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Réponse à M. Mouloud Iazourene, fils du colonel Vrirouche

TRIPOLI ET LA CRISE DE L’ÉTE 62

© D. R.

Par : HEND SADI
FIGURE DU COMBAT DÉMOCRATIQUE

Je vous remercie de l’intérêt que vous avez manifesté dans votre mise au point, parue dans Liberté du 9 septembre, à mon article “La Révolution de février à l’épreuve de la Soummam” publié dans les colonnes du même journal en deux parties les 20 et 22 août 2020. Sur le fait essentiel, à savoir le vote du colonel Iazourene (Vrirouche), détenteur des 5 procurations de la Wilaya 3, en faveur de Ben Bella au congrès de Tripoli en 1962, nous sommes d’accord. 
Je tiens à vous rassurer sur un point : je ne nourris aucune animosité contre le colonel Vrirouche dont personne ne peut contester l’engagement ancien dans le mouvement national, d’abord dans le PPA et, ensuite, dans la guerre de Libération nationale dès la première heure. Ce sont là des faits connus et reconnus. Mais là n’était pas le sujet de mon article.
Quant au procès en “légitimité” que vous me faites, il est infondé. Vous me reprochez de ne pas avoir été témoin des événements que j’analyse et d’en parler sans citer “aucune” source alors que j’avais fait référence à quatre livres : celui de Fathi Al Dib, chef des services égyptiens, et trois autres écrits par des Algériens, Hocine Aït Ahmed, Mohammed Harbi et Ali Haroun, qui ont fait œuvre d’historiens et qui, de surcroît, étaient tous les trois impliqués dans le congrès de Tripoli.
Enfin, concernant les trois points sur lesquels vous me portez la contradiction, je profite de cette réponse pour préciser les sources qui fondent mes affirmations. Elles sont tirées des références publiées en notes de la première partie de mon article.
Au préalable, restituons rapidement le contexte de la crise de l’été 1962. C’est important car, à l’évidence, nous y portons des appréciations radicalement différentes.

Le contexte de “l’été de la discorde”
Pour votre part, vous y voyez un simple conflit opposant deux “groupes d’Algériens” avec un avantage au groupe de Ben Bella qui offrait, à vos yeux, la garantie de la préservation de l’unité de la nation et de celle de l’ALN, avantage qui aurait conduit le colonel Iazourene à accorder sa préférence à ce groupe. Même si les deux groupes adoptent l’unique programme voté à l’unanimité et sans débat à Tripoli, j’y vois pour ma part deux équipes, porteuses de projets de société antagoniques, qui se disputent la direction du pays naissant, direction qui allait peser de manière décisive sur la future orientation politique de l’Algérie.
Disons un mot de ces deux groupes engagés dans la compétition. Avec des alliances qui fluctuaient en permanence, il y avait, en gros, d’un côté Ben Bella qui s’appuyait sur l’état-major et les Wilayas 1, 5, 6 et qui bénéficiait, en outre, du puissant soutien, y compris militaire, de l’Égypte et, de l’autre côté, autour de Krim et Boudiaf, le GPRA, les Wilayas 2, 3 et 4, la Fédération de France et la Zone autonome d’Alger (mais Yacef Saâdi était aux côtés de Ben Bella).
Politiquement, Ben Bella se définissait comme “le parti de la restauration arabo-musulmane” (Harbi [4, p. 340]).

•Ben Bella incarnait-il “l’unité de la nation et celle de son armée de libération” ?
Je n’oserais dire, comme vous le faites, que, face à Krim et Boudiaf, Ben Bella incarnait l’unité de l’ALN ou de la nation. Nous lui devons au moins en partie d’avoir fait voler en éclats le CNRA et le GPRA, institutions qui ont mené à bon port le peule algérien durant la guerre. Ce sont les insultes proférées par Ben Bella contre le président du GPRA, Ben Khedda, le 4 juin en séance plénière du congrès de Tripoli, qui provoquent le départ impromptu de ce dernier, entraînant du même coup la fin prématurée du congrès. Cet incident autour des procurations de vote pour le bureau politique du FLN est rapporté par Ali Haroun ([5] p. 28) en ces termes :
“Furieux, Ben Bella se dresse, interpelant le président [du GPRA Ben Khedda] :
‘Le plus grand manœuvrier, c’est toi, et si personne, à ce jour, ne t’a déshabillé, je vais le faire, moi !’ 
‘Tu n’as pas à t’adresser de la sorte au Président. Et s’il faut te dénuder, nous le ferons’, déclare Salah Boubnider, de l’autre côté de la salle, à l’adresse de Ben Bella.”
De son côté, Harbi ([4] p.343) dans la première édition de son livre note : “La séance est suspendue dans le chahut et le brouhaha” et rapporte avec des mots encore plus crus la réplique de Boubnider. Le congrès s’est ainsi achevé sans décision ni vote (qui devait se faire à bulletins secrets) concernant l’élection du bureau politique destiné à devenir la nouvelle direction du FLN. Lorsqu’on parle de 31 voix pour la liste de Krim contre 33 pour celle de Ben Bella, il s’agit d’intentions de votes telles qu’évaluées par une commission (dite des sondages) du congrès. En tout état de cause, les statuts du CNRA stipulent qu’un quorum des deux tiers des suffrages (soit ici 46 voix) est requis pour l’élection de tout organe de direction. Aucune des deux listes ne satisfait ce quorum. 
C’est pourtant la liste des candidats de Ben Bella que ce dernier fait proclamer par Boumendjel comme bureau politique le 22 juillet 1962 depuis Tlemcen. Les demandes de conciliation soutenues en particulier par Mohand Oulhadj visant à remplacer Mohamedi Saïd par Krim dans ce bureau politique chapeauté par Khider qui en est secrétaire général et trésorier se sont heurtées à une fin de non-recevoir catégorique de Ben Bella qui tient obstinément à exclure Krim de la direction. Et il y parviendra.
Dans son livre [3 p.212], l’ancien ministre Saad Dahlab du GPRA (il en démissionna au moment de la crise), loin d’être le plus acharné contre  Ben Bella, n’en brosse pas moins le portrait peu flatteur suivant : “Après avoir détruit la confiance, Ben Bella se mit en devoir de briser l’unité du peuple forgée en sept ans et demi de guerre et d’immense sacrifices.”
Où est, en effet, le souci de l’unité de la nation chez Ben Bella qui choisit de se rendre au Caire pour être reçu par Nasser lorsque le GPRA, dont il est vice-président, fait son entrée solennelle le 4 juillet en Algérie, qui venait d’être libérée après une guerre âpre de sept ans et demi ?
Où est le souci de l’unité de l’ALN chez Ben Bella qui déclare dans une conférence de presse depuis Oran où il est allé se réfugier, tandis que son bras droit Khider, lui, est retranché dans l’ambassade d’Égypte à Alger :  “L’ordre est donné de passer à tout prix en direction de la capitale aux troupes qui soutiennent le bureau politique” (Haroun [5 p. 195]), “à tout prix”, dit Ben Bella, lorsque Ben Khedda appelle à éviter “coûte que coûte” l’effusion de sang.  Certes, Ben Bella affirme aussi, par ailleurs, sa volonté de ne pas tirer sur d’autres Algériens et assure que “les canons des chars seront encapuchonnés”. Mais on sait que cette “expédition d’Alger”, expression utilisée par le journal Le Monde, fit mille morts dont la plupart sont des maquisards de la Wilaya 4. 

•Vous niez que les “Wilayas 3 et 4 se sont dressées, les armes à la main, pour barrer la route à Ben Bella”
Les mémoires de nombreux Algériens encore vivants ayant vécu ces événements tragiques suffiraient à opposer un démenti éloquent à cette affirmation. Mais laissons la parole à un communiqué commun des Wilayas III et IV en date du mardi 4 septembre 1962 repris par le journal Le Monde du 5 septembre :
“Des combats sanglants se déroulent depuis ce matin 7h à Oued-Djenane dans le djebel Dhira entre Sidi Aïssa et Aumale.” Assimilés à des “envahisseurs”, les adversaires sont identifiés dans le communiqué qui poursuit : “Les forces agressives placées sous les ordres du bureau politique provisoire et de l’ex-état-major ont attaqué les moudjahidine avec un armement lourd (artillerie et armes automatiques). Les moudjahidine ont opposé une farouche résistance et ont repoussé les envahisseurs.
D’ores et déjà, des dizaines de morts et blessés graves sont à déplorer. Les combats se poursuivent avec une extrême violence. 
L’opinion algérienne doit savoir que l’armement utilisé par les forces agressives provient de dons des pays frères et amis pour mener le combat libérateur. Détenu aux frontières par l’ex-état-major, il n’a été introduit en territoire national qu’après l’indépendance.”
Un témoignage émanant du camp adverse confirme précisément ces combats (Haroun (5, p. 194) : “Évoquant la lutte qui opposa son bataillon aux djounoud des Wilayas III et IV dans le Djebel Dira entre Sidi Aïssa et Aumale (Sour El-Ghozlane), le général-major Khaled Nezzar, alors jeune officier de l’armée des frontières, écrira dans ses mémoires : ‘‘Malheureusement, l’intensité des combats qui s’en étaient suivis, jamais je n’en ai vu d’égale, pas même durant la guerre de libération […] La riposte le lendemain fut sans merci.’’
D’autres combats menés à l’ouest d’Alger (Orléansville, Masséna) par les moudjahidine de la Wilaya 4 affrontant les forces de l’état major qui provenaient du Maroc ne sont pas moins meurtriers. 
Concernant l’armement lourd dont fait état le communiqué, Fathi Al Dib [2, pp. 399 et 400] donne la liste établie par Boumédiène et présentée par Ben Bella à Nasser le 9 avril 1962, donc après le cessez-le-feu, et donc dans la perspective de mater les troupes de l’ALN de l’intérieur qui avaient libéré le pays. 
Et lorsque Ben Bella se félicite de l’arrivée de l’ANP à Alger et du triomphe du bureau politique qu’il attribue “au peuple”, Harbi [4, p. 371] oppose un démenti : “Le Bureau politique a triomphé grâce aux troupes de l’état-major. Et si Ben Bella voulait l’ignorer, la réalité viendra sans cesse frapper à sa porte pour le lui rappeler, jusqu’au jour fatidique du 19 juin 1965.”

•Vote du colonel Iazourene et ses conséquences. Le vote du colonel Iazourene traduisait-il la volonté de ses mandants ?
Voici ce qu’écrit Harbi [4, p. 339] : “Yazourene qui est détenteur des mandats de Kabylie, en se désolidarisant de Krim, assure la majorité à Ben Bella.” Il ajoute plus loin [4, p. 342] : “Les votes du colonel Yazourene et du commandant Benchérif au nom des Wilayas III et IV soutiennent Ben Bella et ne traduisent pas la volonté de leurs mandants, au nombre de 9. Leurs procurations faussent donc le vote.”
Ali Haroun [5, p. 45] rapporte que lorsque Krim était à Rocher Noir, celui-ci prit “aussitôt contact avec Mohand Ou El Hadj de la Wilaya III, qui lui est toujours resté fidèle”. De cette fidélité, témoigne aussi Amar Azouaoui, dernier secrétaire de Mohand Oulhadj qui a assisté à une entrevue secrète ayant eu lieu à Azazga entre le colonel de la Wilaya 3 et Krim avant sa rentrée officielle avec le GPRA. D’innombrables témoignages et actes du chef de la Wilaya 3 confirment l’affinité entre les deux hommes.  S’agissant plus précisément du vote au CNRA, Ali Haroun [5, pp. 133 et 134] écrit : “Si l’on tient compte de la réalité des volontés exprimées, et non des signatures apposées par des mandants qui, manifestement semblent avoir outrepassé leur mandat — pour ne pas donner à leur geste une autre qualification —, les voix des Wilayas III et IV ne sauraient être décomptées à l’appui des prétentions de la coalition de Tlemcen, ainsi que leur comportement l’a prouvé sans équivoque.”
Enfin, le livre de Harbi publié du vivant des colonels Bencherif et Iazourene n’a suscité à ma connaissance aucun démenti de la part des concernés. Par les éléments que je viens d’apporter, j’espère sincèrement vous avoir convaincu que ma préoccupation n’était pas de faire le panégyrique de tel personnage au détriment de tel autre et que la motivation de mon article était tout autre, orientée vers l’avenir. Les itinéraires de tous les personnages historiques sont bien plus nuancés que les images qu’en donnent les clichés galvaudés. Si j’ai évoqué ce moment-clé qu’a constitué l’été 1962, c’est pour montrer combien est fragile la vie d’une nation et comment, en quelques semaines, s’était envolé un destin que nous pensions mérité, et d’une certaine façon acquis au terme d’une lutte longue et éprouvante.
Et aujourd’hui, nous sommes de nouveau sur un chemin de crête. L’étendue des dégâts causés par la gestion mise sur les rails en 1962 est considérable ; une gestion brutale, injuste, dominée par une idéologie rétrograde et sectaire qui a séquestré notre histoire, nié notre identité. À présent, nous avons bien moins d’atouts qu’en 1962. 
Des solutions encore possibles alors sont devenues obsolètes. Nous devons d’urgence et avec audace nous orienter vers l’invention d’un avenir libéré des tabous qui ont fait de l’Algérie combattante de la Soummam, autrefois pays phare d’Afrique, une province du golfe arabique à la traîne derrière le Soudan.


Bibliographie
(1) Hocine Aït Ahmed : Mémoires d’un combattant, éd. Bouchène, 1990.
(2) Fathi Al Dib : Abdel Nasser et la Révolution algérienne, éd. L’Harmattan, Paris, 1985.
(3) Saad Dahlab : Pour l’indépendance, Mission accomplie. Éditions Dahlab, 1990.
(4) Mohammed Harbi : FLN mirage et réalité, des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), éd. Jeune Afrique, 1980.
(5) Ali  Haroun : L’été de la discorde, Algérie 1962. Casbah Éditions, 2009.


 

 


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