A la une / Contribution

Contribution (*) pour la Rédaction Digitale (#RDL)/(#LibertéVENDREDI)

Polémiques sur les manuels scolaires : Savants Versus Oulémas

Montage #RDL/©D.R.

La très controversée ministre de l’Éducation nationale algérienne, Nouria Benghebrit est à nouveau au cœur d’une vive polémique, sur fond d’affrontement idéologique.

On lui reproche (encore) de vouloir porter atteinte à l’identité islamique des écoliers. L’information selon laquelle la formule ‘bismillah’ à savoir au nom d’Allah, serait supprimée dans les prochaines éditions des manuels scolaires, déchaîne les passions sur internet et les réseaux sociaux. "L’islamosphère" accuse la ministre de pervertir la jeunesse algérienne et d’introduire des concepts contraires à nos valeurs nationales et l’association des Oulémas algériens a exprimé son désaccord dans un communiqué,  et a interpellé le premier ministre sur cette ‘agression culturelle’.

J’ai n’ai pu m’empêcher de sourire en lisant cette information. J’ai toujours trouvé que le terme ‘Ilm’, c’est à dire science en arabe, était assez équivoque, voire carrément galvaudé.

Je m’explique. La langue arabe utilise le même mot pour désigner la science et la théologie, à savoir ‘Ilm’, en outre, le terme ‘Alem’ signifie à la fois homme de science et homme de religion. Le savant est celui qui a réussi à apprendre les soixante chapitres (hizbs) du Coran, et qui maîtrise l’exégèse. D’ailleurs,  lorsqu’on évoque les savants dans le monde arabo-musulman, il est rare qu’il soit question de scientifiques à la blouse blanche, officiant dans des laboratoires, et penchés sur un microscope pour étudier les merveilles de la nature. Dans la majorité des cas, le savant en arabe désigne des théologiens à la barbe longue.Ceux-là ne cherchent pas à comprendre le monde qui nous entoure, ni à œuvrer pour bâtir le futur, bien au contraire. Ils cherchent à figer le temps, à le tordre pour le ramener quatorze siècles en arrière, leur savoir n’est pas dirigé vers demain, mais vers hier. Face à la complexité de notre monde, ils tentent désespérément de trouver des réponses dans des texte très anciens.

Je vous imagine déjà m’accuser de prendre un raccourci facile, de faire dans l’exagération et la caricature, je vous l’accorde. Cependant, avouez que le trait est à peine forcé ; statistiquement, le nombre des Oulémas supplante largement celui des scientifiques.

De la question du profane et du sacré ?

À mon humble avis, la polysémie du mot ‘Ilm’ en arabe, préfigure l’amalgame du profane au sacré. La manière dont ces deux notions s’imbriquent dans nos sociétés donne le vertige : il y a quelques mois de cela en Tunisie, la faculté des Sciences de Sfax s’est vu contrainte de rejeter une thèse doctorale, car  celle-ci bouleversait les fondements de la physique, en voulant étudier notre Univers sous le prisme du religieux, la doctorante était arrivée à la conclusion que la terre serait en réalité plate et que le soleil orbitait autour d’elle, elle écrit : «les données et les arguments physiques religieuses ont permis de démontrer la position centrale, la fixation et l’aplatissement de la surface de la terre, la révolution du soleil et de la lune autour d’elle...les étoiles se situent à 7 000 000 km avec un diamètre de 292 km et leur nombre est limité. Ils possèdent trois rôles : pour être un décor du ciel ; pour lapider les diables et des signes pour guider les créatures dans les ténèbres de la terre ».

L’information peut faire sourire, elle est néanmoins révélatrice de l’omniprésence du sacré dans nos sociétés, que ce soit à l’école, dans la rue, ou à la télévision, la dimension religieuse englobe tous les aspects de la vie. On peut alors légitimement se demander si le sacré a réellement sa place dans l’enseignement public ? L’école ne devrait-elle pas être le lieu où l’on exerce la raison, la logique, et l’esprit critique ? Dans ce cas-là comment faire cohabiter deux notions qui s’excluent, car contrairement à la science profane, le sacré ne se base pas sur la raison ou la logique, mais sur  la foi ! Est-ce au professeur de mathématique d’enseigner les valeurs religieuses, ne devrait-il pas se restreindre à son domaine de compétence ?

Une petite histoire pour finir ?

Pour terminer, je souhaitais vous raconter une anecdote survenue lors de ma sixième année d’école primaire. J’étais alors âgée d’une dizaine d’année, quelques jours après la rentrée scolaire, à la fin du cours, notre nouvelle maîtresse nous questionne sur nos pratiques religieuses, puis invite les élèves qui ne font pas la prière à lever le doigt, moi je ne faisais pas la prière, j’avoue avoir hésité quelques secondes à mentir, j’ignorais si c’était une question piège ou non, puis hormis une seule élève, toutes les mains étaient baissées, j’ai fini par lever la main car mes parents m’avaient appris que Dieu voyait tout, et qu’il valait mieux dire la vérité et en assumer les conséquences que de commettre un vilain mensonge. La maîtresse nous a demandé, de tendre nos mains, avant de nous gratifier d’une coup de règle en nous expliquant qu’elle se conformait à une recommandation divine ; les enfants qui ne font pas leurs prières doivent être frappés. Je me souviens avoir vécu ce moment comme une véritable injustice, je savais pertinemment que  personne dans la classe ne priait et qu’ils mentaient en prétendant le contraire, je ne comprenais pas pourquoi j’étais punie alors que j’avais dit la vérité, et que je n’avais rien fait de mal ! Pourtant l’enseignante n’était pas mauvaise, elle pensait seulement faire son devoir et sauver nos âmes.

Trente ans plus tard, cette anecdote me fait autant grimacer, elle portait en elle les prémices du subtil changement et des mutations qui s’opéraient au sein de notre société ; elle s’est déroulée en septembre 1988, peu de temps avant le 05 octobre.

Nesrine BRIKI

Auteure, traductrice littéraire

(Pour la Rédaction Digitale de "Liberté", #RDL)

(*): Les contributions publiées sur Liberte-algerie.com relèvent exclusivement de la responsabilité de leurs auteurs