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Quand Chérif Kheddam rassemble Tahar Djaout et Saïd Sadi

©D. R.

Je viens de finir la lecture du dernier ouvrage du docteur Saïd Sadi dédié à Chérif Kheddam où Tahar Djaout que j’ai bien connu surgit dans des instants très pointus du témoignage.

Quand on ouvre la première page, on ne relâche le livre qu’après avoir épuisé les quinze chapitres qui le composent. On y découvre que ce qu’a fait l’artiste dans l’ombre a construit des pans entiers de notre histoire culturelle. Comme le souligne l’auteur, cet engament inconnu aurait pu disparaître à jamais. En tant que militant et citoyen, c’est ce travail anonyme qui m’a le plus intéressé : bouleversant parcours et ô combien instructif pour les chercheurs et le simple citoyen. Mais n’étant pas un spécialiste de la critique de récits, je laisse chacun apprécier par lui-même la qualité de cette étude très documentée de la vie d’un homme dont nous apprécions l’art et méconnaissons l’humanité qui l’a rendu possible. Pourtant comme lecteur, amateur de littérature, je suis un peu resté sur ma faim et il m’est revenu certaines paroles de Tahar Djaout. J’ai noté dans quelques passages, pour moi trop rares et trop courts, un style d’écriture que j’aurais aimé voir mieux développé. La photographie des lieux et de l’instant où avec un de ses amis l’auteur rend visite à Chérif Kheddam dans sa nouvelle maison de Bouzaréah nous installe dans la situation avec une réalité qui trouble et enchante. La justesse des termes et le rythme de la phrase nous plongent dans une ambiance que seules des plumes privilégiées savent rendre. Ces mêmes qualités se retrouvent quand on lit le chapitre du dernier voyage entrepris par le chanteur pour revisiter les chemins de son enfance. Mais le passage le plus dense est, pour moi, la description du climat psychologique qui a marqué la rencontre provoquée par Saïd Sadi entre l’artiste et l’écrivain Mouloud Mammeri. Un moment de pur ravissement. On appréciera aussi la réception qu’a réservée en 1969 un fonctionnaire de la Sned à Saïd Sadi, alors âgé de 22 ans, quand il avait proposé à l’édition son manuscrit portant sur le répertoire de Chérif Kheddam. On revit dans un bureau une séquence cinématographique qui résume toute une époque. La même précision se retrouve également quand est relaté le premier contact avec une Taos Amrouche indignée par l’interdiction de sa participation au Festival panafricain ordonnée par Boumediène. Pourquoi cette capacité à pénétrer les tempéraments et à en rendre compte n’a-t-elle pas été exploitée plus souvent ? Je mesure mieux aujourd’hui ce que m’avait dit un jour Tahar Djaout, alors que nous nous collions à lui à chaque week-end quand il revenait au village. De son domicile, Tahar n’avait qu’à traverser la route pour s’offrir une vue panoramique sur la belle baie d’Azeffoun. Il avait ses habitudes sur cette mythique place du “jet d’eau”. Il contemplait le paysage marin tout en ayant l’œil sur ses deux enfants, Nabiha et Nadia, jouant devant lui en toute sécurité. Autrefois ombragé par des grands eucalyptus, ce site dominant la plage accueillait les brises marines et procurait fraîcheur et détente même quand le soleil est encore au zénith. Plus enclin à l’écoute, ce qui lui donnait l’apparence d’un homme timide, Tahar captait attentivement les paroles de ceux qui lui parlaient. Comme cela se passe assez souvent dans ce genre d’endroits tout autour de la Méditerranée, il y avait toujours dans ces petits regroupements ceux qui animaient “l’agora” en informations et commentaires plus ou moins croustillants. Il nous arrivait d’entendre la même histoire racontée par la même personne plus d’une fois ! Nul ne semblait s’en lasser pour autant ! Les qualités du narrateur primaient sur le contenu, déjà connu, des récits. Pour beaucoup de jeunes citoyens d’Azeffoun, ces temps partagés avec Tahar Djaout, représentaient des sources de fierté, des sentiments d’admiration et des séances pédagogiques qui marqueront plusieurs d’entre nous. L’adolescent puis le jeune homme du village que j’étais faisait partie des adorateurs de celui dont la notoriété n’avait pas émoussé la générosité. J’appartiens en effet à une génération interstitielle coincée entre deux autres. Celle née avant la guerre, qui, pour ceux qui ont eu la chance d’accéder à l’école, a encore pu bénéficier d’un enseignement performant et de qualité et celle, formatée par l’école fondamentale livrée aux forces les plus rétrogrades d’un système pour qui l’enseignement veut dire conditionnement. Notre sauvetage moral et intellectuel nous le devons à une autre génération de militants. Parmi eux, l’un des plus illustres n’est autre l’auteur de ce bel ouvrage qui nous donne  encore tant à apprendre de et sur nous-mêmes. L’histoire retiendra que ses idées (démocratisation par la culture, lutte pacifique par la mise en valeur des droits humains, laïcité puisée dans nos traditions, régionalisation, démocratie de proximité, reconnexion des luttes postérieures à la guerre au message de la Soummam occulté, intégration nord-africaine par le biais de l’appropriation identitaire et historique…) a sauvé du naufrage et offert à l’Algérie des contingents de générations initiés aux valeurs de tolérance, de progrès et de modernité ! C’est sans doute le combat de Saïd Sadi qui a révélé au pays ces femmes et ces hommes qui continuent à entretenir l’espoir malgré la peur et la désolation ambiantes.
C’est à mes lectures d’Algérie Actualité, hebdomadaire francophone où officiait Tahar avec sa si belle plume que je dois mes premières rencontres avec le talentueux journaliste ! C’est aussi ses écrits qui ont orienté mon choix de carrière vers l’enseignement avant de prendre option pour l’histoire. Mais c’est surtout mon engagement militant au RCD qui explique, le plus, l’amitié et les réflexions que j’ai eu l’honneur de partager avec lui.
J’aimais “faire ma propagande” de militant, à vanter avec fougue et certainement un peu d’amateurisme l’exemplarité des idées de mon parti à chacune de nos rencontres et j’attendais d’être approuvé sur-le-champ par celui qui était déjà notre modèle ! Tahar écoutait patiemment ma verve puis comme pour me rassurer sur la pertinence de notre projet, il me lançait un ou deux mots tout simples rappelant sa solidarité avec nos luttes. Mes sollicitations étaient non seulement entendues mais il me “calmait” souvent par cette phrase : “On en parlé avec le docteur” ou “j’ai vu ça avec Saïd”. C’était sa manière de dire son soutien au projet progressiste du RCD et par la même occasion témoigner de son amitié avec son premier responsable en l’évoquant par son prénom. J’apprendrais plus tard que c’est Saïd Sadi qui a mis à la disposition de l’équipe de l’hebdomadaire Ruptures, dont Tahar Djaout était un des fondateurs, le local qui fut le premier siège du RCD à Alger pour permettre le lancement du journal. Il nous avait aussi avoué avoir été surpris par la qualité de la traduction en kabyle que Saïd Sadi avait fait de son recueil de poèmes Solstice barbelé pour les déclamer sur les ondes de la Chaîne II alors qu’il remplaçait pendant son congé le poète Ben Mohamed dans son émission “Sbah lkhir”. Ces témoignages de sympathie, j’ai eu à les vivre à maintes reprises. Plus d’une fois, j’ai assisté à des rencontres entre ces “deux enfants de la région” : Tahar et Saïd.
Ma discrétion et la présence de mon premier responsable politique “m’empêchaient” de prendre pleinement part à leurs échanges. Ces retrouvailles étaient régulièrement rythmées par de franches rigolades, expression de leur amitié réciproque. Au fur et à mesure de ces discussions, je découvrais que les deux personnalités qui façonnaient par leurs idées et leurs combats mes convictions étaient en fait  très proches. Le hasard m’avait comblé.    
Au cours de l’année 1991, le Dr Saïd Sadi venait de publier son livre L’Algérie, l’échec recommencé ?, écrit en prison. Comme pour beaucoup de militants, cette publication fut pour moi un outil de formation politique important. Je dirais même que c’était une source d’instruction civique ! La somme d’informations que contenait l’ouvrage nous a instruits sur les évènements tus ou volontairement déformés vécus par une génération qui a marqué son époque. Et comme pour chaque écrit de Saïd Sadi, je me pressais auprès de Tahar pour recueillir son avis. Ce jour-là, je voulais connaître plus précisément son opinion sur les qualités d’écriture du Dr Sadi car il venait de consacrer à ce livre, L’Algérie, l’échec recommencé ? une note de lecture conséquente dans la rubrique culture de l’hebdomadaire Algérie Actualité. “Vous avez, sans doute, gagné un grand secrétaire général du parti, mais nous avons surtout ‘perdu’ un grand écrivain”, me dira-t-il en tirant sur sa moustache avec son sourire doux et toujours un peu grave.
J’ai longtemps médité cette “sentence” de Tahar Djaout ! À chacune de leurs rencontres, partages et complicités, je mesurais davantage  le sens du propos ! Probablement ; et au-delà de tout, les deux hommes étaient réunis par la beauté, la valeur et la puissance des mots ! Ils étaient at b-bwawal.
Au sens kabyle du terme : c’est-à-dire des hommes du verbe et… de parole.  Ce livre sur Chérif Kheddam, qui éclaire toute une période charnière de notre passé récent,  vient réveiller en moi le point de vue de quelqu’un qui, le premier, avait repéré un vrai talent littéraire. Ce sont ces mêmes mots précis et précieux qu’il fallait trouver pour les transcrire comme épitaphe sur la tombe de Tahar après son assassinat. C’est Saïd Sadi qui a proposé la citation de celui qui était destiné à être un illustre écrivain : “Si tu parles, tu meurs. Si tu te tais, tu meurs. Alors, dis et meurs.”
La phrase est transcrite pour l’éternité sur une petite tombe dans le cimetière d’Oulkhou surplombant, cette fameuse plage toute proche d’un endroit que l’on appelle le Petit Paradis… C’est dans cette même plage qu’est née un été de 1988 l’idée de la création du RCD. Les hasards sont-ils toujours fortuits ?
Plus que tous les autres, ce livre sur Chérif Kheddam ouvre un  vaste débat : Saïd Sadi aurait-il plus pesé sur l’histoire par l’écriture si l’activité politique n’avait pas absorbé son temps et son énergie ? Tahar Djaout avait tranché. Avec la sortie de cette œuvre, je voulais apporter mon témoignage sur une profonde amitié née d’une complicité intellectuelle et renforcée par la passion du mot juste partagée par deux hommes.  Au début pour l’Homme il y eut la parole. Merci docteur pour ce merveilleux livre.

K. R.
Ancien enseignant en histoire


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Commentaires
2 réactions
Dda Ali le 31/05/2017 à 10h36

Votre phrase épilogue renvoie en réalité à celle d'un prologue bien connu. Celui de l'Evangile selon Jean. " Au commencement était la Parole..." Saint Augustin écrira: " Au commencement était le Verbe..." La Parole incarnée à salut. Le parallèle est édifiant.

Dda Ali le 31/05/2017 à 10h40

Salutaire..." au commencement était la Parole..." Evangile de Jean.

Commentaires
2 réactions