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Plaidoyer pour la lecture

Pourquoi j’irai au Sila

© Yahia/Liberté

“Moi, si j’avais faim et me trouvais dans la rue, je ne demanderais pas un pain mais un demi-pain et un livre”.                 

Misère du monde !  On apprend qu’une pétition circule pour boycotter le Salon du livre ! Au-delà des causes de cette décision qui prend en otage l’imaginaire des Algériennes et des Algériens en apnée toute une année et qui attendent cette bouffée d’oxygène, je ne veux pas polémiquer sur des phrases sorties de leur contexte et visant, dit-on, à porter préjudice à la condition de la femme qui en a vu d’autres en termes de régression sans que les biens-pensants aient remué un cil. Condition qui attend une réhabilitation franche sans arrière-pensée de son rôle dans la société. Ceci est l’affaire de tous et demande de la détermination et de l’endurance. Curieusement et comme l’écrit Voltaire : “Un peuple éclairé est un peuple libre.” C’est-à-dire non manipulable, le livre, la culture sont des vecteurs de lutte contre la pensée unique. De grâce ne mélangeons pas tout !
Mon propos se veut seulement un plaidoyer pour non seulement que le Sila se tienne, mais qu’il faille multiplier ce genre d’initiative salvatrice pour sauver ce qui peut être sauvé de la culture, de la rationalité de la beauté des ouvrages. “Les livres, écrit Paul Valéry, ont les mêmes ennemis que l’homme : le feu, l’humidité, les bêtes, le temps et leur propre contenu.” Mais au fait qu’est-ce qu’un livre? Le livre, dit-on, est là avant même que la lecture ne commence. Il survit à son auteur et a une place particulière que même les supports qui font dans l’éphémère n’arrivent pas à supplanter sa dimension magique.
Mais savons-nous tous vraiment ce qu’est un livre ? Comment prendre conscience des trois aspects fondamentaux d’un livre ? Parmi eux l’aspect matériel (contenant) les aspects littéraires et l’aspect communication qui a toute son importance, il a trait aux créateurs du livre. En dehors de l’auteur sans qui l’œuvre n’existerait pas, il nous faut citer tous les maillons de la chaîne : l’éditeur, le diffuseur le distributeur, le libraire, la bibliothèque. Ce préambule donne une idée des différents intervenants, pour faire aboutir une œuvre les auteurs et les éditeurs   parlent d'un véritable accouchement dans la douleur et la joie de la délivrance quand l’ouvrage (le bébé) est né.
C’est un fait dans notre pays, la lecture se perd notamment avec l’invasion de l’internet, de la tablette… Les bibliothèques ­— les rares bonnes habitudes héritées­ — sont par la force des choses et du peu de considération des responsables en charge, peu fréquentées.  Qu’on en juge, il semble que d’est en ouest, du nord au sud, il y aurait moins de 200 librairies. Cela revient à environ une pour 170 000 habitants. Ce chiffre n’a rien à voir avec celui des pays développés, une librairie par quartier.
 
Encourager la production intellectuelle
C’est dire si tout est à faire. Depuis l’ouverture débridée — pour cause, nous dit-on, de mondialisation — et par mimétisme paresseux, on permet l’importation de n’importe quoi. S’il est important qu’il faille protéger la nation contre toute  perversion criante, il faut dans le même temps encourager la production intellectuelle qu’elle soit scientifique ou culturelle.
Au lieu d’apprendre au jeune Algérien, notamment à travers la lecture, les émissions éducatives, à aimer ce qui est beau et à avoir lui-même sa grille de lecture pour reconnaître dans ce qu’il lit ou il voit à la télé et surtout sur l’internet — véritable cheval de Troie de tout ce qu’on interdit par la porte de la douane et qui nous parvient par la fenêtre de l’internet —, on fait de l’Algérien un assisté, on décide pour lui du bien et du mal rejoignant en cela et dans un autre contexte, la doctrine du bien et du mal à l’échelle planétaire.
 Au lieu d’encourager la lecture en rendant le livre disponible partout, à l´instar des puces et cartes téléphoniques, on attend toujours et depuis cette fameuse politique du livre et qui est comme l’Arlésienne de Bizet. Jusqu’à quand doit-on gérer à la petite semaine des secteurs aussi névralgiques que celui de la culture, du livre ? Jusqu’à quand on permettra l’importation de livres voués au pilon dans les pays européens et qu’on paie à prix d’or ici tuant du même coup toute initiative locale du fait des taxes qui font qu’il est plus rentable d’importer que de produire in situ. Il faut rendre hommage aux éditeurs — les vrais — qui essaient contre vents et marées d’exister en faisant un vrai travail de professionnel. La tenue des salons leur doit beaucoup ; au-delà des insuffisances constatées çà et là et qui ne diminuent en rien les efforts faits, il faut bien reconnaître que ce travail est un véritable mythe de Sisyphe toujours à recommencer.
D’autre part, rien n’incite les auteurs algériens à produire, du fait des délais importants, notamment dans le domaine scientifique et des droits d’auteur dérisoires. De plus, on croit que le fait de ramener des auteurs qui ont choisi de faire leur vie à l´étranger est un signe de développement du livre national, nul n’est prophète en son pays. Il faut bien convenir qu’il n’y a pas de place dans le show médiatique pour les autres, tous les sans-grade.

Faire connaître nos écrivains
Pourquoi  on  n’apprend pas à nous enfants les classiques  algériens  Dib,  Kateb, Boudjedra, Outtar, Benhadouga, qui ne sont pas connus, voire ignorés outre Méditerranée, pourtant ils contribuent à leur corps défendant à bonifier la francophonie. Peut-on demander aussi, au vu de l’importance du livre dans toutes ses dimensions, à ceux qui ont en charge cette immense tâche de nous tracer un cap avec des échéances bien précises autrement que des vœux pieux ? Peut-on rêver à une bibliothèque par commune (il y en a 1541), voire village ? Peut-on inciter les communes naturellement en les aidant à se constituer systématiquement des fonds documentaires par achat d’ouvrages édités auprès des éditeurs algériens en leur garantissant un quota par titre ?  Ce qui les encouragerait à produire plus, si un quota constant leur est garanti.
Peut-on inciter aussi les Algériens in situ à produire des ouvrages scientifiques, cela devrait faire partie des tâches des enseignants, car est-il normal que des ouvrages à 20 000 DA  et plus  soient importés et, de l’autre côté, des auteurs scientifiques, qui sont capables de relever le défi et produire des ouvrages de même qualité pour dix fois moins ne soient pas encouragés ?
Le délitement de la lecture dans le pays doit nous inciter à réagir contre, notamment, ce constat accablant, les pays arabes produisent moins d’ouvrages qu’un petit pays comme la Grèce, ou encore l’Espagne  qui a traduit plus d’ouvrages que tous les pays arabes réunis, et ceci sur plusieurs siècles. Il est connu que l’édition n’est pas rentable, son coût est élevé — si l’on s’en tient à la dimension mercantile de la chose. De mon point de vue, l’État doit favoriser l’édition même à perte car l’amour du livre, l’assurance que des milliers de livres sont lus par les citoyens, par les élèves, cela n’a pas de prix,  c’est une assurance pour le vivre-ensemble.
Dépêchons-nous de nous prendre en charge avant d’être pris en charge. On sait que la mondialisation laminoir fait des identités des spécificités, des richesses des terroirs. Tout doit rentrer dans un moule unique, celui d’une macdonalisation de la culture qui entraîne tout sur son passage et les cultures qui ne sont pas ancrées dans leur terroir disparaissent. On sait ce qu’il est advenu de l’Irak, seul pays arabe héritier d’une civilisation plusieurs fois millénaire et qui avaient en son sein des citoyens instruits et éduqués au point que des professeurs étaient obligés de se séparer, la mort dans l’âme, de leurs livres, leur nourriture spirituelle, pour acheter... quelques nourritures terrestres dont parle si bien André Gide. La lecture, la culture, la production culturelle sont autant de rkaïz  (fondations), dirait Mostefa Lacheraf  — dans un autre contexte—, qui gardent debout la maison Algérie.
On se trompe de combat en tirant sur des ambulances, c’est de mon point de vue le triste sort du livre en Algérie. Se battre pour l’égalité homme-femme, il n’y a pas de combat plus digne car c’est la superstructure de la société qui doit être solide et non bancale. L’instruction le savoir et la culture sont autant de vecteurs pour une prise de conscience rapide.
Il n’empêche qu’on se trompe de combat en  s’attaquant  au livre ! De mon point de vue la lecture, l’amour des livres, la multiplication des bibliothèques, c’est autant de vecteurs contre l’intolérance, la pensée monolithique, la prise en charge d’irrationnel qui exclut toute réflexion par soi-même

Boycotter est un signe de faiblesse
L’avènement du Salon du livre est le seul ballon d’oxygène que nous avons dans l’année. Il nous donne l’illusion que nous ne sommes pas que des tubes digestifs, agressifs faisant de l’incivilité un sport national. Il est possible que ceux qui parlent de boycotter ne connaissent peut être pas toute la magie du livre, le plein de sensation à la lecture. Boycotter est un signe  de faiblesse. Supposons que l’on a boycotté   que se passerait-il ?  Le monde s’arrêterait de tourner ? La condition déplorable de la femme dans notre pays, malgré quelques avancées à doses homéopathiques, s’en trouverait confortée ? Les princes qui nous gouvernent perdront leurs sommeils ? Que non !
Il faut savoir que l’intelligentsia dans ce pays est, comme on dit en physique, une perturbation du second ordre ! Une mince pellicule sur un océan livré à tous les vents mauvais. Ceux qui se frotteront les mains, ce sont eux qui sont ennemis du savoir. Paul Valery avait cité plusieurs ennemis du livre, il serait judicieux d’y ajouter tous les Torquemada de l’Inquisition. Ceux qui vont en souffrir, ce sont les besogneux, les sans-grades, ceux qui pensent s’enrichir culturellement, autrement qu’en s’enrichissant d’une façon honteuse avec des nourritures terrestres.
En appelant au boycott, on ne mesure pas  toutes les conséquences que cela induirait  pour les citoyens qui s’enfonceront un peu plus dans l’anomie, voire même être récupéré en perdant inexorablement le sens de la mesure, de la tolérance. Ce seront aussi les éditeurs et les libraires qui sont en apnée, les éditeurs qui sont exsangues qui continueront à souffrir d’autant que le système actuel favorise les achats d’ouvrages à l’étranger qui sont moins taxées que ceux produits dans le pays.   
J’aurais aimé que les boycotteurs se soient  manifestés quand la librairie du 34, rue Didouche-Mourad a changé d’activité pour être reconvertie en un commerce. La pétition faite n’a rien donné devant l’autisme de ceux qui n’ont pas fait leurs humanités. C’est une librairie de plus qui est passée à la trappe convertie en nourritures terrestres.
J’aurais voulu que les boycotteurs s’investissent pour freiner la déferlante des livres qui veulent de force reformater l’imaginaire des jeunes sans leur laisser de libre arbitre, sans leur laisser l’esprit critique.
J’aurais voulu que nous nous investissions — boycotteurs compris —  pour que l’ouvrage soit gratuit et disponible pour les jeunes. Pour qu’il y ait des bibliothèques à chaque coin de rue. Que nous  intervenons  lourdement avec toute la conviction pour une cause juste auprès du ministère de l’Éducation, censé s’occuper  de l’éducation et non de la couleur du tablier. J’aurais voulu que les boycotteurs se prennent en charge pour leur cause autrement que d’interférer dans quelque chose qui est attendu  comme le Graal chaque année.
J’irai au Sila pour montrer qu’il y a une Algérie qui désire ardemment se cultiver, s’instruire. Le mot de Garcia Lorca devrait être pour nous une boussole. Tous ensemble luttons aussi pour l’émergence d’une Algérie de nos rêves, celle de la tolérance et du vivre-ensemble.


C.E.-C.
(*) Ecole polytechnique, Alger