues, des penseurs, des philosophes, des représentants de la société civile, des hommes et des femmes venus de différents pays. Participants et intervenants ont fait part de leur angoisse depuis l’irruption des apprentis sorciers qui ont décidé, au nom de l’islam, et donc en leur nom, de mettre le feu à la terre entière.
Alors la Alawyya, sollicitée de toutes parts pour dire l’islam, ne pouvait rester insensible à une attente perçue comme un appel au secours devant un mutisme général et une mainmise évidente des milieux conservateurs et obscurantistes sur le patrimoine des musulmans et de l’humanité entière.
Non seulement pour en rappeler les valeurs fondamentales mais aussi et surtout pour mettre un terme à un dévoiement et à une dérive susceptibles de tout emporter.
Sans illusion excessive mais avec une conviction intacte, les hommes et les femmes de la Alawyya ont décidé de continuer d’avancer. Ils s’investissent durant des mois dans un projet qui en aurait découragé plus d’un : réunir à Paris durant deux jours plus de deux mille participants, leur proposer des expositions sur l’Emir Abdelkader, sur la parole donnée aux femmes (voilement et dévoilement) et sur le cheikh Al-‘Alâwî, une dizaine de tables rondes autour de l’islam spirituel et les défis contemporains.
On parlera de la compatibilité entre la spiritualité et la citoyenneté, de tolérance, de convivialité, de soufisme et humanisme, et du vivre ensemble. On parlera surtout de la réforme nécessaire de l’islam, que tout le monde appelle de ses vœux et qui nécessite l’engagement de tous, à savoir les théologiens, les philosophes, les hommes de science, les économistes, les sociologues, les jeunes et tous les acteurs de la société civile, hommes et femmes, bien entendu.
Tout plaide en tout cas pour une lecture raisonnable et sérieuse du Coran et de la sunna, hors du carcan dans lequel les avaient corsetés les quatre fameuses écoles de la jurisprudence après avoir fermé derrière elles les portes de l’ijtihad (effort sanctifié de compréhension). Une lecture indispensable, à l’abri des pressions des Autorités rétrogrades et conservatrices de certains pays musulmans dont les ressources financières leur servent à annihiler toute velléité d’évolution et toute réflexion qui pourraient déboucher sur une véritable ouverture.
Cette glaciation de la pensée humaine a fini par accoler à l’islam et aux musulmans une image qui continue de faire des dégâts considérables et qu’on peut qualifier d’immobilisme et de paresse au service de la fatalité. Bien entendu, on a débattu de la nécessaire réforme de l’islam dans l’espoir que cette fois-ci, elle mobilisera l’ensemble des penseurs des savants et des exégètes.
Déjà une précision s’impose. En islam la réforme se dit “islah”. Le terme induit une connotation toujours positive et dynamique qui signifie renouvellement, dynamisation, mise à jour. Les arrière-pensées politiques n’étant jamais absentes il convient donc de savoir qui doit penser ces réformes et qui doit les mener.  On a convoqué Djamal al-din Al-Afghani (1838 – 1897) qui prônait une réforme plus profonde de la religion elle-même plutôt qu’une réforme constitutionnelle, avait écrit : “Aucune réforme ne sera possible dans les pays musulmans tant que les chefs religieux n’auront pas réformé leur état d’esprit, tant qu’ils n’auront pas tiré profit des sciences et des cultures.
En observant bien les choses, nous verrons que la ruine et la corruption qui règnent parmi nous ont, en premier lieu, avant même d’avoir atteint le peuple, affecté nos chefs et nos savants religieux.”
Nos chefs et nos savants religieux ? Souvent ils se confondent, a-t-on fait remarquer non sans pertinence. Ils ont la haute main sur le code de bonne conduite du citoyen musulman : la Charia. Il est notoirement connu que les instruments utilisés pour imposer une telle lecture de l’islam sont les textes juridiques supposés traduire l’esprit et la lettre du Coran mais qui échappent en réalité à toute critique ; la démocratie n’étant pas encore dans les mœurs des pays musulmans.
Ces chefs religieux produisent donc et gèrent la Charia. Et c’est là que le bât blesse. En effet, l’absence d’un corpus commun des lois islamiques à l’usage de tous les pays musulmans est la preuve que la charia est particulière à chaque pays qui l’a adoptée, en fonction de l’école juridique et doctrinale (madhhab) à laquelle il se rattache. Cela fait beaucoup de malentendus, et beaucoup d’intérêts antagoniques à défendre ou à combattre. Et donc beaucoup de désordre. Une sainte cacophonie porteuse de tous les dangers.
Les échanges en séance ou dans les travées étaient passionnants et toujours courtois. L’espace était propice à la liberté de parole et à l’expression de la fraternité. Du côté des participants algériens, il y avait comme une ambiance de catharsis. Besoin de se livrer. Le soulagement était évident.
Comment prolonger ces moments rares ? Il y avait là le ministre algérien des Affaires religieuses. Il y avait aussi l’ambassadeur d’Algérie à Paris. On s’est pris à rêver et certains à se pincer. Alger aurait-il brusquement eu un sursaut d’orgueil pour rendre nos concitoyens à l’étranger moins orphelins qu’à l’accoutumée ? On s’est surpris en train de se poser la question sur un ton persifleur, pour savoir si l’intérêt de l’Algérie pour les manifestations culturelles non conventionnelles procédait d’une envie nouvelle de donner un coup de pouce aux bonnes volontés. Cheikh Khaled Bentounès guide de l’ordre soufi Alawy vint au secours des réticences pour nous préciser que “Monsieur l’ambassadeur avait soutenu de toutes ses forces l’initiative soufie”.
Soulagement et timide fierté.
Il y avait aussi beaucoup de personnalités étrangères, beaucoup d’intellectuels mais surtout des jeunes, beaucoup de jeunes. Des Algériens, filles et garçons. Beaucoup se demandaient s’ils ne rêvaient pas et si toute cette débauche d’énergie et d’idées n’était pas un peu l’exception. Il y avait comme de l’incrédulité à voir des Algériens et des Algériennes apaisés, heureux de se retrouver entre gens civilisés, sans rien se jeter à la figure, sans défendre son douar ni sa tribu ; loin des crispations et de la colère de là-bas.
On n’a pas parlé politique ou très peu. On a parlé spiritualité et on a surtout pointé les hérétiques et les faussaires qui s’ingénient à dénaturer l’islam dans une fuite en avant écervelée et sans aucun référent sérieux. Un jeune a dit que le soufisme c’est le choix du dialogue et le rejet de l’ostracisme. A l’Unesco, au cours de ces deux journées, il n’y a pas eu d’éclats, pas d’incidents. On discute, on donne son point de vue, on écoute et on reste toujours courtois.
C’est l’éducation soufie. Quand j’ai voulu savoir ce qu’ils pensaient de la situation actuelle en Algérie, de manière générale, les réponses évoquaient invariablement la dérive autoritaire et la faiblesse humaine. Pour d’autres, le mal vient de l’accumulation des défauts que chaque homme emmagasine en lui et qu’il ne combat pas assez. Le travail sur soi, le grand jihad (jihad ennefs) revient comme un leitmotiv, comme pour affirmer que chacun de nous est responsable de ses actes et que rien ne sert de désigner les coupables si on ne fait rien pour combattre ses propres démons. Autant de sagesse chez des jeunes ne laisse pas insensible. Faut-il que tout ce que nous avons entendu durant ces deux journées soit l’apanage exclusif des soufis ? Et pourtant ils ne font que relayer le message coranique et rappeler l’enseignement de la sunna.
Bien entendu, il s’agit d’un microcosme, d’une société d’hommes et de femmes ayant en commun des dispositions naturelles à aller vers les autres et à cheminer toute une vie sur la voie de “el ihsan” (le bel agir). Mais on peut imaginer qu’ils sont la configuration d’une société idéale qui ne relève pas de l’utopie. L’histoire de l’Algérie est riche de ses confréries religieuses qui ne sont pas toutes du même ordre spirituel et philosophique, mais n’empêche. Elles ont par le passé servi de couveuses à ce qu’on considérait au début de la colonisation comme l’élite des indigènes, et elles ont contribué à maintenir allumée la flamme de la foi et de l’appartenance à la oumma et par conséquent à la formation de la nation.
Nous avons tendance à oublier que l’Emir Abdelkader, avant d’être un guerrier, un chef d’Etat, un écrivain, un poète et un visionnaire, était avant tout un soufi irrigué par Ibn Arabi dont il était le découvreur et le disciple.
Le colloque fut clôturé par une soirée de samaa de la tariqa Alawyya.
Des chants religieux et des prières. Des hommes et des femmes à l’unisson, une grande farandole à la gloire de l’amour universel, de la paix et de la fraternité, et l’espoir que l’islam retrouve ses lumières dans le cœur des hommes et que l’Algérie sorte enfin de cette terrible et longue parenthèse. Que faut-il retenir de ce colloque, passé les moments d’émotion et la chaleur des retrouvailles ? Un besoin immense d’explication et la nécessité impérieuse de mettre sur pied une Autorité internationale indépendante chargée de dire l’islam, de rétablir l’authenticité du message coranique et de veiller à dénoncer toute forme de dérive d’où qu’elle vienne.  Cela évitera toute tentative de dénaturation et d’instrumentalisation de l’islam à quelque fin que ce soit. Cela remettra de l’espérance dans le cœur de millions d’hommes et de femmes. Et Dieu sait si nous en avons immensément besoin.

S. K.
Cinéaste, auteur
Chercheur associé à l’IRIS. Paris


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