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CONTRIBUTION

Prohibition et floraison du commerce souterrain

© D.R

Par : Ahmed Tessa

 “Quand l’hypocrisie s’érige en reine, elle remplit l’abreuvoir Et incite à boire.”

Tout le monde peut constater de visu les montagnes de cadavres de canettes et de bouteilles de bière qui ornent les routes algériennes. Et pourtant les bars sont devenus rares, interdits dans presque toutes les wilayas. Ces comportements condamnables – jeter pour polluer et enlaidir la nature – ne sont pas spontanés. Ils ont été suscités et programmés par un environnement administratif  des plus ubuesques – à moins qu’il ne soit programmé à des fins inavouées. Et le cynisme de cette réglementation postule la fin des espaces de consommation de boissons alcoolisés avec le décès du dernier des moudjahidine encore en vie. Les autorisations en circulation n’étant délivrées qu’à cette catégorie de citoyens. N’est-ce pas une insulte à la dignité du noble combat qu’ils ont mené pour délivrer le pays ?
Pour comprendre ce phénomène, ici un parallèle avec un cas historique, légèrement similaire.

Al Capone
An 1923 aux USA : vote de la loi portant “interdiction de la fabrication et de la vente des boissons alcoolisées”. Deux parties de la société américaine sont heureuses de la décision. D’un côté, les religieux intégristes, catholiques et protestants – et leurs adeptes. L’autre partie à se frotter les mains n’est autre que les petits mafieux qui voyaient là une belle opportunité d’élargir leurs activités et de s’enrichir. La tristement période de la prohibition venait de naître avec son cortège de règlements de comptes sanglants, de fortunes illégales amassées. Pauvres la veille, les mafieux deviennent en l’espace de quelques semaines à la tête d’immeubles neufs, de sociétés florissantes, de voitures de luxe… Leurs activités clandestines de fabrication et de vente échappent au fisc dont les agents seront corrompus. L’icône de cette mafia américaine n’est autre qu’Al Capone, finalement arrêté après six années de “ramassage” d’une fortune peinte en rouge sang. Partant de cette activité liée à la loi sur la prohibition, les mafias ont vu grand. L’appétit venant en mangeant, les clans mafieux ont élargi leur rayon d’activité. Après les alcools, ils ont investi le proxénétisme, les machines à sous, l’immobilier et les paris truqués. Pour les polices et les services du fisc, aucune piste n’a été trouvée pour coincer le parrain (Al Capone). Aucune trace de son nom dans les actes de propriété des immeubles et autres signes de richesse qu’il exhibe avec ostentation. Il a fallu d’un achat banal enregistré auprès d’un notaire, pour que son nom surgisse dans les comptes comptables. Un achat qu’il avait omis de déclarer dans sa fiche d’impôt. La loi américaine étant de tout temps très sévère sur l’évasion et la fraude fiscales, il écopera d’une condamnation de 11 ans de prison. Il passera 6 ans dans la tristement célèbre prison d’Alcatraz.
Les meurtres mafieux jonchant les rues et les quartiers de Chicago et de New York, la population américaine en avait ras le bol de cette loi liberticide génératrice de fléaux sociaux. L’élection présidentielle de novembre 1936 amène au pouvoir Franklin Roosevelt qui avait promis de gommer la loi sur la prohibition. C’est cette promesse qui le fit élire.
Ce n’est qu’à cette date que la prohibition prit fin sur le territoire américain avec une loi mettant fin à l’ancienne loi de la prohibition. Seuls 2 États du pays refusèrent d’y souscrire. Ils ne l’appliqueront qu’en 1966.
En Algérie, le phénomène des décharges de canettes vides et des bars ambulants n’est pas une vue de l’esprit. Ce n’est pas dans les caves et dans des usines souterraines que sont fabriquées ces boissons, mais dans des brasseries, tout ce qu’il y a de plus réglementaire. Au pays des miracles, on autorise le robinet à couler (les usines de fabrication), mais on supprime les récipients (bars et autres commerces légaux).
La rareté du produit dans toutes les wilayas crée des situations alarmantes – tant sur le plan de la santé que sur le plan économique.
On a le douloureux souvenir des morts causés par le fameux “Zombretto” des années 1980, période à laquelle avait commencé la chasse aux bars et restaurants “haram”. Le “Zombretto”, cette boisson des pauvres, est un breuvage, mélange d’alcool à brûler et d’autres mixtures. Il paraît qu’il a réapparu avec plus de nocivité ces derniers temps et ferait des ravages parmi les jeunes. Des jeunes (les mineurs) interdits de consommer dans les bars et qui se rabattent sur les “bouis-bouis” sauvages avec tout ce que cela comporte comme risques. Régulièrement, la presse nationale relate des rixes sanglantes avec homicides lors de ces beuveries à la belle étoile ou dans des carcasses de maisons à la lisière des localités, voire à l’intérieur des villes. 

Le syndrome de Tizi 
On se rappelle l’épisode de la prohibition dans la wilaya de Tizi Ouzou dans les années 1970/80. Il fallait se déplacer sur Béjaïa ou sur Alger pour étancher sa soif. De nombreux accidents ont jalonné cette période dont le triste souvenir de la mort de quatre fonctionnaires de la wilaya, de retour de Béjaïa. Un autre fléau a pris de l’ampleur au vu et au su de tous. Lors de la prohibition dans la wilaya de Tizi Ouzou, des fortunes se sont érigées grâce à une réglementation restrictive et dissuasive appliquée dans plusieurs wilayas. L’exemple le plus frappant est celui de ce “baron” des bars clandestins. Un simple ouvrier travaillant à Alger et rentrant chez lui avec un cabas plein à craquer de bouteilles de bière. Au bout de quelques semaines, il achète un vieux tacot et sillonne la route d’Alger quotidiennement. Ensuite, il ouvre un bar nocturne en pleine nature. Ses clients se recrutaient parmi toutes les couches sociales, sans exception. À la fin de la prohibition dans la wilaya, il se retrouve à la tête d’une fortune colossale. Il investit dans l’hôtellerie en Algérie… et en France où il achète des vignobles. Avec une marque de vin à son effigie. Il n’est pas le seul à avoir bénéficié de cette situation. De jeunes chômeurs s’étaient lancés dans l’aventure avec succès. Il suffisait de les contacter pour fixer l’heure et le lieu de la livraison. Parfois sur le seuil de la maison familiale ou par la fenêtre. Une récolte de dinars au vu et au su des autorités en charge de traquer l’évasion fiscale et l’informel.
Si sepuis quelques années, cette wilaya a vu la fin de la prohibition – quoique ! – , les autres wilaya – toutes sans exception – lui emboîtent le pas de nos jours. Elles connaissent exactement le même phénomène de prohibition, de fléaux, de richesses cumulées (hors fisc) par des “barons de la bouteille” locaux. Alger et ses stations balnéaires Est et Ouest – jadis connues pour leur animation touristique – sont, elles aussi, frappées par le syndrome de Tizi. À toute heure de la journée, faites un saut à la mythique Madrague – ou ce qu’il en reste – et vous verrez le scénario grandeur nature. Des jeunes avec des cabas qui viennent vous proposer de quoi calmer votre soif. Le même scénario dans tous les villes du pays. Et cette anecdote vécue racontée par un témoin de la scène. Un couple de touristes belges arrive à Annaba. Il demande à aller voir du côté de la féerique localité d’El-Kala (ex-La Calle) qu’il avait déjà visitée quelques années auparavant. Au restaurant pour le déjeuner, le serveur annonce un menu royal : que du poisson ! les touristes sont ravis, ils passe commande. Ensuite, ils lui posent la question qui fâche : “Qu’avez-vous comme boissons ?” Le plus naturellement du monde le serveur décline les marques : “Hamoud orange, Selecto...” Leur ami algérien leur fait savoir qu’il n’y a pas de vin dans les restaurants. Déçus, les deux touristes se lèvent et sortent. Ils décident de pousser leur virée jusqu’à Tabarka en territoire tunisien. Juste à 10 km de la frontière. Ils seront reçus avec tous les honneurs... de la divine bouteille. Dans la zone industrielle de Sétif, ce sont des méga-dépôts qui vendent librement alors que la ville ne dispose pas plus de deux restaurants autorisés. Dans le parking géant jouxtant ces mastodontes, des dizaines de voitures immatriculées dans les wilayas environnantes, voire plus éloignées, affichent : achat en gros, en demi-gros et au détail. Des dizaines de millions de dinars engrangés chaque jour. Un marché juteux qui ira nourrir les vrais propriétaires de ces méga-dépôts.
De 1919 à 1936, la prohibition de l’alcool aux USA a enrichi de nombreuses familles – pas seulement mafieuses – lesquelles se retrouvèrent du jour au lendemain au sommet de la hiérarchie sociale… et politique. C’est exactement ce qui est visé par les interdictions sélectives en vigueur en Algérie. En plus des fléaux que cela génère (accidents, rixes, banditisme, maladies au zombretto..), cette prohibition “à l’algérienne” cause un énorme préjudice au fisc. Et d’ailleurs, il y a de cela cinq ou six ans, en pleine fermeture à tour de bras de restaurants et de bars, l’association algérienne des brasseries annonçait une augmentation significative du chiffre d’affaires de ses usines. Alors que logiquement c’est la baisse qui est attendue. Comprenne qui pourra les arcanes d’une réglementation administrative qui s’appuie sur un décret datant de ... 1963 voulu et signé par le défunt président Ahmed Benbella. Goûter aux délices d’un méchoui en plein Sahara ou savourer les délices d’un poisson à la braise en bord de mer sans la boisson qui va avec n’est pas alléchant pour attirer les millions d’étrangers dont rêvent les agences touristiques d’Algérie. À l’évidence, tout comme existe la mafia du lait (dixit le ministre du Commerce), on ne peut éviter de se poser la question suivante : existe-t-il une mafia des alcools ? À la différence que cette dernière a un carburant qui la dope. La réglementation administrative.


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