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A la une / Contribution

La France et nous

Menace authentique ou diversion facile !

© D.R

Par : Myassa Messaoudi
Auteure et militante féministe

Cent trente-deux ans de colonisation et aucune thérapie ! Plus de soixante ans d’indépendance ne sont pas arrivés à bout de notre mal français. L’histoire pèse encore de tout son poids sur notre mémoire. Une mémoire qui occulte tant d’autres. Une mémoire renardière derrière laquelle se cachent d’autres colonies. Celle qui use de la foi pour pérenniser une domination meurtrière des identités, celle qui s’approprie la résistance des braves pour piller. Notre mémoire est l’otage des pires légitimités. On envoie nos enfants faire leurs études en France. On pousse des youyous quand ils ont leurs papiers. Les parents se hâtent pour s’y faire soigner. On aime consommer français, malgré l’invasion de la camelote venue d’autres pays. Nous connaissons tous les noms des présidents français. Nous connaissons qui fait quoi en politique dans ce pays. La famille Le Pen, Valls, Pasqua, Sarkozy, Mélenchon ! Tout le monde connaît, alors même qu’on ne saurait citer ne serait-ce que le nom d’un seul ministre des pays dit frères de religion ou d’arabité. 

Un touriste parlant français ne trouvera aucun problème pour communiquer. Nos officiels s’affublent d’un ton pédant à la limite du contrefait quant ils s’adressent en arabe classique à leurs administrés, mais retrouvent un naturel et une aisance soulagée quand ils parlent en français. Même en infligeant d’abominables outrages syntaxiques à la langue de Molière, notre imaginaire et nos expressions savent exulter en français. L’Académie française, les hautes distinctions littéraires du pays des lumières, nous n’y sommes pas étrangers !  Alors pourquoi aimons-nous détester ce pays ? Serait-ce uniquement lié à la violence de l’occupation ? Pourquoi nos binationaux sentent-ils le soufre à nos yeux ? Nous avons même voté des lois pour les éloigner des cercles de décision ! Le fameux article 51 qui ostracise une partie de nos concitoyens. 

Le monde développé se livre à une chasse aux cerveaux impitoyable. On s’arrache les hauts potentiels à prix d’or. Les frontières les plus hermétiques cèdent devant un ingénieur ou un médecin qualifié. Ils prennent tous les pays civilisés ! Les grands athlètes, les artistes, les écrivains. Ils aspirent sans vergogne toute la matière grise des autres nations. Les fleurons de l’industrie mondiale aux chiffres d’affaires vertigineux engagent leurs dirigeants sans regarder les nationalités. Seule compte la compétence. Il n’y a plus un seul hôpital ou centre de recherche scientifique en Asie, en Europe ou aux États-Unis qui ne compte parmi ses salariés des étrangers ou des naturalisés. La Silicon Valley est une flagrante illustration de ce melting-pot cérébral. 
Dans cette course effrénée vers l’excellence à tout prix, les nationalités s’acquièrent à la vitesse de la lumière. Se faire représenter dans une compétition quelle qu’en soit sa nature peut justifier des mesures de régularisation exceptionnelles. Même les sans-papiers ayant fait preuve de bravoure en sauvant une âme en danger se voient récompensés par l’attribution de la carte de séjour ou la nationalité. Pourtant, ces pays ont plus de secrets industriels et technologiques à protéger que nous qui importons toutes nos denrées de l’étranger. Pire, nous ne produisons, et ce n’est un secret pour personne, aucun savoir-faire technologique pouvant justifier ce repli et cette méfiance. Nous n’avons qu’une interminable et archaïque course aux différents pouvoirs, que personne ne nous envie. 

“La France aurait encore un œil cupide rivé vers l’Algérie. La France pourrait revenir nous coloniser. La France a faim des richesses algériennes”, répétons-nous inlassablement. Il faudrait être bien naïf pour penser que la prédation se situe uniquement au nord du pays. Le monde compte des prédateurs bien plus féroces aujourd’hui. La Chine et l’Amérique se disputent l’Afrique et d’autres territoires à coups de procédés techniques pointus et de monopoles des marchés. Les guerres se mènent de manière virtuelle. Par simples cliques, par contrôle des finances des pays. À distance. Les effets ne sont visibles à l’œil nu que dans les terres des dominés. Il y échappe comme une flamme furtive, un feu follet qui engendre de longs chemins d’exode et des milices qui se disputent un pouvoir émietté. L’ancien camp Est n’est plus que Russie. Le pays délesté de ses républiques satellites est revenu à sa taille première. La Russie emploie sa capacité de dissuasion nucléaire pour garder ses derniers périmètres d’influence et protéger les voies d’approvisionnement des énergies dont elle a besoin. Même le président turc a revêtu son turban ottoman pour positionner ses bases militaires en Libye et au Qatar. Le monde dit arabo-musulman est calciné par une troisième guerre mondiale qui peine à dire son nom. Par honte ou par humiliation, on évite le mot vaincu. Enfin, le Proche-Orient a payé cher sa cécité stratégique. Il n’a pas vu venir les voisins et “frères” dans la religion qui ont œuvré à déchiqueter les frontières et les souverainetés. Les apports en armes et en munitions idéologiques ont ruiné les constructions politiques autoritaires qui muaient pernicieusement en monarchies républicaines. Que reste-t-il des États séculaires postcoloniaux qui fanfaronnaient de parades militaires et de chants glorieux ? Des simulacres de califats armés de barbarie et de psalmodies bravés en armes de terreur massive. Le cas afghan ne nous a été d’aucun secours en exemplarité. Nous sommes affairés à disputer des souvenirs qui n’ont qu’une réalité subjective aujourd’hui. Un passé qu’on veut vivant parce qu’il offre l’avantage d’avoir enregistré une victoire. C’est qu’elles se font rares les victoires depuis l’indépendance du pays. Les défis ont changé de nature, de moyens et d’environnement. Pas nous ! L’Europe et, donc, la France qui en fait partie ont connu deux guerres mondiales fracassantes. Elles ont été refaites économiquement, mais leur impact militaire a été sérieusement entamé. L’Union européenne ne dispose d’aucun ministère de défense autonome. C’est l’Otan, sous commandement américain, qui assure la défense du Vieux Continent. La France fait figure aujourd’hui de petit joueur à côté des colosses qui s’activent dans le périmètre algérien. Les cartes du monde ont été rabattues. Les ennemis comme les alliés ont eux aussi changé de nature et de nationalité. L’Algérie, qu’on empêche de fixer son demain, est maintenue prisonnière de sa mémoire coloniale. Elle ressasse un passé qui, malgré sa violence, reste insignifiant au vu de sa longue fresque d’invasions et d’héroïques résistances. Mais comment saurait-on que notre histoire est jalonnée de belles batailles, si les révéler prive les marchands de foi et les squatteurs de la mémoire révolutionnaire de vivre sur un héritage mémoriel cloisonné dans le temps ? L’Algérie vit un cas unique d’usurpation identitaire. Nous sommes l’un des rares pays à ériger des statues en l’honneur de ses anciens conquérants. Les conquêtes au nom de la religion bénéficient d’une absolution complète. Il est interdit de les interroger en tant que faits historiques. Par conséquent, il est aisé pour n’importe quel opportuniste de prospérer sur une ignorance généralisée et barricadée de menaces et de silences.  

La décennie noire a été un épisode tragique pour l’Algérie. Contrairement à la période coloniale qu’on traîne comme un boulet, on a expédié cette dernière comme une banale péripétie. Bouteflika a fait place nette à un affairisme d’État pillard en pervertissant l’histoire. La concorde civile, un pansement sur une plaie béante, a permis à des hordes de criminels de guerre de réintégrer en toute impunité la société, là où il fallait ériger un tribunal à la Nuremberg pour expier un épisode assassin qui a fait près de 200 000 victimes. Et c’est en s’enveloppant d’une légitimité révolutionnaire que l’ancien président avait réussi à bâillonner ceux qui s’opposaient. Tant qu’un examen minutieux de ce que fut notre premier conflit interne en tant qu’État indépendant n’a pas eu lieu, comprendre l’histoire et ce qui a pu mener à cette tragédie restera hors de portée. Nous serons condamnés à revivre ce cauchemar qui se nourrira de notre amnésie. C’est de justice dont nous avons besoin, et on nous berne de dangers supposés. Pousser à la paranoïa populiste un peuple, c’est viser un moineau quand c’est un fauve qui charge. 

Les assassins de la décennie noire ont saigné le pays de son élite. Une élite dont l’Algérie a cruellement besoin aujourd’hui. Les enfants du pays doivent pouvoir revenir et aider à reconstruire un nouvel avenir. L’Algérie dispose de grandes compétences à l’étranger, surtout dans les pays développés. Personne n’a le droit de décider du degré “d’algérianité” d’un autre Algérien. Le pillage des ressources, et la haute trahison de l’élite politique qui se réclamait avec affèterie de la révolution, est celle-là même qui a trahi et livré la terre au pire des brigandages. Ils n’avaient peut-être pas la double nationalité, mais une cupidité qui a tout englouti. L’article 51 est une loi scélérate qui visait les rivaux du pouvoir et ceux qui ont échappé à l’islamisation des mentalités. C’est une loi tyrannique d’une gouvernance qui ambitionnait de régner à jamais. En conclusion, on ne peut traîner sur un siècle l’épisode colonial. Cette parenthèse, aussi douloureuse soit-elle, doit se refermer. Ceux qui veulent se construire une légitimité auront à fournir au peuple le bilan de leurs propres actions. Quant à la France, qu’elle présente ou pas ses excuses, cela n’engage que son honneur et sa cohésion avec ses propres principes et idéaux humains. L’Algérie ne quémandera pas de pardon. Elle a d’autres chats à fouetter. 


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