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Ancrage et perspectives d’une trajectoire historique

Révolution populaire : résilience et projet

© D. R.

Face à une ébullition généralisée, une économie délabrée, persister à ignorer l’espoir en cours, c’est condamner l’éclosion d’une énergie démocratique nord-africaine, héritière de l’idée nationaliste, née voici un siècle.

Le réveil populaire initié à Kherrata a eu l’effet d’une tornade sous un ciel figé. Qui l’eût cru ? Alors que le peuple tétanisé était promis à un long et avilissant asservissement. Pour son premier anniversaire, la révolution populaire a redoublé de vitalité. En ce cinquante-quatrième vendredi, la mobilisation s’est accrue. S’est dépassée, revigorée. Mieux : s’est relancée pour longtemps, dans des espaces que l’on dit normalisés.

La force de l’insurrection citoyenne réside dans le fait d’avoir su transcender tous les aléas, tous les obstacles, toutes les manœuvres et d’avoir tenu tête, résistance vertueuse, à la répression. L’expression référendaire du vendredi est devenue cet élan salvateur que cherchait la nation depuis l’indépendance “confisquée”. Détournée. Inachevée.

S’y ajoute, par-dessus tout, une vaste exigence de ruptures, unitaire et solidaire, définitivement cimentée par le destin collectif qui s’écrit. Au même moment, faisant fi des insurrections de la rue, le pouvoir s’obstine à ignorer le peuple en marche vers la conquête de ses libertés interdites. 

Leçons de l’an 1
La somme des revendications, à travers les slogans, peut se résumer en l’instauration d’une démocratie, comme régime fonctionnel de l’État civil adossé aux principes proclamés au Congrès de la Soummam, où, fondamentalement, le religieux, l’histoire, la mémoire seront à l’abri du jeu politique. L’acquis sans doute irréversible qu’aura apporté la dynamique pacifique, c’est d’avoir libéré le citoyen de la résignation : le “mur de la peur” est emporté par la fougue populaire, corrosive et joyeuse. 

Qui a délivré autant la parole que les territoires, notamment Alger — citadelle interdite — d’une mainmise aliénante. L’esprit d’une seconde libération à conquérir s’est, ainsi, doté d’une admirable communion plurielle qui a vu la participation de toutes les générations, surmontant les obédiences. Les jeunes et les femmes, à eux seuls, fer de lance d’une mouvance inédite, symbolisent l’espoir ressuscité.

Au fond, jamais les Algériens n’ont eu l’occasion de s’exprimer de manière politiquement aussi élevée, éminemment riche et diversifiée. Sans conteste aucun, le fait le plus marquant en termes mémoriels est l’inscription de la révolution dans la perspective historique. C’est à l’évidence la réappropriation des symboles de la Révolution brandis par la vox populi à l’effet de restituer l’authentique sens, viatique de la citoyenneté, aux référents historiques.

Ainsi, la reconnaissance — massive et solennelle — de l’apport d’Abane, à l’occasion de la commémoration de son assassinat, le 27 décembre dernier, fait que son héritage est associé à la première revendication populaire : un État civil et non militaire. Et, plus loin, à la nature de l’État moderne. La Soummam est citée comme moment fondateur, connecté aux raisonnantes actuelles. De même, Ben M’hidi invoquant la sagesse et la foi militante. Ali Lapointe et Amirouche le courage…

À propos de l’indépendance, Jean El-Mouhoub Amrouche a asséné cette prémonitoire vérité : “L’avenir va se faire à partir d’un passé ressaisi.”  De plus, toujours est-il que, depuis février 2019, la mécanique manœuvrière est unanimement récusée. L’aliénation par le haut du citoyen, recette faite du déni de l’histoire et du contournement de la mémoire, de la manipulation et des tentatives de division, participe d’une constante tendant à la déviation des espoirs de la libération.

Le peuple citoyen, résolu et fixé sur les leitmotive de son combat, a trouvé les ressources du dépassement des machinations tyranniques : les faux clivages régionaux, la désignation obsessionnelle de la Kabylie comme ennemi intérieur, les divisions de circonstance… En cela, outre les provocations cycliques, la stigmatisation permanente de la Kabylie est désormais inopérante. Le pays a saisi la consistance du combat, pionnier et permanent, de la région rebelle dans les luttes démocratiques. 

De là, il convient de tirer un constat : la communion citoyenne naissante est couplée à un esprit de tolérance, fondateur à plus d’un titre. Le slogan “Le peuple veut l’indépendance” résume admirablement cet acquis : restituer la souveraineté à son titulaire, le peuple, dépositaire de tous les pouvoirs. Acquis historique et magistral : pierre angulaire des débats de fond à venir.

L’impérieuse transition
L’alternative ? Le peuple est seul face à son destin. Mais l’Algérien n’a jamais été aussi disponible, abnégué, déterminé. En même temps, sont à l’œuvre, avec méthode et constance, des tentatives des forces rétrogrades, visant l’étouffement du souffle de liberté. La règle est invariable : les vieilles antiennes s’emploient à empêcher la convergence des jeunes voix avec les rêves des militants aguerris des luttes républicaines. Dans ce sillage, les contre-pouvoirs, les syndicats, les organisations autonomes, les partis politiques sont asphyxiés, annihilés.

Le tout relève d’une stratégie d’isolement du mouvement du 22 février : le livrer à l’usure et à la manipulation. L’accouchement d’une nouvelle société est souvent progressif et délicat. Dès lors, la question lancinante, au lendemain du 12/12 est le changement, quand et comment ? Rejeté par la rue et dans les urnes, le système maintient le statu quo face à la rue qui gronde.

Au fil des mois, il n’y a guère d’alternative à la mesure du sacrifice des générations pour l’idéal républicain qui prenne corps dans une société ressuscitée, vivifiée par un désir admirable d’espérance et d’aspirations. Or, à bien des égards, dans les esprits, les chantiers de l’émergence d’une alternative démocratique sont à l’ordre du jour dans les agoras participatives. De surcroît, la marche vers l’Algérie moderne est ancrée comme un défi individuel et patriotique. Des sursauts audacieux se sont produits.

À commencer par les secteurs les plus verrouillés. Geste inattendu, la bravoure du magistrat d’Alger, rendant hommage à la mobilisation populaire, a proclamé l’indépendance individuelle de son auteur, en écho au mouvement citoyen. Et pour cause : la première quête de la révolution démocratique est l’État de droit. À ce titre, la justice indépendante et l’école, laïque et républicaine, dont la mission est de former le citoyen et non point le militant instrumentalisé, sont les marqueurs de la santé démocratique d’une nation.

Au demeurant, en face, le refus d’endosser la revendication populaire de rupture systémique s’est traduit par une réponse judiciaire implacable. À cet égard, l’hommage des manifestants au magistrat dissident acquiert une symbolique citoyenne forte. En tous points, l’événement de Sidi M’hamed renseigne à la fois sur l’état d’engagement et l’élévation politique du mouvement populaire. En ce que, ce faisant, il traduit sa position de porte-voix de la rupture et son statut de contre- pouvoir fécond. D’où il s’infère que la mobilisation plurielle et pacifique est un gage de l’avènement démocratique.

Pacte républicain 
Misant sur la temporalité et l’usure automatique de la dynamique populaire, le régime a choisi la radicalité. Nonobstant la répression et l’isolement médiatique, la revendication pacifique a trouvé les formules justes qui lui ont épargné l’essoufflement. Et, déjouant manipulation et oppression, elle a pu réussir une longévité historique qui marque sa puissance, sa force et les fondamentaux affirmés de la nouvelle société qu’elle prône.

Sur le registre institutionnel, le peuple manifestant hisse l’étendard de la modernité affilié à ses attributs essentiels : la confiance, la légitimité, la transparence et la compétence. En cela, il réclame l’institution d’un nouveau mode de gouvernance, impliquant la remise à plat institutionnelle et constitutionnelle. Un nouveau départ : la refondation de l’État détourné, depuis l’assassinat d’Abane Ramdane en 1957.

En un an d’interminables marches pacifiques, les mécanismes stratégiques tendant à contourner le fleuve du 22 février, à travers le matraquage, l’emprisonnement de l’opinion et l’interdiction de l’action politique, outre la non-reconnaissance du mouvement populaire comme moment historique, conduisent, de facto, la nation à l’inertie et au replâtrage d’urgence. Face à une ébullition généralisée, une économie délabrée, persister à ignorer l’espoir en cours, c’est condamner l’éclosion d’une énergie démocratique nord-africaine, héritière de l’idée nationaliste, née voici un siècle. 

Transition constitutionnelle/révision constitutionnelle  
À chaque révolution sa Constitution. L’insurrection du 22 février exige, en substance, le changement de logiciel politique : la mise en place de pouvoirs équilibrés, légitimés par la souveraine onction populaire, des contre-pouvoirs sans tutelle, un État de droit fiable basé sur un mandat électif révocable, où le dirigeant servira la collectivité au lieu de se servir de la rente et des avantages que lui permet sa fonction.

La pratique démocratique se vérifie davantage à l’aune de l’effectivité des droits et libertés, et les sanctions au manquement à loi, et non à la qualité du texte constitutionnel, aussi performant soit-il. C’est, sommairement, ce qui sépare le césarisme de la démocratie effective et continue, tel que la définit l’éminent constitutionnaliste Dominique Rousseau. Historiquement, depuis la constituante avortée en 1962, l’idée de Constitution et perçue comme instrument au service du monarque en place. 

En témoignent les innombrables révisions constitutionnelles consécutives à chaque changement à la tête de l’État. S’inscrivant en faux contre les bases institutionnelles et la doctrine soummamienne, toutes les Constitutions post-indépendance renseignent, en fait, sur la nature du régime. Au lieu de consacrer la citoyenneté et affirmer les mécanismes de l’expression démocratique dans la cité. 

Les débats de la refondation
Dans ces conditions, le prolongement constitutionnel de la révolution citoyenne appelle une transition historique. Dont le point nodal sera la proclamation de la Charte démocratique de la République qui réconciliera le citoyen avec sa mémoire blessée, définissant les préalables démocratiques inviolables de la République (voir nos contributions : “Instruments démocratiques pour une transition constituante”, publiée dans Liberté du 20 mai 2019 ; “Sens et actualité de l’État soummamien”, El Watan, 20 août 2019). 

Au premier rang desquelles figurera l’attachement définitif de la nation aux principes soummamiens : l’État civil, laïque, démocratique et social. La résilience et la fascinante résistance de la rue doit s’accompagner, à présent, d’une impérieuse étape de fécondité politique : construire le projet alternatif. À chaque révolution son projet, son cap. En guise de symétrie, le Congrès du 20 Août 1956 a transformé l’insurrection du 1er Novembre en Révolution. Concrètement, l’an 1 de la révolution a identifié l’essentiel de la reconstruction nationale.

Il faut bien convenir que, à l’analyse, d’autres modes d’organisation, libres et souverains, auront vocation à délibérer sur les contours de la nouvelle Algérie. Moment historique de rupture, la révolution en cours ne peut être isolée de la longue trajectoire démocratique. Une hantise de l’avenir à fonder, qui a saisi la génération libérée des dogmes, des anachronismes et du culte du providentiel.    
 

Par : Mohammed Kebir 
(*) Avocat, chargé d’enseignements, Franc 
Contact : ktransition57@gmail.com

 

 



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