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HOMMAGE

Mabrouk Belhocine : le parcours d’un juste

©D. R.

Il croyait profondément à la circulation des idées et à l’expression des opinions, mais il a assisté, avec angoisse, aux dégâts de l’article 120 made in FLN unique. Cet homme qui a fréquenté Abane Ramdane a décidé de les rendre publics à travers son livre Le courrier Tunis-Le Caire, puis de les confier au fonds des archives nationales, pour servir aux futurs chercheurs en histoire de la révolution.
Mabrouk Belhocine est né dans une famille de petits propriétaires à Chemini, dans la vallée de la Soumam, en 1921. Il y grandi avant de fréquenter le lycée de Sétif.
Très jeune, il était frappé par la condition misérable du peuple, imposée par présence coloniale. Il a forgé ses armes nationalistes à travers ses lectures choisies et les affres provoquées par la Seconde Guerre mondiale. Les Algériens, qui avaient payé un lourd tribut de sang pour la libération de la France, furent sauvagement réprimés en réclamant leur droit à l’indépendance dans des manifestations pacifiques de mai 1945, dans l’euphorie de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie.
Belhocine avait vécu en direct le massacre,  blessé à jamais dans son cœur et sa chair par cet évènement transformé en boucherie humaine. Il aimait rappeler la déclaration du général Duval, chef des armées d’Afrique du Nord, lequel, s’adressant aux colons, les assure de leur avoir donné la tranquillité pour 10 ans. Par contre, il les mettait en garde que si des réformes du système ne sont pas mises en œuvre, ils devraient s’attendre au pire. Prémonitoire la sentence du général avec le rendez-vous du 1er novembre 1954.
Belhocine connut une autre déception, un véritable déboire, témoin du flou et des luttes intestines au sein de la direction du parti qui promettait de conduire l’Algérie à sa libération. L’inaction de ces dirigeants s’était doublée du démantèlement de l’Organisation spéciale (OS) en 1951. Mais auparavant ce militant dévoué fut victime d’ostracisme par l’équipe dirigeante embourgeoisée, avec ses camarades Yahia Henine et le docteur Sadek Hadjares et bien d’autres militants valeureux, ils étaient taxés de déviationnisme berbériste parce qu’ils prônaient le respect des fondements de la composante nationale. Le temps leur a rendu justice pour leurs visions immuables de l’identité multiple. La Constitution est venue consacrer ce socle indéfectible de la nation souveraine en dépit de l’opposition de certains attardés par rapport au cours de l’histoire. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, selon le dicton de la sagesse populaire. Le coup du berbérisme n’était malheureusement pas le seul à ulcérer Belhocine Mabrouk, constant dans sa démarche de progressiste convaincu. Au même moment, il y eut la partition de la Palestine en 1948, vendue par les chefs des État arabes aux sionistes avec la bénédiction de la perfidie d’Albion. Belhocine a gardé le mauvais goût de cette amère défaite, il était même traumatisé.
L’étincelle du 1er Novembre fit revivre en lui l’espoir perdu. Il n’hésita pas un instant pour y adhérer. Avocat à Béjaïa, il avait pour mission d’établir le contact permanent entre les maquis de la vallée de la Soummam. C’est à cette occasion qu’il eut à rencontrer Amirouche, le futur responsable de la Wilaya III.
En 1956, juste après avoir mis en place tous les relais entre les hommes en armes et l’organisation civile, il est dénoncé par un militant sous la torture. Un avocat de gauche, maître Rémondet, qui fut son patron de stage, vint l’informer à la sortie du tribunal de son imminente arrestation par la police, il n’eut même pas le temps de se rendre à son cabinet et prend la route d’Alger. Quelques jours plus tard, on lui recommanda de quitter le pays et de prendre attache avec les dirigeants de la Fédération de France. De là, il regagne la Tunisie pour se mettre à la disposition de la Révolution à l’extérieur.
En 1958, il fait un passage au ministère de l’Armement aux côtés de Mahmoud Cherif. Cette mission ne dura que quelques mois avant de le voir rejoindre Le Caire pour occuper le poste de secrétaire général des Affaires étrangères avec son ami Mohammed Harbi. Entre 1961 et 1962, il se retrouve comme représentant du GPRA en Amérique latine.
L’homme n’ignorait pas la crise grave qui couvait au sommet entre les dirigeants, mais il était loin de penser vivre l’échec des congrès de Tripoli du début juin 1962 où éclata la supposée cohésion des membres du CNRA. Les congressistes s’étaient séparés avant la fin des travaux avec la déception des uns et la colère des autres. Ali Haroun a raconté savamment et objectivité les tenants et aboutissants de l’explosion du CNRA en deux clans opposés dans son ouvrage : L’été de la discorde -1962.
Ensuite le pouvoir est pris par la force des armes et la voix du peuple confisquée par les ambitieux au nom de la légitimité révolutionnaire. Belhocine Mabrouk est bouleversé, mais pas découragé pour autant. C’est un de ses traits de caractère. Par la suite, il accepte de figurer dans la liste des candidats à l’assemblée constituante sur proposition de la Wilaya III. Il ne désespérait pas que la solution démocratique allait peut-être ressouder les rangs sous la pression de rue.
Mais peine perdue : la constitution a été adoptée par les militants de FLN hors enceinte du siège de l’assemblée constituante. La boucle est bouclée et l’homme de dialogue et d’unité dans l’action est définitivement déçu. Il quitte alors la scène politique et se réfugie dans sa profession d’avocat où il retrouvait la quiétude. Cependant, il demeure en éveil et attentif à tout ce qui se passe dans le pays. C’est, par nature, un observateur avisé qui commente et analyse les situations présentes avec son entourage. Il est doté d’un humour décapant sur les choses politiques. Il consacre aussi son temps à défendre les bonnes causes.
En 1976, il est élu au Conseil de l’ordre des avocats pour un mandat de 2 ans. Il voulait instaurer l’alternance démocratique dans la profession, avec l’idée de voir s’étendre cette pratique à d’autres institutions. Il avait l’art achevé d’échanger avec tout le monde. Au barreau, il était estimé par ses confrères et tous les magistrats. Il avait marqué son mandat de bâtonnier en relevant les valeurs, l’éthique et la déontologie propres à la profession.
Politiquement, il voyait l’Algérie prendre le cours d’un fleuve détourné, il aimait souvent faire référence au grand écrivain Rachid Mimouni, mort à la fleur de l’âge.
Il a été à son enterrement où il pensait rencontrer beaucoup de modestes personnes et surtout le monde intellectuel. Ce jour-là, il y avait au cimetière peu de gens, seulement les membres de la famille du défunt, qui fut mis en terre à la va-vite sur l’insistance de quelques policiers présents pour assurer l’ordre, de peur d’une éventuelle attaque terroriste.
Il est revenu écœuré du triste spectacle et la démission générale à un moment crucial de la tentative de mise à mort de l’État-nation.
Belhocine détenait encore de précieux documents d’archives conservés durant les années de lutte. Cet homme qui a fréquenté Abane Ramdane a décidé de les rendre publics à travers son livre : Le courrier Tunis-Le Caire, puis de les confier au fonds des archives nationales, pour servir aux futurs chercheurs en histoire de la révolution. Il croyait profondément à la circulation des idées et à l’expression des opinions, mais il a assisté à l’angoisse de l’article 120 made-in-FLN unique. Pour lui, la vie a été pleine de hauts et de bas, de faits et événements, glorieux pour certains.
Il est parti dans la discrétion, en brave parmi les braves, il mérite la reconnaissance des amis, des confrères et de tous ceux qui l’ont approché de près et de loin, ceux, nombreux, à qui il laisse des souvenirs impérissables.
Adieu compagnon fidèle, repose en paix !

Aberkane hocine
Avocat

 


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