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Le financement non conventionnel de l’économie

Une arme de destruction massive

© D.R

Après avoir mangé son pain blanc, le régime se retrouve entre le marteau et l’enclume. Il cherchera, à n’en pas douter, à gagner du temps, en retardant au maximum l’application des mesures annoncées.

Le financement non conventionnel qui a été décidé par le dernier Conseil des ministres fait partie des mesures les plus controversées du  plan d’action qui vient d’être présenté par Ahmed Ouyahia.
Avant d’aborder les graves conséquences de ce financement d’un type inédit, j’aimerais situer le cadre dans lequel ce plan d’action a été décidé. Tout d’abord, ce plan d’action est tout sauf original, car il est le reflet du Plan Tebboune de juin dernier qui lui même est la réplique de celui de Sellal de 2016. Et tous ces plans sont présentés explicitement comme l’exécution du programme du Président. En fait ces plans sont une parfaite indication des objectifs annoncés mais qui n’ont jamais été réalisés.
Ensuite les mesures qui y sont présentées comme un ensemble de réformes à caractère politique, économique et social ne sont qu’un catalogue de vœux pieux.
Sont servis à longueur de sections et de chapitres les termes “améliorer, dynamiser, soutenir, encourager, rationaliser, etc.”, des slogans répétés à l’envi depuis 1999. Nulle trace de bilan et d’autocritique, d’erreurs commises à corriger, alors que l’échec est patent, à tous les niveaux. Pourtant, en d’autres circonstances, aussi bien Ouyahia que Sellal ont déclaré “avoir échoué sur tous les plans”, sans en tirer la seule conclusion qui s’impose : démissionner, ne serait-ce que pour servir de fusibles au Président.
Ce plan survient dans un contexte de grave crise économique, qui justifie une intrusion de plus en plus grande du FMI, à qui l’on doit certainement quelques-unes des réformes le plus hardies de ce plan.
Même si elles sont exprimées de façon timide, voire masquées, pour ne pas effaroucher le peuple, l’énoncé de certaines d’entre elles préfigurent des lendemains sombres sur le plan social. Il faut lire entre les lignes pour comprendre que les réformes présentées sonnent comme une mise en cause de la gouvernance suivie. En particulier, on prépare l’opinion à la liquidation de ce qui reste du secteur public. La phraséologie nébuleuse utilisée est destinée à complaire à cette institution tout en cachant au peuple l’austérité sans précédent qui se prépare. Mais sous les slogans trompeurs la panique se sent.
Après avoir mangé son pain blanc, le régime se retrouve entre le marteau et l’enclume. Il cherchera, à n’en pas douter, à gagner du temps, en retardant au maximum l’application des mesures annoncées. Gagner du temps, quitte à tromper, en même temps, et le FMI et le peuple. Mais la marge de manœuvre est devenue plus étroite que jamais et les faits sont têtus.  C’est dans ce contexte qu’on nous sert ce “financement non conventionnel” qui est un doux euphémisme derrière lequel se cache une arme de destruction massive. La destruction de ce qui reste comme espoirs de redressement économique. C’est l’unique solution qui reste à un régime qui s’accroche au pouvoir pour éviter la faillite du pays. Car après 17 ans de pouvoir ininterrompu, exercé par trois Premiers ministres en alternance, le pouvoir en place sait que désormais il n’a plus les moyens financiers de sa politique. Il sait la paix sociale menacée, mais il doit impérativement se donner les moyens de payer les  fonctionnaires et les soldats, les deux piliers principaux qui  garantissent le truquage des élections et la répression si la rue venait à s’enflammer.
On ne doit pas considérer ce financement très particulier comme une préconisation du FMI, mais comme une alternative à la dévaluation massive, arme préférée de cette institution. Bien entendu, le FMI ne peut pas se substituer à la volonté politique du pays, tant que nous ne frappons pas à sa porte, dans le cadre d’un accord d’ajustement structurel qui viendrait consacrer une faillite déclarée.

Qu’est-ce donc que ce financement non conventionnel ?
Le pouvoir nous présente ce type de financement comme une panacée, voire un instrument de financement ordinaire, expérimenté sous d’autres cieux. En réalité, il n’est que le moyen de financer le déficit budgétaire par la création monétaire. Faute d’avoir assez de ressources fiscales pour financer les dépenses budgétaires, la décision a été prise de fabriquer de la monnaie sans contrepartie productive. Rappelons que les contreparties de la masse monétaire en circulation sont l’or, les devises  et les avances à l’économie. Ces avances sont :
-  soit le réescompte d’effets qui sont présentés par les banques commerciales à la Banque d’Algérie, effets de commerce représentatifs de crédits aux entreprises qui créent de la richesse,
 - soit des avances non remboursables au Trésor public pour financer le déficit budgétaire.
Comme les dépenses budgétaires ne créent pas de la richesse, les avances au Trésor sont strictement plafonnées par la loi. L’article 45 de la loi sur la monnaie et le crédit (LMC) les limite en effet à 10% des recettes fiscales ordinaires (hors donc les recettes tirées du pétrole et du gaz). Le problème est que le Fonds de régulation des recettes a été épuisé et que le déficit budgétaire atteint des sommes qui dépassent de loin ce qui peut être financé, sans danger, par la création monétaire. Les 10% en question ne représentent que 300 milliards de dinars environ alors que le déficit prévu est de 1250 milliards. Ecore que ce chiffre est largement sous-évalué. Le déficit probable sera plus près de 2500 milliards de dinars.
Le déficit pour 2017 est sous-évalué car, en l’absence d’un Parlement crédible, la loi de finances a surestimé les recettes (+30% pour les hydrocarbures, +13% pour les recettes fiscales ordinaires) et minimisé les dépenses (-28% pour le budget d’équipement et -4% pour le budget de fonctionnement). Impossible d’atteindre de tels résultats. Car, en l’état actuel des choses, on ne voit pas comment on peut augmenter les recettes en provenance des hydrocarbures de 30%, vu l’état actuel du marché pétrolier et gazier. Comment réduire, par ailleurs, le budget d’équipement, déjà rachitique, de 28% sans freiner gravement les investissements dans les équipements publics et rogner davantage sur les subventions ? Sans provoquer, autrement dit, une flambée du chômage et du mécontentement social…
 La solution imaginée est donc d’amender les statuts de la Banque d’Algérie. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que c’est le verrou de l’article 46 de la loi sur la LMC qu’il faut sauter. Accessoirement aussi celui de l’article 45, qui interdit à la Banque d’Algérie d’acheter des bons du Trésor ou de consentir de avances aux banques commerciales contre nantissement de bons du Trésor quand ces opérations sont traitées au profit du Trésor public. En attentant aussi gravement à l’indépendance de notre Banque centrale, dernière institution restée relativement indépendante, au moins sur le plan formel, le pouvoir s’arroge le droit de fabriquer à volonté des dinars, et ce, pendant 3 années (c’est écrit noir sur blanc dans le plan d’action). C’est-à-dire jusqu’en 2020. Si mes estimations sont correctes, et en l’absence de dévaluation massive, ce sera pas moins de 7000 à 8000 milliards de dinars à fabriquer. Soit, en 3 ans, plus de dinars qu’il n’en a été créé depuis l’indépendance !  Cette politique est à elle seule le plus parfaite illustration de l’échec dramatique des politiques économiques suivies depuis 1999.

Le pouvoir avait-il d’autres choix ?
- Il y a d’abord l’endettement extérieur, mais il continue d’être rejeté. Pas pour les bonnes raisons, d’ailleurs, et de toute façon il est trop tard pour y recourir car l’urgence n’est plus dans le financement des investissements, mais dans celui de la consommation et des dépenses courantes. Et il n’est rien de pire que de financer la consommation par de l’endettement.
- Il y a ensuite la dévaluation. Le pouvoir a été contraint d’y recourir, mais de manière graduelle, car il craint de devoir pas assumer ses conséquences sur l’inflation et le choc qu’elle induira sur le fragile tissu économique. La population ne peut pas ignorer en effet que la dévaluation est de la responsabilité directe des autorités. Elle leur imputera donc toutes ses conséquences.
Le dinar a commencé à être dévalué lentement mais régulièrement depuis deux ans, mais sa faible ampleur n’a pas suffi à rétablir les équilibres. C’est l’arme favorite du FMI, pour qui il faudrait déjà dévaluer notre monnaie de 50%, pour commencer. Pour mémoire, le dinar a été dévalué de 400% entre 1994 et 1997, consécutivement à l’accord d’ajustement signé avec le FMI.
- Une autre solution aurait consisté à continuer à puiser dans les réserves de change pour assurer un niveau d’importation suffisant pour maintenir le pouvoir d’achat des citoyens et un fonctionnement relativement normal de l’appareil productif. Mais cette solution a été également écartée car elle épuiserait d’ici 2019 les réserves de change, qui sont la garantie de survie du régime. Il y recourra seulement de manière ponctuelle en cas d’émeutes.
- Il y a, enfin, les réformes tendant à corriger les problèmes structurels de notre économie, source des déséquilibres financiers. Mai outre leur caractère impopulaire, il faudrait du temps, au moins 4 à 5 ans, pour que ces réformes donnent leurs fruits. Or, le régime ne dispose ni de temps ni de la légitimité nécessaire pour les accomplir. On peut dire qu’il a grillé ces deux cartouches, qui étaient pourtant entre ses mains, au début de son règne.
Dans ces conditions, il ne lui reste que le financement monétaire de l’économie, pour financer notre budget et équilibrer nos comptes extérieurs.
- Financer notre budget et parer à l’urgence. Il s’agit en priorité de payer les fonctionnaires et les salariés de l’appareil de sécurité, assurer aussi le fonctionnement des services publics. Quitte à payer toutes les dépenses avec de la mauvaise monnaie, de “la monnaie de singe”, selon l’expression consacrée.
-  Équilibrer nos comptes extérieurs, c’est-à-dire de la balance des paiements. Faute de pouvoir exporter autre chose que des hydrocarbures, du moins dans l’immédiat, le financement par la planche à billets va permettre de réduire les importations. Comment ? En réduisant le pouvoir d’achat des ménages et des entreprises. En faisant ce qu’on appelle une politique de la demande, après avoir échoué à faire une politique de l’offre. Ceci induit que les citoyens devront consommer beaucoup moins. Le régime espère qu’ils ne s’apercevront pas de la manœuvre, qui est l’exact opposé de sa politique d’achat de la paix sociale suivie entre 2000 et 2015. Le financement par la planche à billets permettra en effet de financer les dépenses budgétaires par l’inflation qui résultera de la fabrication d’énormes quantités de dinars, sans aucune contrepartie productive. C’est comme si on instaurait un impôt invisible, très lourd, sur les classes pauvres et moyennes.
Les épargnants ne seront pas non plus épargnés, si je puis dire, car leurs revenus seront mangés par l’inflation. Quant aux entreprises, elles auront du mal à emprunter pour financer leurs investissements car les crédits leur coûteront beaucoup plus cher.  En plus de l’inflation, nous aurons donc un ralentissement général de l’activité économique qui aggravera le chômage existant. Voilà pourquoi la monétisation sans limite de la dette publique est considérée comme le pire des solutions, pire même que le financement par la dévaluation. Car la dévaluation, même si elle est aussi un aveu d’échec, reste une décision de gestion, clairement et politiquement assumée, qui oblige les pouvoirs publics à prendre un certain nombre de mesures de sauvegarde au niveau du tissu économique et des populations vulnérables. Outre ses inconvénients connus, elle présente quelques effets positifs, en particulier sur les exportations hors hydrocarbures, qui sont justement un des axes du plan d’action, et sur le tourisme. Le financement monétaire, au contraire, détruit l’économie par ses ravages inflationnistes tout en provoquant une flambée du chômage à des niveaux sans précédent. De plus, il n’appelle pas à la mise en place de mesures de sauvegarde sur les secteurs vulnérables de l’économie, car il prend tout le monde par traîtrise. Le rôle des économistes algériens est ici d’informer les citoyens sur ce nouveau méfait, d’un genre inédit.


A. B.
(*) Président de Nida El Watan, ancien ministre délégué au Budget.