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Normalisation des relations israélo-arabes

Les dessous d’une alliance à enjeux régionaux multiples

© D.R

Par : Nassima OUHAB
        
Docteur en géopolitique, enseignante en économie à l’université  de    Nanterre

Quoi qu’il en soit, que  les  autres  États  arabes  acceptent de formaliser leurs relations avec Israël, le processus d’intégration de ce dernier semble  bien être  entamé  via  les  différents  moyens  de  communication, à commencer par celui du Conseil arabe pour l’intégration régionale  ayant  pour  but principal la lutte contre tout rejet d’Israël.”

Après plusieurs années de liens officieux, Israël et les Émirats arabes unis (EAU) ont décidé de normaliser, le 13 août dernier, leur relation sous l’égide des États-Unis conformément au “pacte du siècle” tendant à bâcler la question palestinienne qui secoue la scène moyen-orientale depuis plus de soixante-douze ans. 

Si l’annonce de cette normalisation a surpris la rue arabe, les raisons de cette alliance officielle quant à elles laissent peu de marge au débat. Avant même son accès au pouvoir, Donald Trump affichait ouvertement son soutien à l’État hébreu en déclarant unilatéralement Jérusalem comme capitale indivisible d’Israël le 6 décembre 2017, transgressant ainsi les règles de droit international, en particulier la résolution 181 adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947, établissant un plan de partage entre Israël qui détenait 55% des terres, la Palestine avec 44% et une zone sous tutelle internationale avec 1% contenant Jérusalem et les lieux saints, dont l’autorité administrative est gérée par l’ONU. 

D’ailleurs, lors de son discours devant un important groupe d’électeurs juifs américains, le 8 décembre 2019, Donald Trump a révélé qu’il était “le meilleur ami qu’Israël n’ait jamais eu”, en espérant par cette déclaration inciter les électeurs juifs conservateurs, essentiellement issus de la Floride (l’État le plus décisoire lors des élections), à réorienter leurs préférences en faveur des républicains, alors qu’ils votaient auparavant pour les démocrates. Dans la même lignée, Trump s’adressait également aux chrétiens évangéliques (qui représentent environ un quart des électeurs américains) qui croient au retour du Messie et à la fin du monde qui ne peuvent avoir lieu que si le peuple juif retourne à Jérusalem et construise le Temple.

C’est un fait aujourd’hui : l’accélération du processus d’intégration d’Israël au Proche-Orient va bien servir la probable réélection de Donald Trump en novembre prochain. Au-delà des réactions divergentes émanant des partisans et des opposants à cette normalisation issue des accords d’Abraham, les enjeux de ce revirement relationnel entre deux pays arabes et l’ennemi juré des Arabes dépassent la simple volonté d’instaurer la paix dans la région comme il a été déclaré par les dirigeants des EAU et du Bahreïn qui a aussitôt rejoint son voisin émirati. 

En effet, la reconnaissance d’Israël comme entité à part entière au Proche-Orient implique une réorganisation des forces motrices de toute la région sur les plans politique et économique eu égard, d’une part, à la situation géostratégique qu’elle occupe et, d’autre part, à la volonté des USA d’enclaver l’Iran et de limiter son expansion dans le Croissant fertile (Syrie, Yémen, Irak et Liban) à travers les guerres par procuration qu’il mène contre l’Arabie Saoudite que les USA parrainent depuis la signature de l’accord Quincy en 1945.

En conséquence, Israël devient un acteur inéluctable sur le plan politique, de fait de ses liens privilégiés avec les USA, et contribuera à l’élaboration des diverses stratégies liées à tous les États de la région, particulièrement l’État palestinien en continuant à annexer ses territoires et en orientant le processus de paix à l’avantage d’Israël, d’autant que l’immobilisme de tous les dirigeants arabes le permet aujourd’hui amplement. Depuis 2016 déjà, les autorités émiriennes et israéliennes travaillent en étroite collaboration sur un projet de renseignements et d’espionnage basé à la mer Rouge, près de l’île de Socotra au Yémen et ayant pour finalité le contrôle des passages maritimes stratégiques tels Bab Al Mandeb et le golfe d’Aden. 

Sur le plan économique, la coopération et la sécurité énergétique prédominent les protocoles signés entre Israël et les EAU. Plusieurs domaines tels que les nouvelles technologies, le tourisme et l’agriculture y figurent. D’après les estimations, les investissements de part et d’autre pourrait atteindre 500 millions de dollars d’ici l’année prochaine, ce qui permettra à chaque partenaire de bénéficier du savoir-faire et des capacités financières de l’autre. À ce propos, les EAU ont financé à hauteur de 100 millions de dollars le projet East-Med ayant pour objectif l’exportation du gaz par pipeline d’Israël vers le sud de l’Italie, en passant par Chypre et la Grèce. 

Une démarche qui s’inscrit d’ailleurs dans la conduite hostile des EAU envers la Turquie non seulement sur des questions régionales, mais aussi dans le bassin méditerranéen en soutenant ouvertement Chypre. Par ses positions, Mohamed Ben Zayed espère renforcer le front israélien face à Erdogan sur les frontières maritimes et zones économiques exclusives que les deux pays partagent avec d’autres pays riverains et dont les tensions se sont accrues à la suite de la signature entre Erdogan et Fayez Al-Saraj de l’accord maritime du décembre 2019.

Cependant, la découverte d’importantes réserves d’hydrocarbures dans la Méditerranée orientale pourrait propulser Israël parmi les États exportateurs de gaz, alors qu’il importe actuellement 92% de ses besoins de la Russie, d’Afrique et d’Ouzbékistan. La normalisation de ses relations avec les pays du Golfe lui permet d’importer à moindre coût une partie de ses besoins énergétiques de la région, principalement, des EAU qui exportent deux-tiers de leur production en hydrocarbures. L’acheminement du pétrole émirati s’effectuera désormais à partir de l’Arabie Saoudite vers le Golfe d’Aqaba en Jordanie avant d’arriver à Eilat où débute le Pipeline Eilat-Ashkelon de 245 km débouchant sur la Méditerranée. Ce Pipeline a été construit en 1968 entre Israël et l’Iran avant la révolution iranienne de 1979, et à la suite de laquelle le projet a été abandonné. 

Afin de contourner le Canal de Suez, par lequel transitent les tankers en provenance d’Asie par le Détroit d’Ormuz et Bab Al-Mandeb, le Pipeline Eilat-Ashkelon constitue une alternative plus sécurisée et moins coûteuse pour Israël. Ce nouveau débouché maritime est également une aubaine commerciale permettant l’exportation et l’importation d’autres produits vers et en provenance des pays du Golfe. D’ailleurs, le Dubaï Ports World Group s’est précipité de signer des mémorandums d’accord avec la société israélienne Deportwar dans le but de promouvoir le commerce et les liaisons maritimes entre les Ports d’Eilat et Jabel Ali. Le mardi 22 septembre 2020, un Forum du gaz de la Méditerranée orientale (EastMed Gas Forum) a été organisé virtuellement au Caire avec la participation des ministres de l’Énergie de sept pays à leur tête le ministre israélien Yuval Steinitz, ainsi que ceux de la Jordanie, de l’Autorité palestinienne, de l’Italie, de l’Égypte, de Chypre et de la Grèce, dont l’objectif est de conclure des contrats d’exportation de gaz naturel d’une valeur de 30 milliards de dollars vers le Jordanie et l’Égypte.

Ce forum, dont la création a été initiée dès 2017, a pour ambition la création et le développent d’un marché durable impliquant les pays producteurs, consommateurs ainsi que ceux par lesquels transitent les Pipelines. Lors de leur tournée dans la région, fin août 2020, le Secrétaire d’État des USA Mike Pompeo, ainsi que le conseiller de Trump, Jared Kushner, n’ont pas ménagé leurs efforts dans le but de convaincre les autres États de la région à adhérer à cette nouvelle alliance en commençant par le Soudan, qui jusque-là refuse de normaliser ses relations avec Israël. Nonobstant l’hésitation de certains dirigeants arabes, Donald Trump a confirmé, le 15 septembre, que six autres pays arabes rejoindront les EAU et Bahreïn très prochainement. 

De toute évidence la plupart des pays arabes entretiennent des relations dans l’ombre avec Israël, mais l’acharnement de la rue pourrait constituer un frein à une normalisation franche en particulier en ce qui concerne l’Arabie Saoudite considérée comme l’entité la plus représentative des musulmans du fait de son abritement des lieux saints. Une éventuelle officialisation de sa relation avec Israël provoquerait un désaveu irrécusable de l’autorité du royaume envers la communauté musulmane au profit de l’Iran, qui ne cesse d’éreinter Israël en le considérant comme un premier ennemi pro-américain duquel il faut se débarrasser. 

Quoi qu’il en soit, que les autres États arabes acceptent de formaliser leur relations avec Israël, le processus d’intégration de ce dernier semble bien être entamé via les différents moyens de communication, à commencer par celui du Conseil arabe pour l’intégration régionale ayant pour but principal la lutte contre tout rejet d’Israël. À cet effet, un webinaire réunissant des professionnels arabes et israéliens des médias a eu lieu le 21 septembre afin de promouvoir la paix israélo-arabe à la suite du refus de la Ligue arabe de condamner la normalisation entre les EAU, le Bahreïn et Israël.


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