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Les illusions de la neutralité scientifique

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Le travail collectif de réinvention scientifique ne peut se déployer que dans le cadre d’une dynamique sociale débureaucratisée, horizontale, décrispée, centrée sur la société avec ses contradictions, sa complexité, ses diversités, ses résistances, ses contreviolences, ses luttes légitimes pour accéder à la citoyenneté. 

La sociologie des sciences a depuis longtemps montré que le “bricolage”, les incertitudes, la passion et l’impossible neutralité participent à la production des savoirs. Le scientifique ne peut donc être identifié dans le strict rôle de technicien, quand tout son travail est objet de multiples sollicitations et contraintes extérieures à son lieu de travail. Sa participation et son engagement au débat social sur l’avenir de la société ne peuvent être éludés sous prétexte de la centralité de la science, ne lui permettant pas de s’immiscer dans la compréhension des enjeux sociopolitiques qui se cristallisent dans le tissu social.

Qu’est-ce donc que le savoir engagé ? Celui-ci n’est ni idéologie, ni spéculations, ni partisan. Il épouse au contraire la rigueur et la précision des mots mobilisés, l’impératif de “privilégier l’empirisme sur l’apriorisme” (Renault E., 2004). Par exemple, dans nos terrains de recherche sur la santé, la notion d’indignité sanitaire était importante. Elle traduit des situations et des expériences socio-sanitaires vécues quotidiennement par les patients anonymes. Nous ne pouvions pas, sous prétexte de neutralité scientifique, ne pas décrypter dans toute sa finesse la “matrice intersubjective” (Najar, 2018) décrite par cette catégorie des malades. De façon plus générale, quel sens peut avoir la neutralité scientifique dans une arène sociale et politique profondément antagonique, dominée par la violence de l’argent, les inégalités sociales visibles et invisibles, une multiplicité de pouvoirs orphelins de tout fondement légitime ? 

Les contingences sociales et politiques au cœur des savoirs
Porter son attention sur le fonctionnement du politique, comme champ d’étude, ne consiste pas à opérer sa reconversion en acteur politique. Pierre Bourdieu (2004) définit clairement le statut d’intellectuel spécifique : “Il faut poser clairement qu’un chercheur, un artiste ou un écrivain qui intervient dans le monde de la politique, ne devient pas pour autant un homme politique ; selon le modèle créé par Zola à l’occasion de l’affaire Dreyfus, il devient un intellectuel, ou comme on le dit aux USA, un ‘public intellectual’, c’est-à-dire quelqu’un qui engage dans un combat politique sa compétence et son autorité spécifique et les valeurs de vérité ou de désintéressement, ou en d’autres termes, quelqu’un qui va sur le terrain de la politique, sans abandonner ses exigences et ses compétences de chercheur.” 

Le savoir engagé s’oppose au scientisme “innocent”, se voulant strictement technique, produisant de l’enchantement entre soi (les chercheurs) et pour soi, dans une logique strictement académique. Le chercheur ne peut se départir des contingences politiques, économiques, historiques et sociales. Chassons donc le mythe d’un savoir scientifique au-dessus de tous, oubliant tous ses nécessaires emboîtements avec les autres acteurs sociaux et politiques. Malgré les progrès considérables de la science, la “chaîne de production des savoirs s’est industrialisée”, (Laval, 2009), pour être au service d’un marché mondialisé, faisant peu cas des contraintes sociétales (alimentation, dérèglement climatique, risques environnementaux, spéculations financières, injustices, etc.).

Les puissants de ce monde captent les savoirs utiles qui permettent d’accroître leurs profits. La neutralité scientifique est une illusion dans une logique d’instrumentalisation des connaissances. Celles-ci ne vont pas toujours dans le sens de la vérité. “La science devient de plus en plus nécessaire mais de moins en moins suffisante à l’élaboration d’une définition socialement établie de la vérité.” (Beck, 1986).

Le savoir infecté par le politique
Le savoir peut être aussi être infecté par le politique qui structure la société (Mouffe, 2016). Celui-ci obéit à d’autres considérations souvent énigmatiques, opaques, qui relèvent plus de l’informel politique (Mebtoul, 2018). Il s’agit d’aller vite pour ne pas perdre la face à l’égard des populations. Le politique n’est pas indemne du pragmatisme populiste. Il est l’inversion de la   rationalité scientifique qui se déploie dans le doute plus que dans la conviction, imposant son propre rythme temporel, ses exigences de rigueur, les preuves empiriques, et devant produire et défendre ses propres objets d’étude incontournables de l’autonomie scientifique. Ces aspects sont essentiels quand il s’agit de défendre la construction d’un savoir engagé.  

La “gymnastique” devient donc intenable.Souhaiter rester en dehors du politique, tout en faisant prévaloir sa haute technicité, détenteur du statut de l’expert neutre, mais contraint tout de même de se conformer au discours politique, lui donnant parfois des arguments dans la décision prise. La question est importante : le scientifique doit-il rester dans une logique de proximité avec le politique en intériorisant nécessairement les tensions et la dépendance à son égard ? Ou alors s’inscrire résolument dans une position plus libre, marginale, déployant une forme sociale de résistance active, qui se plie à une éthique à la fois de connaissances proches de la vérité, indiquant le sens de la transformation politique et sociale de la société ? Convenons lucidement que les savoirs multiples dans la société algérienne n’ont pas manqué.

Mais leurs usages sociaux ont été détournés, interdits, ou captés dans une logique d’utilité immédiate, sans questionner profondément les enjeux sociopolitiques du “développement”. C’est une notion trop ambiguë, fourre-tout, présentée par le politique comme une mécanique devant développer les forces productives, pour reprendre le langage marxiste, en effaçant pourtant les rapports sociaux inégaux et de domination qu’elle révèle, se nourrissant de mythes et d’idéologies devant permettre aux populations d’accéder au bonheur, mais sans elles.

Le “développement” et le scientisme s’entrechoquent pour nous dire de façon certaine, mais sans rigueur et sans distance critique, que la nation algérienne va accumuler une multitude de savoirs dans les dix prochaines années, en oubliant la société, le politique et ses institutions économiques, éducatives et sociales, qui refaçonnent le mode de fonctionnement des savoirs, les défigurant, les rejetant ou les excluant au profit des pays occidentaux. La science ne peut être définie dans l’absolu, comme une instance extérieure à la dynamique sociétale et politique.   

Pour des savoirs offensifs et engagés
Il semble difficile sur le plan scientifique de stagner uniquement sur ce terrain pris et capté par les acteurs politiques. Nous avons tenté de faire prévaloir nos recherches sur la santé des populations, auprès des différents responsables, mais sans résultats probants. Le scientifique est souvent étiqueté négativement par le politique. Il est toujours dans l’exagération et la critique radicale. Or, le pouvoir a besoin de s’inscrire dans la normalisation politique qui consiste à renforcer son espace de pouvoir. Il ne peut être que dans la réfutation de la vérité, celle qui permet le dévoilement des enjeux sociaux et politiques.

Le travail collectif de réinvention scientifique ne peut se déployer que dans le cadre d’une dynamique sociale débureaucratisée, horizontale, décrispée, centrée sur la société avec ses contradictions, sa complexité, ses diversités, ses résistances, ses contreviolences, ses luttes légitimes pour accéder à la citoyenneté. On rajoutera la nécessaire compréhension du dedans de la quotidienneté du fonctionnement des diverses institutions, permettant d’élucider le fonctionnement du politique. La production d’un savoir offensif, de “terrain”, engagé et rigoureux, peut ouvrir des perspectives de refondation totale de nos différentes institutions, dont l’université. On ne change pas une société ou une institution, uniquement par décret, ou parce que le pouvoir le veut. Seul un apprentissage collectif fait de bricolages multiples, de reconstructions créatrices, avec et pour les agents sociaux, permettrait d’accéder à un renouveau du politique indissociable de la participation des populations. 
              

 

 

 

 

Par : Mohamed mebtoul 

Sociologue 

 

Références bibliographiques
Bourdieu P., 2001, Contre-feux, Éditions Raison d’agir.
Latour B., 2007, Petites leçons de sociologie des sciences, Paris, La découverte.
Laval C., 2009, Les nouvelles usines du savoir du capitalisme universitaire. La découverte, Revue Mauss, n°33.
Mebtoul M., 2018, Algérie. La citoyenneté impossible ? Alger, Koukou.
Mebtoul M., 2019, La science asservie, in le journal Le quotidien d’Oran, 20 mai.
Mouffe C., 2016, L’illusion du consensus, Paris, Albin Michel.
Najar S., 2018, Préface, in : Melliti I., Moussa H., (sous la direction), Quand les jeunes parlent d’injustice, Expériences, registres et mots en Tunisie, Paris, L’harmattan.
Renault E., 2004, L’expérience de la justice. Reconnaissance et clinique de l’injustice, Paris, La découverte. 

 

 


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