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L’apostasie et la peine de mort

L’islam ordonne-t-il réellement de tuer l’apostat ?

Les savants de l’islam sont unanimes : aucun apostat n’a été exécuté du vivant du Prophète. © D.R.

Après l’affaire Kamel Daoud, celle du jeune Mohamed Cheikh Ould Mohamed, qui vient d’être condamné à mort par un tribunal mauritanien, soulève encore une fois la question de l’apostasie dans la religion musulmane, car cette condamnation a été faite au nom de la religion. Cependant, l’islam ordonne-t-il vraiment de tuer l’apostat ? Mais qu’est-ce que l’apostasie ?

L’apostasie, en arabe er-ridda, est le fait pour un individu adulte et responsable de renier sa religion. Dans le Coran, est apostat celui qui manifeste son choix de devenir mécréant après avoir été musulman. Pour les oulémas (savants de l’islam), est considéré comme apostat celui qui renie publiquement sa religion pour soit n’appartenir à aucune religion soit rejoindre une autre religion.
Pour préciser la position de l’islam vis-à-vis de l’apostat, il faut naturellement revenir au Coran, le premier livre de référence dans la religion musulmane : c’est, selon le dogme de l’islam, le livre de Dieu, qui porte sa parole. Les savants de l’islam sont unanimes : celui qui veut connaître la religion musulmane dans sa source authentique, doit se tourner vers le Coran.
Croire ou ne pas croire est une question de conscience. La première chose à souligner, quand on s’intéresse à la question de la conscience religieuse, est le nombre de versets qui affirment la liberté de culte dans le Coran. Prenons par exemple la sourate La Concertation, verset 48 : “S'ils se détournent de toi,... sache que tu n’es pas envoyé pour être leur mentor : ton rôle est de transmettre le message”. Ce verset rappelle au Prophète (QSSL) qu’il n’a ni autorité ni domination sur les individus et que son rôle ne consiste qu’à transmettre le message divin. Il témoigne donc du plus grand respect pour la liberté de conscience et la dignité humaine.
Il en est de même pour les versets 21 à 26 de la sourate L’Enveloppante : “Fais-les se rappeler cela, ta vocation est de le rappeler, et non pas d’exercer une autorité exclusive sur eux, exception faite de celui qui s’est renié, le mécréant. Il sera châtié par Allah du plus grand châtiment. Car c’est vers Nous qu’ils feront leur retour et c’est à Nous qu’incombe leur décompte”. Ces versets précisent que si certains ne veulent pas adhérer à ce principe, c’est à Dieu seul que revient le droit de les juger et de les punir. D’autres versets qui s’inscrivent dans cette idée pourraient encore être cités, comme par exemple le verset 99 de la sourate Jonas ou encore le verset 29 de la sourate La Caverne.
Cependant, pour la majorité des religieux, cette tolérance de la religion musulmane ne concerne pas les musulmans, mais seulement les non-musulmans. Autrement dit, un non-musulman est libre de ne pas adhérer à la religion musulmane. En revanche, un musulman n’est libre ni de renier sa religion ni de la quitter pour une autre religion. Pour ces savants, un tel acte, inadmissible du point de vue de la religion, mérite la mort.
Effectivement, l’apostasie est évoquée dans plusieurs versets : le verset 217 de la sourate La Vache, le verset 54 de la sourate La Table, le verset 25 de la sourate Mohammed, le verset 96 de la sourate Josef, le verset 137 de la sourate Les Femmes, le verset 74 de la sourate Le Repentir. Tous condamnent l’apostasie, mais aucun d’entre eux ne nous laisse entendre qu’il faudrait tuer l’apostat. Prenons l’exemple du verset 217 de la sourate La Vache : “L’apostat qui meurt dans son incroyance et qui trépasse tout en étant impie celui-là verra ses bonnes actions devenir inutiles sur terre comme dans l’au-delà. Il fait partie de ceux qui fourniront l’aliment du feu où ils demeureront éternellement”. L’idée d’un châtiment est donc présente, qui consiste à ne pas récompenser le mécréant de ses bonnes actions et à lui attribuer l’enfer comme dernière demeure.
Nous remarquerons que rien ne dit que l’apostat doit être tué. Le verset parle certainement de la mort de l’apostat, mais rien n’est précisé ni sur le moment ni sur la manière dont il doit mourir. Il peut donc mourir de mort naturelle, et tant que ce n’est pas autrement précisé c’est celle-là que nous privilégierons. Ce qui renforce cette façon de comprendre est que le verset ne dit pas “l’apostat qu’il meure” ou “l’apostat mourra” mais tout simplement “l’apostat qui meurt”. Ainsi, si certains versets évoquent le châtiment de l’apostat, tous ne parlent que d’un châtiment dans l’au-delà. Dieu se réserve donc le droit de juger de la foi de Ses créatures et de les punir.
D’autres versets viennent appuyer cette position comme les versets 137 et 138 de la sourate Les Femmes : “Ceux qui croient puis dénient, puis croient, puis dénient, enfin s’enfoncent dans la dénégation ; ceux-là Dieu Se refusera à leur pardonner, à les guider sur aucun chemin. Fais annonce aux hypocrites qu’ils courent à un châtiment de douleur…” Ainsi, si l’apostasie est une transgression dont le Coran avertit les musulmans de ne pas la commettre, rien ne dit qu’il faut tuer l’apostat. Cependant, les anciens juristes ont une autre position ; ils considèrent que l’apostat doit être condamné à mort et exécuté. Cette condamnation est pour eux d’une telle évidence que leur attention a été attirée par d’autres questions qui les ont largement occupés : fallait-il poser un ultimatum à l’apostat, lui enjoignant de renoncer et de revenir à l’islam ou pas ?
De quel délai pouvait-on convenir ? Certains proposaient une heure, d’autres un jour, d’autres trois jours ou encore un mois. La question des biens de l’apostat et de leur transmission faisait aussi partie de leurs préoccupations ainsi que celle des critères permettant de prouver qu’une personne est apostat ou pas.
Pourtant, les commentateurs des textes coraniques ne vont pas dans cette direction. Aucune référence à la condamnation à mort de l’apostat n’est évoquée, ni dans le commentaire de Tabari, ni dans celui d’Ibn Kathir, ni dans celui des Djalalaïne. Il faut cependant réserver une place à part à Qortoubi, qui ne donne pas son avis personnel, mais se contente de relater la position des différents juristes, alors que la logique veut que pour déduire une règle juridique d’un verset, il faille d’abord l’interpréter. C’est donc le juriste qui doit s’appuyer dans son travail sur le commentateur et non le contraire.
Pour justifier la condamnation à mort de l’apostat, les juristes se fondent sur deux éléments : un hadith rapporté par Ibn Abbas et dans lequel il affirme avoir entendu le Prophète (QSSL) dire “celui qui change de religion, tuez-le”, et la guerre, dite guerre contre l’apostasie, menée par Abou Bakr. Sur ce second point, il s’agissait en fait de guerres menées contre certaines tribus qui s’étaient rebellées, juste après la mort du Prophète (QSSL), au prétexte qu’elles ne devaient obéissance qu’au Prophète (QSSL) et que sa disparition les relevait de leur serment et de leurs obligations.
Pour certains penseurs, comme Mohamed Abed El-Djabiri et Ferhat Othman, ce fait historique n’a rien à voir avec la question de l’apostasie. Selon eux, il est nécessaire de replacer ces guerres, menées par Abou Bakr, dans leur époque : la préservation de l’Etat et sa stabilité, dans le contexte politique d’un Etat musulman fraîchement construit. Quant au hadith rapporté par Ibn Abbas, rappelons tout d’abord les critères que les savants du hadith imposent pour distinguer entre le hadith authentique et le hadith qui ne l’est pas : ils insistent sur le fait que le hadith rapporté ne doit contredire ni le Coran ni la tradition du Prophète (QSSL).
Or ce hadith va non seulement à l’encontre des versets coraniques, mais aussi à l’encontre de la tradition prophétique ; les savants de l’islam sont unanimes : aucun apostat n’a été exécuté du vivant du Prophète (QSSL). Selon Amel Grami, ce hadith ne peut appartenir au Prophète (QSSL), car il s’oppose aux principes moraux et à l’esprit de l’islam en tant que religion de miséricorde, d’amour et de pardon.
Aujourd’hui, la grande majorité des musulmans, jurisconsultes comme gens du commun, pensent que la règle de l’islam impose l’exécution de l’apostat. En Mauritanie, des hommes et des femmes sont sortis fêter la condamnation à mort du jeune Mohamed Cheikh Ould Mohamed. La position des anciens juristes l’emporte donc sur l’attitude préconisée par les textes coraniques et la tradition du Prophète (QSSL).
Ajoutons qu’il est important d’observer que le hadith, qui justifie la  condamnation à mort de l’apostat, est rapporté par Ibn Abbas, donc par un homme. Or quelles que soient l’intégrité d’un homme et la capacité de sa mémoire, il ne demeure qu’un être humain, et l’humain est imparfait par nature et par principe.
Principe qui se déduit du dogme de l’unicité divine : Dieu est unique dans son être et dans ses attributs dont le premier est la perfection. Si Dieu seul est parfait, la cohérence exige que tout être humain soit imparfait.
Quoi qu’il en soit, une chose est sûre, et c’est le moins qu’on puisse dire, cette règle juridique condamnant à mort l’apostat suscite le doute ; et si doute il y a, il est donc préférable et plus prudent de douter de la parole d’un être humain (Ibn Abbas), plutôt que d’aller à l’encontre de ce que dit le Coran. Il est essentiel de choisir la vie sur la mort, car c’est d’un être humain dont il s’agit.


R. A.
(*) Auteur et philosophe

Publié dans : Islam

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