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A la une / Contribution

Contribution

Matoub Lounès, l’implicite poète au service de l’explicite combattant

©D. R.

Son nom est associé aujourd’hui au combat identitaire amazigh. Sa posture durant toute sa carrière a fait de lui le symbole de la résistance, de son vivant déjà avant d’être assassiné lâchement et devenir, de ce fait, une légende qui a marqué ses contemporains et qui marque pour toujours les générations montantes. Ceci dit,  son influence traverse les générations. On n’a qu’à vérifier ce que représente ce poète dans l’imaginaire de la jeunesse d’aujourd’hui. Sa singularité est due au fait qu’il dénonce d’une manière frontale la négation de la dimension berbère dans la sphère identitaire algérienne, voire nord-africaine. La réaction de ce poète est un indice d’une personnalité qui place la dignité au-dessus de toute autre considération. On ne parle pas de la dignité individuelle, il est ici question de la dignité collective. Cet artiste fait partie de ceux qui ont la possibilité d’échapper à la condition collective pour faire chemin tout seul et vivre une vie tranquille et confortable, mais il n’a pas pensé un jour au potentiel qu’il a pour s’en servir d’une manière égoïste. Autrement dit, avec sa compétence artistique, il aurait pu chanter l’amour et les plus belles choses de la vie pour ne pas se faire d’ennemis. À l’inverse, il a choisi d’associer son destin à celui de sa patrie. La trahison et la confiscation de l’indépendance par le groupe d’Oujda sont dénoncées d’une manière brutale par Matoub Lounès, lui qui s’est rendu compte à l’adolescence déjà qu’il est privé de ses droits les plus élémentaires. La dictature, le déni identitaire, l’inculture politique, l’ignorance institutionnalisée et sacralisée, la religiosité ostentatoire et exhibitionniste, la falsification de l’histoire..., tous ces facteurs font le contexte dans lequel est apparu Matoub Lounès en tant que jeune chanteur qui est censé chanter à son âge beaucoup plus l’amour et l’espoir. Les trois derniers vers de la chanson intitulée Imcumen incluse dans l’album tamsalt n Sliman sorti en 1983 atteste bien ce regret : Ay aḍu n lemḥibba, Ghas suḍ-d tura, Ad cnugh ghef wayen bghigh.
Mais la monotonie culturelle et intellectuelle dans laquelle est plongé le pays l’a poussé à faire son entrée artistique avec un engagement brusque et transgressif. Pour cela, sa qualité artistique, à savoir ses beaux poèmes, sa voix active et résonnante ainsi que ses belles musiques bien orchestrées sont demeurés dans l’implicite ! C’est le côté combat qui a émergé et son image est construite autour de ça. Autrement dit, le conflit identitaire et l’affrontement avec le pouvoir n’a pas donné le choix à ce poète afin de faire l’art pour l’art. Il était obligé tout au long de sa carrière de se servir de sa compétence artistique pour défendre son identité et l’idéal démocratique.  

Un destin commun avec la patrie
Le contenu poétique de ses chansons atteste bien de l’amalgame de son destin avec celui de sa patrie. On note pas mal de chansons qui traitent à la base de sa condition personnelle et qui par digression finissent par traiter de la chose publique. Cet amalgame est expliqué par lui-même à travers un texte typique qui représente d’une manière idéale comment sa condition personnelle l’a poussé davantage à s’enfoncer dans le combat pour dénoncer la condition collective. Il s’agit de la chanson intitulée Tirgin incluse dans l’album sous le titre Ru ay ul édité en 1982. Il commence son poème par cette expression :

Ad regmegh qqbel iman-iw, Uqbel ad n-zzigh ghur-wen.

Ces deux vers sont représentatifs du contenu de la chanson et aussi de la posture artistique du poète, dont pas mal de textes dénigrent au début sa personne pour déborder enfin vers la critique et la dénonciation d’autrui tout en incluant le système politique et sociétal ; dans cette chanson, il commence d’abord par des lamentations quant à sa condition personnelle pour ensuite se retourner vers les problèmes de la condition collective.
Dans un passage au milieu du texte, il a dit d’une manière explicite comment il est poussé par sa condition misérable à s’engager d’une manière radicale pour la cause collective, mais avant cela il donne un portrait typique d’un misérable dévoré par les problèmes de la vie. Il s’exprime avec des images bien construites et un lexique bien choisi pour traduire d’une manière fidèle sa condition pas du tout reluisante.
Ul-iw la iteddu i leḥfa, Yeghreq di tẓegwa, Kul aṭṭan yeddem amur-is

Cette condition ne l’a pas brisé dans le sens d’abandonner tout ; à défaut d’un combat perdu d’avance pour améliorer sa condition personnelle il tourne vers un combat pour une cause collective. Avant d’annoncer sa rupture avec son destin personnel, il évoque l’une des causes qui fait son malheur, à savoir la mort sans descendance, ce qu’on dénomme “nnger”  qui n’a pas d’équivalent exact en français ; ce “nnger” là n’a rien à voir avec l’apocalypse qui indique la fin du monde. Nnger c’est mourir sans laisser de descendance. Voilà le passage évoquant la déshérence:

Di nnger ara mmteɣ azekka D ur ẓriɣ ara Ur ṭṭifeɣ mmi deg yirebbi-w.

Mais il ne fera pas de ce voyage un remède pour ses blessures, il en profite pour une quête de vérité. D’abord au début, c’est une rupture avec tout ce qui peut le dissuader de rester auprès des siens :

Ad ruḥeɣ ad sbeɛdeɣ Ayen i yi-icudden ad t-gezmeɣ D ayenni.

Ensuite, puisqu’il n’y a plus de retenue, c’est l’engagement pour une quête de vérité sur des personnages historiques assassinés dans des conditions non élucidées jusqu’à maintenant, quoique politiquement ça paraît net qui sont à l’origine de ces assassinats. La quête est commencée :

Ad ruḥeɣ ad inigeɣ Ṣebenyul ad tt-id-furreɣ Irkelli Madrid ad ḥebseɣ Tidet ad tt-afeɣ Ass-a ad ken-id-feḍḥeɣ Acḥal tenɣam s tḥerci.

Allusion faite ici à Khider, l’un des dirigeants algériens de la guerre de libération qui s’est opposé à ceux qui ont pris le pouvoir après l’indépendance par la force au détriment de la volonté populaire, assassiné à Madrid le 4 janvier 1967. La quête ne s’achève pas ici, il continue le voyage pour tirer au clair les zones d’ombre de l’histoire.

Abrid, urɛad i t-kfiɣ Ayen uɣur tedduɣ lḥiɣ Ad t-afeɣ Laswis ur ḥebbseɣ ma ɛyiɣ Mačči d adrim ay wwiɣ Ad t-ffreɣ
Ici il évoque allusivement et d’une manière ingénieuse ceux qui amassent l’argent  public dans des banques suisses : “mačči d adrim ay wwiɣ ad t-ffreɣ”, pour dire que je ne fais pas partie de ceux qui volent l’argent du peuple, mais aussi il a fait de cet acte de vol une affaire minime par rapport à d’autres affaires qui empirent la situation de cette patrie malheureuse. Pour cela, il évoque la question des fuites d’argent d’une manière furtive pour dire qu’il y a plus grave que ça. Au lieu d’une valise pleine d’argent, c’est le fardeau de la quête de vérité qui l’agace :

D taɛekkemt i wwiɣ ɣer Lalman i ddiɣ iwakken ad d-waliɣ anda nɣan izmawen-nneɣ.
Il évoque ainsi un autre cas grave dans l’histoire des assassinats l’un derrière l’autre qu’a connu cette patrie blessée. Il s’agit de Krim Belkacem assassiné à Francfort, le 18 octobre 1970 dans une chambre d’hôtel.

Une ascension fulgurante à partir d’octobre 1988.
L’implication de cet artiste dans la vie publique et plus précisément dans les problèmes politiques, quoiqu’on soit soumis au processus politique d’une manière active ou d’une manière passive, avait fini malheureusement par l’atteindre dans son intégrité physique en octobre 1988 à Michelet. Cette étape est un tournant décisif dans sa carrière artistique. Avec l’incident d’octobre 1988 il échappe à la mort in extremis. Mais il n’en est rien pour lui, son engagement s’intensifie de plus en plus au rythme de la crise dans laquelle s’enfonce le pays. Après l’ouverture démocratique et les élections législatives de 1991 suivies de l’arrêt du processus électoral dans lequel le FIS a remporté la majorité des sièges, ce dernier entre en action violente et le pays s’enfonce dans le chaos du terrorisme. Matoub Lounès est l’un des rares chanteurs à avoir dénoncé d’une manière explicite le danger islamiste. Il compte plusieurs textes là où il s’attaque d’une manière frontale à l’idéologie arabo-islamiste. Non seulement il a intensifié son engagement, mais même sur le plan artistique il a fait des performances étonnantes, que ce soit en termes de qualité ou de quantité ; deux albums pour chaque sortie de 1991 jusqu’à 1998 avec des orchestrations bien travaillées et des textes de haut niveau ; choix du lexique bien réfléchi, construction d’images poétiques dans lesquelles le poète excelle surtout quand il s’agit d’exprimer la douleur. Enfin, le niveau intellectuel de cet artiste apparaît très bien à travers ces textes. À partir de cette période, on note la présence récurrente de la menace islamiste dans ses textes. Dans tous les albums qu’il a publiés de 1991 à 1998 on trouve toujours des passages très significatifs où là il s’attaque à l’idéologie islamiste. Dans l’album intitulé lmeḥna sorti en 1993, il rend un vibrant hommage au défunt Boudiaf assassiné en juin 1991 devant les caméras de la Télévision algérienne. Dans cette chanson intitulé Hymne à Boudiaf, il n’a pas omis de dénoncer le danger islamiste:

Ma d at tmira d nniqab Ttgallan ur s-ḍliqen Swejden-d yum lḥisab I yimdanen i ten-ixulfen
At tmira, ça veut dire ceux qui portent la barbe comme signe ostentatoire de croyance en islam. Nniqab, terme arabe utilisé tel quel par le poète, renvoie à la tenue vestimentaire qui cache le corps de la femme des orteils jusqu’aux cheveux ! En parlant ainsi de la mouvance islamiste, il nous fait remarquer qu’avec les différentes exécutions c’est l’anticipation du jugement dernier en assurant l’arbitrage qui est, pourtant, le propre de Dieu d’après la religion musulmane ; swejden-d yum lḥisab i yimdanen i ten-ixulfen.
C’est dire que la différence de pensée est bannie chez ces extrémistes. Une année après, il publie l’album Kenza, où il évoque le drame de la disparition de plusieurs intellectuels dans la chanson qui porte le titre même de cette album:

Nɣan Racid Tigziri Smaɛil ur t-zgilen ara Nɣan Lyabes d Flisi Busebsi d wiyaḍ merra.
Cette chanson est dédiée au défunt Tahar Djaout assassiné en mars 1993, en laissant une petite fille qui porte le prénom Kenza qui fait le titre de cette belle chanson. Malgré la liste interminable d’assassinats, Matoub Lounès laisse toujours une lueur d’espoir :

ɣas terka lǧetta tefsi tikti ur tettmettat ara ɣas fell-aɣ qesḥet tizi i facal ad d-naǧew ddwa ɣas neqḍen acḥal d itri igenni ur inegger ara.
Avec un tel engagement, il est devenu l’un des chanteurs les plus populaires en Algérie, une personnalité très influente, même dans la joute politique au point de susciter la convoitise des hommes politiques. C’est dire qu’il vaut mieux avoir un tel homme à ses côtés que de l’avoir dans le camp adverse. Le regard rétrospectif que je viens de faire sur le parcours de ce grand homme en tirant des exemples dans ses différents poèmes nous fait sentir qu’il y a un grand poète qui se cache à l’intérieur d’un grand combattant. Cette grandeur est le signe de sa qualité artistique, notamment sa poésie originale qu’on peut classer dans le courant expressionniste qui exprime, entre autres, le mal avec intensité. Ceci dit, toute sa production poétique est tirée d’un vécu très dur qui se termine par une fin dramatique le 25 juin 1998. On ne peut utiliser le terme de disparition pour parler de sa mort, au contraire, il accède à l’éternité, pas celle de l’au-delà ; son nom est gravé à jamais dans l’esprit de tous ses compatriotes. Une mort biologique et une nouvelle naissance spirituelle qui le classent parmi les plus grands combattants de l’histoire de l’humanité mais aussi l’un des plus grands poètes dont la littérarité est au niveau de l’universel.

T-N. C.
Enseignant au département de langue et culture amazighes de Tizi
Ouzou.


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