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A la une / Contribution

Contribution (*) pour la Rédaction Numérique

« Pour un espoir fondé » (1)

L’objet de cette contribution est de revisiter l’expérience algérienne de développement, à la lumière d’autres  expériences.

Cependant, je me permets à titre liminaire de m’écarter du domaine de l’économie du développement, domaine que j’ignore le moins, pour une digression en réaction au documentaire diffusé par la chaîne Arte « Alger, la Mecque des révolutionnaires ».

Loin de moi est l’idée de distribuer des bons ou des mauvais points. Je m’interroge simplement : qui ne comprendrait pas que ce peuple, de par sa générosité et le prix fort qu’il a payé pour l’indépendance de son pays, soit mû par l’ardent désir de contribuer à la libération d’autres peuples, en application même du « principe issu du droit international» ? La réponse pourrait-elle être pleinement appréhendée par celui qui ignore non seulement la soif de liberté, mais aussi celle de création, du peuple algérien qui venait de mettre fin à sa colonisation? Car outre les contributions majeures apportées à ces mouvements de libération, c’est aussi par leurs pendants intellectuels et culturels que l’Algérie avait rayonné.

Quoiqu’il en soit, ce documentaire m’aura ainsi offert l'occasion de me replonger dans cette période exceptionnelle de l’immédiat après indépendance.

Au début de l’été 1963, lors de la fête de fin d’année du lycée Mohamed Kerouani (ex Eugène Albertini) que je fréquentais, j’ai été désigné pour lire un texte de Voltaire. « Prière à Dieu ». Un passage est resté gravé dans ma mémoire : « Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères…». Il résumait tout l’humanisme qu’exaltait cette période.

A la fin de l’été, Je me rendis à Alger pour étudier l’économie à l’Université. Plus tard, un enseignant me suggéra de participer à un camp international de la jeunesse qui se tint à Sidi Fredj. C’est là où je rencontrai Boualem, une personnalité hors norme pour laquelle je garde le plus profond respect et une amitié sincère. C’est lui qui mena cette initiative et qui m’y associa étroitement. Cette entreprise donnera naissance à « Nedjma, Bureau des échanges et des voyages de la jeunesse », en hommage à l’œuvre éponyme de Kateb Yacine. C’est en l’accompagnant que je devins, à tout le moins, un observateur d’un monde nouveau, celui de la liberté et de l’épanouissement, dont l’indépendance amorça la construction.

Déjà, dans la salle des actes l’université, j’assistai à des débats économiques, politiques, culturels, sociaux et sociétaux d’une richesse inédite. Mais c’est surtout à l’occasion des activités du camp international de Sidi Fredj que j’allai découvrir quelques acteurs de ce monde en effervescence.

Tout près de ce port historique encore vierge des aménagements ultérieurs opérés par Fernand Pouillon, des conférences et débats furent organisés autour de thèmes concernant l’Algérie bien sûr, mais aussi le reste du monde ; des intervenants venus d’horizon divers y contribuèrent. Parmi eux, un étudiant de l’Ecole Normale Supérieure, faisant montre d’une capacité d’analyse et d’un esprit critique saisissants, me permit de découvrir cette prestigieuse institution et de profiter, plus tard, de ses activités alors que je préparai ma thèse de Doctorat à Paris. Je ne fus point étonné d’apprendre alors qu’il fut l’un des principaux leaders du mouvement de « mai 68 » en France. Je compris ainsi l’importance de la qualité de la formation, de l’excellence,  et de l’ouverture de l’esprit au monde, pour la transformation de ce dernier pour le meilleur, et ce quelle que soit la divergence d’opinions de ceux qui contribuent à un tel processus.

Des soirées musicales animèrent également le camp, auxquelles nous eûmes le plaisir d’écouter des légendes de la chanson algérienne telles que Hadj El Anka et Fadela Djiziria. En hommage à ces maîtres de la musique, un disque 33 tours fut édité, et c’est le grand maître de la peinture, M’hamed Issiakhem, qui accepta d’en orner la pochette en y appliquant sa main trempée de peinture tout en déclarant : « rien de plus cher que notre jeunesse ; pour elle je sacrifie ma seule main ! ». Je compris alors qu’un véritable créateur est toujours généreux, qu’il donne toujours plus qu’il ne reçoit ; que serait-il s’il oubliait un instant de penser aux autres, aux jeunes notamment ?

L’émulation intellectuelle qui anima cette époque s’étendit aussi au théâtre. Je n’oublie pas l’émotion du jeune comédien auquel on proposa la direction du théâtre du Mogador devenu « théâtre de la jeunesse ». Ses aînés l’assistèrent alors même qu’ils furent eux mêmes engagés dans de formidables processus de création. Je compris qu’il ne sert en effet à rien de disposer de savoir et de savoir-faire si l’on est incapable de les transmettre aux autres, en particulier aux jeunes, encore une fois.

Il en fut de même en matière cinématographique. Alors que Gillo Pontecorvo ou encore Costa- Gavras réalisèrent des chefs-d’œuvre à Alger, Lakhdar Hamina se vit décerner, plus tard, la Palme d’Or à Cannes. La cinémathèque algérienne accueillit par ailleurs des débats auxquels contribuèrent des sources intarissables de connaissances, d’origines et d’opinions diverses.

C’est aussi en Algérie que l’illustre figure de l’architecture moderniste, Oscar Niemeyer, alors en exil, fut accueilli. L'architecte brésilien y trouva un terrain propice à des créations remarquables : « J’y ai trouvé la meilleure des solidarités. J’ai beaucoup aimé ce pays, j’ai gardé de l’affection. J’ai aimé beaucoup Alger si lumineuse et accueillante », avait-il confié en 2006 au quotidien El Watan. 

Tout ceci pour rappeler simplement que cette soif de liberté ainsi que ce désir de création et de partage qui habitaient la jeunesse et les intellectuels de l’époque permettent de mieux apprécier l’accueil réservé à ceux venus d’ailleurs, avec la volonté d’accéder eux aussi à la liberté. Car au-delà de la liberté des peuples à disposer d’eux mêmes, à laquelle l’Algérie a fourni un soutien sans faille, c’est la liberté de réflexion dans tous les domaines ainsi que celle de la création culturelle et artistique que l’Algérie a aussi accueillies et nourries.

Cela me ramène à l’objet de ma contribution :

 -I- De L’accumulation coloniale : substitution d’exportations  et surexploitation;

- II- De l’expérience nationale  de développement économique et social : le passage de l’économie « atypique » à une économie de marché.

Le traitement de la  question coloniale permet de mieux apprécier cette soif de liberté évoquée plus haut, alors que celui de la question  suivante montre que quelles que soient  les difficultés du moment, l’Algérie a les moyens de les transformer en opportunités génératrices d’un espoir fondé, pour notre jeunesse notamment.

I-             De l’accumulation coloniale : substitution d’exportations et surexploitation

L’application du principe même de la colonisation- « les colonies sont fondées pour l’utilité de la métropole et non pour la concurrencer »- orienta les colons implantés en Algérie,  dans une première étape, vers la culture des céréales dont les prix chutaient au niveau mondial.

Mais suite à la crise phylloxérique, subie par le vignoble « métropolitain » vers 1880, la culture de la vigne devint  parfaitement envisageable  dans le cadre de la complémentarité « métropole – colonie », puisqu’elle évite de recourir à l’extérieur avec toutes les contraintes liées à un tel recours. Aussi, l’agriculture coloniale connut un nouvel essor avec le développement de la vigne à partir de 1880. La substitution de la culture de la vigne à celle des céréales se poursuivit à une cadence accélérée, étant donné l’état des marchés des céréales et du vin durant les années 1920. Le secteur viticole s’affirma alors  de plus en plus comme centre dynamique de l’économie coloniale.

Or, à partir de 1929 naît, pour s’aggraver ensuite, un déséquilibre entre l’offre et la demande de vin sur le marché métropolitain.

La Loi du 4 juillet 193, modifiée par celle du 8 juillet 1933 qui renforça le statut viticole, consacra le souci de l’Etat français d’intervenir sur le marché du vin, en prenant en considération aussi bien les besoins des métropolitains que ceux des colons : le marché du vin demeure un marché clos: l’offre est constituée par la production métropolitaine et celle de la colonie; pour les industriels français, le marché colonial est un marché interne. Cela permet de comprendre pourquoi il y a absence d’industrialisation en Algérie, par substitution d’importations, durant les années 1930.

Toutefois le statut viticole signifie limitation des plantations pour le secteur colonial également: « c’est à partir de 1930, écrit R. DUMONT, et en raison des restrictions viticoles que certains colons se tournent vers la culture des agrumes. Cette extension permettra de procurer à bon compte à la population française les vitamines C hivernales, plus indispensables que le vin ».

Ainsi, les besoins de la société algérienne ne furent pas pris en considération. Lorsque la production des céréales, du blé dur notamment, ne fut plus rentable, le colon n’hésita pas à lui substituer celle du vin ; à ce dernier, on substitue à présent les agrumes. Ainsi,  l’histoire de l’agriculture coloniale fut celle d’une substitution à l’exportation. Mais à quel prix ? Cette question renvoie à la question de la main d’œuvre.

La destruction de la paysannerie algérienne, « en libérant » la main d’œuvre algérienne, représenta la base de l’accumulation coloniale. Comme celle-ci fut  limitée fondamentalement à la sphère agricole, les besoins en main d’œuvre ne nécessitèrent pas, pour leur satisfaction, un recours massif au travail, compte tenu de  la spécificité du procès de travail dans l’agriculture ; l’emploi de la main d’œuvre est plus temporaire, saisonnier que permanent Cette tendance est accentuée par le développement du machinisme. La surabondance et l’absence d’organisation de la  main d’œuvre algérienne empêchent toute augmentation de salaire, toute opportunité de profiter de l’accroissement de la productivité du travail dans le secteur colonial. La faiblesse des salaires qui en résulta a été suffisamment mise en relief à la veille de la première guerre mondiale. Qu’en sera-t-il alors, pendant et après cette dernière ?

De nombreux auteurs considèrent que le déclenchement de l’émigration de la main d’œuvre algérienne a  lieu avant 1914, au moins à partir de 1905 : « Provoqué, écrit A. Rosanvalon, le phénomène est aussi daté… Il apparaît bien ainsi que l’émigration est étroitement liée à la colonisation en tant que processus de libération de main d’œuvre dans la colonie et de mobilisation de cette force de travail disponible pour les besoins de la « métropole ». Les besoins de défense durant la période 1914-1918, et de reconstruction de l’économie française au lendemain de la première guerre mondiale, accélèrent sensiblement l émigration de la main d’œuvre, facilitée par la Loi du 15 juillet 1914 qui supprima le « permis de voyage » instauré à l’intention des « indigènes » par décret en 1874."

Un tel processus  ne laissa cependant pas les colons indifférents.   Ceux-ci  sont parvenus, à la veille de la première guerre mondiale, à faire dépendre exclusivement d’eux les « indigènes ».Cette dépendance a garanti une offre régulière de main d’œuvre, la surabondance de celle-ci assurant à son tour le maintien des salaires à un très bas niveau. C’est le risque de remise en cause de ce niveau qui fit réagir le colon face à l’émigration. Son comportement fut  alors particulièrement significatif. La colonisation a déstructuré les conditions de production et l’équilibre socio-économique du paysan algérien, pour le subordonner à ses propres fins. Cette subordination, toujours contestée au demeurant, s’est traduite par la nécessité de demander un emploi au colon. Cette transformation du producteur propriétaire en salarié fut alors expliquée de la manière suivante : « On exagérait, souligna M. Rivière,  l’importance des salaires reçus par les anciens possesseurs du sol, afin de les présenter comme une large compensation aux ressources que ces derniers auraient retirées de leurs terres s’ils en avaient gardé la jouissance ; étrange théorie exposée à la tribune de la Chambre des Députés ( séance du 4 avril 1903 ), par le Gouverneur Général de l’Algérie qui n’a pas craint d’affirmer que le passage de l’indigène de la situation de propriétaire exploitant à celle de salarié, constituait un progrès social ».

Ainsi, le salaire justifie l’expropriation ; il en est supérieur. Or, nous avons souligné le bas niveau de ce salaire à la veille de 1914. Le colon appauvrit donc l’« indigène », réduisant ses besoins « à une galette d’orge ou un plat de couscous, comme boisson l’eau puisée à la source voisine… N’en est-il pas d’ailleurs de tous les gens que l’on peut considérer comme sous alimentés ».

Produits de l’accumulation coloniale, la sous-alimentation devient à présent une donnée servant de base, de critère et de justification à la détermination du niveau des salaires. M. Violette souligna pour sa part : « une des personnalités les plus importantes du département de Constantine m’écrivait qu’il fallait au contraire poser en principe que la mesure du vrai salaire de l’indigène c’est ce qui lui est indispensable pour vivre. Mon correspondant retrouvait exactement la fameuse formule au moyen de laquelle Lassale donnait expression à sa loi d’Airain. » la Mairie d’« Orléanville » décidera, d’ailleurs  que les salaires des ouvriers seront établis comme suit : les bons ouvriers algériens percevront 9 Frs alors que les bons ouvriers européens perçoivent 35 et 40 Frs.»

Le colon considère l’ « indigène » comme sa propriété personnelle ; en tant que travailleur, il n’est que formellement libre, formellement salarié, au sein de rapports pourtant réellement de marché. La question de la main d’œuvre n’est alors plus une question de main d’œuvre ; celle-ci relève d’une autre pratique quant à sa définition: « La grande colonisation se croit aussi volontiers de « droit divin ». Elle accepte l’indigène s’il est subordonné à ses fins propres, mais elle s’inquiète dès qu’il paraît préoccupé de poursuivre des fins personnelles.»

Ainsi la fonction idéologique crée sa propre définition de la main d’œuvre: « la fonction du racisme, note P. Bourdieu, n’est autre que de fournir une rationalisation de cet état de fait de manière à le faire apparaître comme un ordre de droit. Le système colonial ne peut fonctionner que si la société dominée assume « l’essence » toute négative que la société dominante lui propose comme un destin. Le système fabrique des indigènes. La situation crée le méprisable en même temps que le mépris. Mais elle crée aussi la révolte contre le mépris (…) 

Par la combinaison des deux pratiques, idéologique et économique, « c’est la constitution, grâce à la colonisation, d’un rapport de production qui, bien sûr, est fondamentalement un rapport de type capitaliste, mais qui n’est pas le capitalisme, j’allais dire « pur ». C’est, pour Y. Lacoste, une forme de capitalisme où les rapports de production capitalistes sont combinés, pour le grand profit du capital avec des moyens de domination qui sont complètement extérieurs à la logique  du capitalisme ».

V. De Montes écrivit en 1930 : « l’Algérie bénéficie de sa médiocre rétribution de la main d’œuvre indigène et par là est à même de concurrencer la production métropolitaine ».

Une telle situation s’aggrava avec la crise des années 1930.  Même si la crise ne se déclara de manière significative qu’à partir de 1933 en France, il n’en demeure pas moins que des secteurs furent atteints dès 1929 ; dans tous les cas la métropole commença par licencier la main d’œuvre « indigène » qui retourna alors en Algérie pour développer le réservoir de main d’œuvre sans affectation.  

Les secteurs d’accumulation coloniale autres que celui du vin furent aussi atteints à partir 1929 : La crise internationale eut des répercussions sur les campagnards, ouvriers occasionnels des mines, alors que la crise du secteur céréalier s’exprima de manière singulièrement grave pour les paysans algériens. 

La «  dépêche algérienne » du 23 janvier 1933 écrit pour: « Ce qu’ils mangent, si vous saviez ce qu’ils mangent ! Ils déterrent les racines de « toroda » dont ils font une espèce de farine mélangée s’il se peut d’orge. Mais l’orge ils la vendent moins chère qu’il a fallu la racheter. Quand le ramasseur d’impôts est passé, ils ont couru après l’acheteur… Il est des endroits où l’on a saisi et vendu les trois chèvres et l’âne qui leur restaient pour régler le fisc.»

Pour avoir effectué une enquête en la matière en 1939, A. Camus écrit : « On m’avait prévenu que les salaires étaient insuffisants. Je ne savais pas qu’ils « étaient insultants. On m’avait dit que la journée de travail excédait la durée légale. J’ignorais qu’elle n’était pas loin de la doubler(…) Je suis forcé de dire ici que le régime du travail est un régime d’esclavage. Car je ne vois pas de quel autre nom appeler un régime où l’ouvrier travaille de dix à douze heures pour un salaire moyen de 6 à 12 F. »

M. Dib écrit, pour sa part, dans la « Grande Maison » : « Il n’y avait pas beaucoup de travail dans la ville. La population des journaliers, des tisserands, des babouchiers était inscrite au chômage. Mais ne touchaient quelque chose que ceux, naturellement, qui se rendaient aux chantiers de chômeurs, crées pour fonctionner pendant quelques mois. Les inscrits y étaient admis deux semaines ou trois, ensuite ils cédaient la place à d’autres. Les listes étaient longues : beaucoup attendaient leur tour. Et tout le monde avait faim. »

 

II- De l’expérience nationale de développement économique et social

Ce n’est qu'à partir de 1967, première année du plan triennal,  qu’apparut réellement le projet  de construction d’une économie nationale, pour se développer dans les années 70, notamment à travers ce qui a été formalisé par le concept  d’« industries industrialisantes ».

Un tel processus s’inscrivit dans le cadre :

d’une vision claire quant à la place et au rôle de l’Algérie  dans le monde ; 
d’une stratégie  d’utilisation de ses ressources pour l’instauration d’une économie diversifiée ; d’un horizon temporel déterminé. 

Pour la réalisation d’un tel projet des compétences de haut niveau, furent mobilisées et ainsi consacrées, pour gérer de grandes  entreprises publiques.

L’augmentation substantielle du prix du pétrole facilita la réalisation d’un tel projet dans sa dimension sociale : les gains de productivité économique (résultant d’un marché favorable du pétrole) firent oublier alors (au moins partiellement) les gains de productivité physique (issus d’un fonctionnement efficient de l’appareil de production). La saine articulation, amélioration de la productivité- augmentation des revenus dont l’inversion devait être  provisoire du fait de l’état de la population en 1962, ne fut alors pas (ou peu) rétablie.

Aussi, alors que de nombreux objectifs essentiels sont pratiquement atteints, une économie atypique  a pris naissance. Les causes essentielles  d’une telle économie résidaient fondamentalement dans le mode d’organisation et de  fonctionnement de l’économie et, partant dans les rapports  au travail et à l’investissement.

 

En ce qui concerne le rapport au travail,  un collègue nous répétait souvent ceci: « non seulement la plupart des gens  ne travaillent  pas réellement, mais on leur a  inculqué en plus l’illusion qu’elles sont exploitées. » Cela me fait penser  à une remarque de J. Robinson ; « il y a quelque chose de plus important que l’exploitation, c’est l’absence d’exploitation, c’est-à-dire le chômage. » Ce dernier est bien l’expression de la pire des inégalités. De nos jours, il est bien admis  que ce n’est pas l’exploitation qui est à craindre, mais l’exclusion, individuelle ou collective.

Un tel climat favorisa  la naissance et le développement de nombreuses confusions telles que l’assimilation du travail productif à une  simple occupation, des  salaires-traitements à des revenus sans contrepartie effective (au moins importante), de l’administrateur ou du commerçant à l’entrepreneur,  etc.

De telles confusions nous éloignent de la fameuse boucle, propre à une économie de marché où la relation entre productivité et salaire par exemple est bien établie et où la répartition des gains de productivité est effective ( quand bien même elle serait inégale et qu’elle susciterait des luttes pour réduire cette inégalité), obéissant à une certaine logique et se retrouvant, à des degrés différents, dans l’investissement et la consommation, facteurs essentiels de croissance économique.

 

Concernant le rapport à l’investissement, A. Lewis, Prix Nobel d’économie, a déjà montré que le tournant réellement décisif dans la vie d’une société ne se place pas au moment où elle commence à respecter la richesse, mais à celui où elle met au premier rang l’investissement productif et la richesse qui s’y trouve liée.

Mais les investissements réalisés en Algérie étaient publics ; la participation du secteur privé était insignifiante, en dehors de celle qui résultait d’une distribution de la rente. La liberté d’entreprendre était alors bien limitée, du fait  de l’omniprésence de l’Etat dans l’organisation et le mode de fonctionnement de l’économie.

Les faiblesses structurelles d’une telle économie devinrent alors bien apparentes à partir de 1986 : la croissance économique qui était soutenue par des investissements publics massifs frôlant parfois les 40% du PIB, financés essentiellement par des recettes extérieures dont 97% proviennent de l’exportation des hydrocarbures et le recours à l’endettement extérieur.

Mais l'Algérie subit à partir de 1986, les effets de la crise économique mondiale; les faiblesses structurelles de l'économie algérienne deviennent alors bien apparentes: 97% des recettes Or ces recettes accusent, à partir de 1986, une forte chute (43%), provoquant une diminution du taux d'investissement et, partant, un taux de croissance du produit intérieur brut négatif (-1,4 en 1987 et -2,7 en 1988) et une aggravation du taux de chômage. Les années 90, années de la tragédie nationale, demeurent marquées par une forte chute de la capacité d'importation et une augmentation substantielle du service de la dette extérieure. L’application du Programme d’Ajustement Structurel (PAS) avec toutes ses implications, notamment la réduction des dépenses publiques, a engendré notamment : l’aggravation du taux de chômage qui est passé, selon le BIT, de 10% de la population active en 1985 à 27% en 2001 : 85% des chômeurs sont âgés de moins de 30 ans; la population vivant au dessous du seuil de pauvreté  est passée, selon un rapport de la Banque Mondiale, de 12,2% en 1988 à 22,6% en 1995 et a 24% en 2000.

Depuis 2000,  tout en maintenant le « programme d’aide sociale », l’Etat engagea, grâce  à  l’aisance financière, d’ambitieux programmes de relance et/ou d’appui à la croissance économique, prit  en charge les besoins sociaux des populations en intégrant, à chaque fois, la dimension de développement humain comme  composante essentielle. Des programmes régionaux complémentaires visèrent à rattraper les retards de développement.

Mais est-il possible de continuer indéfiniment,  avec l’ampleur et le caractère extensif des dépenses publiques lorsqu’on sait que ces dernières  sont financées essentiellement grâce aux recettes d’exportations des hydrocarbures et qu’il n’existe pas de mécanismes rigoureux de suivi et d’évaluation de ces  dépenses publiques qui seraient ainsi plus efficaces.

C’est souvent la rareté qui impose la rationalité. La  baisse des prix des hydrocarbures en 2009, puis celle que connaît le pays actuellement se sont  traduites par une chute drastique des recettes d’exportation du pays ; cela nous interpelle au moins parce que nous gardons à l’esprit les situations négatives que le pays a connues avec  « le contrechoc » pétrolier de 1986. Il est vrai que la situation d’alors était bien différente de celle d’aujourd’hui : notre pays a pratiquement  remboursé toute sa dette extérieure, a procédé à une accumulation et à une gestion prudente d’importantes réserves de change et à l’adoption  de mesures préventives appropriées qui lui permettent d’éloigner  la balance des paiements des tensions dans le moyen terme au moins. Mais structurellement l’économie n’a pas fondamentalement changé dans la mesure où elle demeure dépendante des hydrocarbures, et véhicule encore  les caractéristiques essentielles d’une économie « atypique » ; En effet,  malgré les efforts accomplis, les rapports au travail et à l’investissement n’ont pas connu de transformations fondamentales. 

S’il est vrai que le développement est  l’affaire de l’ensemble de la société dont la cohésion doit être préservée, l’Etat devrait inciter davantage ses composantes à considérer le salaire comme la contrepartie d’un travail effectif, d’un gain de productivité  et non d’une simple occupation, et le profit comme la contrepartie du risque,  de la création de richesses et d’emplois et non  comme une part de la rente.

Pour cela, il est nécessaire  de faire la distinction  entre l’économie du commerce qui a connu un formidable développement en Algérie et l’économie de marché qui se heurte encore à des obstacles. Contrairement à la première, cette dernière est  constituée par le marché et l’entreprise.

 

Nous savons bien que ce n’est pas  le marché en soi, mais le système concurrentiel qui assure une meilleure allocation des ressources, des innovations surtout, indispensables à une croissance durable de l’économie ; des marchés monopolistiques et des structures de rentes constituent, au contraire, des obstacles au développement. Le système concurrentiel permet aussi de consacrer les compétences et d’établir une échelle des valeurs plus  appropriée. Cela renvoie également à la bonne gouvernance et  à la transparence.

Nous savons également que le marché génère des différenciations sociales; il tend même à les exacerber alors que la société ne peut tolérer les inégalités au-delà d’un certain seuil si l’on souhaite préserver  sa cohésion même.

C’est pour cela qu’il n’est pas question de faire l’apologie du marché. L’expérience algérienne devrait avoir le mérite de permettre de comprendre que l’on ne doit pas abandonner un dogme  pour un autre ; la nécessaire complémentarité du marché et de l’Etat n’est  plus à démontrer. Le rapport  de la Banque Mondiale consacré au «  miracle de l’Asie de l’Est » a montré que  « les interventions sélectives ne furent ni aussi importantes que leurs défenseurs ne le déclarent, ni aussi hors de propos que ne le prétendent leurs critiques...» On ne peut comprendre le développement de la Corée du Sud, sans prendre en considération le rôle clé joué par l’Etat qui eut recourt à la planification et qui développa, pour cela, des études économiques et un appareil statistique performant.

En ce qui concerne le second élément constitutif de l’économie de marché, il ne devrait s’agir, à terme,  que de l’entreprise qui  innove, prend des risques, crée de la richesse et des emplois durables, et s’impose à l’international parce que compétitive. C’est  cette entreprise, qu’elle soit publique ou privée, qui devrait- être consacrée par l’ensemble de la société et encouragée par l’Etat. Ce dernier  gagnerait alors  à faciliter davantage la  liberté d’entreprendre, d’investir, localement et à l’étranger. Il ressort en effet, à la lumière de diverses expériences dans le monde, qu’un investissement effectué à l’étranger par des nationaux, selon des modalités appropriées, produit en  retour d’importants bénéfices pour le pays et peut constituer un facteur puissant d’attractivité des Investissements directs étrangers dont les avantages ne se manifestent pas de manière automatique. Les différentes expériences ont également montré que : l’engagement préalable du secteur privé national en matière d’investissement est significatif pour l’investisseur étranger (i) ; dans les rapports entre les partenaires locaux et les investisseurs étrangers éventuels, l’existence d’un esprit national d’entreprise constitue un facteur déterminant des conditions et des formes de l’investissement étranger (ii).

Quoiqu’il en soit, c'est à l’Etat qu'il incombe, dans le cadre d’une vision claire et une stratégie appropriée, d’améliorer le climat des affaires et de l’investissement,  en réduisant par exemple la bureaucratie et en améliorant l’accès au crédit, en  renforçant les capacités humaines et institutionnelles nécessaires à son développement, en veillant à la qualité du capital humain. En effet, en l’absence d’un agent public, en charge des dépenses d’éducation, de santé, de R§D, le niveau de l’investissement dans une économie sera sous optimal ; de telles dépenses suscitent des externalités qui accroissent l’efficacité du fonctionnement de l’économie dans son ensemble et du secteur privé en particulier.

C’est ainsi que l’Algérie pourra transformer les difficultés du moment en opportunités génératrices d’espoir fondé, pour notre jeunesse notamment.

 

Pr. Abdelouahab REZIG

 

(1)Professeur des Universités et avocat omis, Abdelouahab Rezig a été Doyen de la Faculté des sciences économiques d’Alger, Directeur du Centre de recherche en économie appliquée au développement ( CREAD), Recteur de l’Université d’Alger3, membre du Conseil National Economique et Social (CNES), Directeur du Centre de développement des Nations Unies  pour l’Afrique du Nord (CEA/ONU), membre du conseil consultatif du rapport des Nations Unis sur le développement humain dans le monde arabe (PNUD), Professeur associé et/ou invité notamment aux universités de Naples, de Lyon, de Grenoble et de  Tempéré.

 

(*): Les contributions publiées sur Liberte-algerie.com relèvent exclusivement de la responsabilité de leurs auteurs 


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