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DÉCÈS DE LA PARTURIENTE DE DJELFA

Une interpellation et des interrogations

© D.R.

Le décès de la parturiente de la wilaya de Djelfa et de son bébé le 25 juillet écoulé est à coup sûr l’évènement médico-légal le plus tragique, le plus inacceptable de ces dernières années tant d’abord pour les victimes et leur famille, voire la société entière et a fortiori pour les responsables en charge de la santé des citoyens et au premier rang le corps médical et l’administration de la santé. Il nous interpelle, en tant que Conseil régional de l’Ordre des médecins de Blida, d’autant que ce drame est intervenu dans son territoire de compétence.

Il nous interpelle en tant qu’Ordre professionnel chargé de défendre le malade, la profession et enfin la corporation médicale. Le drame de Djelfa a créé un véritable séisme dans notre système de santé et une onde de choc qui traverse toute la société. Il en révèle voire confirme de façon dramatique les insuffisances de notre système de santé. Nous sommes proprement choqués devant cet incroyable triple refus de prise en charge de l’accouchement d’une jeune femme de 23 ans, par 3 établissements hospitaliers dont celui de Djelfa dédié à la Mère et l’Enfant et censé prendre en charge en toute circonstances, les cas qui seraient au-dessus des capacités de prise en charge des autres établissements hospitaliers de la wilaya. Au-delà du constat et du sentiment de révolte, et sans vouloir éluder les responsabilités du corps médical, sages-femmes comprises, et/ou de l’Administration qu’il faudra déterminer, il s’agit pour notre Institution d’essayer de comprendre, en l’état actuel de nos informations, les causes multiples et successives qui ont conduit à ce drame et d’en tirer les leçons et les enseignements afin d’éviter qu’il ne se reproduise. Il y a eu dans cette affaire une conjonction, une somme de défaillances tant de l’administration de la santé de la wilaya de Djelfa que de la prise en charge médicale de cette parturiente. Pour la bonne compréhension, les sages-femmes font partie du corps médical. Pour ce qui relève de l’administration de la santé, plusieurs interrogations s’imposent d’elles-mêmes. Comment se fait-il qu’il n’y avait pas de médecin de garde à Aïn Oussera, en sachant que le médecin prévu lors de cette journée était en arrêt de travail. La direction de l’EPH de Aïn Oussera avait-elle eu le temps suffisant pour procéder à son remplacement, si besoin par voie de réquisition d’un médecin de l’établissement hospitalier, disponible ce jour mais non de service, voire extra hospitalier. Que prévoit la règlementation dans ces cas extrêmes. Si elle existe, a-t-elle été appliquée ? Si vide règlementaire il y a, il faudra le  combler dans les meilleurs délais. La majorité des accouchements est assurée de bout en bout par les sages-femmes car l’immense majorité des accouchements est eutocique, c’est-à-dire se passant sans difficultés et qui sont du champ de compétence des sages-femmes. Dans le cas d’espèce s’agissait-il d’une grossesse et/ou d’accouchement dystocique, hors du champ de compétence de la sage-femme, justifiant son évacuation ? Les informations consignées dans le dossier médical de la parturiente sont d’une grande utilité à ce titre. À supposer qu’il s’agisse d’un accouchement dystocique hors du champ de compétence de la sage-femme et en l’absence du médecin, une évacuation s’imposait. Pourquoi celle-ci ne s’est-elle pas faite dans une ambulance ? A-t-elle été demandée ? Était-elle indisponible et pour quelles raisons ?  Une lettre de liaison a-t-elle été faite pour l’EPH receveur expliquant les raisons de l’évacuation. L’EPH de Hassi Bahbah, situé à 50 km d’Aïn Oussera, a-t-il été informé et prévenu de l’arrivée de cette parturiente ? Il semble que l’une des raisons, si ce n’est la seule, de son évacuation est que la parturiente soit une nullipare, n’ayant jamais accouché et dont c’est la première expérience. Les sages-femmes, dans un souci d’extrême prudence,  rechignent à prendre en charge de telles parturientes. Les éléments du dossier et de l’enquête nous éclaireront sur ce point. À l’EPH de Hassi Bahbah, la parturiente a-t-elle été examinée ? Y a-t-il eu un dossier médical ? A-t-elle été évacuée parce qu’elle est hors-secteur, motif souvent invoqué pour refuser les malades, ou parce qu’elle était une nullipare plutôt à éviter ? Si l’accouchement était dystocique, a-t-elle fait appel à un médecin ? En l’absence incroyable d’un médecin de garde, a-t-on respecté les règles en matière d’évacuation tel que rapporté plus haut. À l’EPH de Djelfa, distant de 50 km de Hassi Bahbah, soit à 100 km du point de départ, le centre Mère et Enfant, doté en ressources humaines et en équipement est censé répondre en toutes circonstances aux cas qui se présentent à lui, notamment les cas compliqués évacués des autres établissements de la wilaya. Le même scénario semble se répéter, suscitant les mêmes interrogations aggravées par le fait que le travail était certainement avancé vu le long temps écoulé, la distance parcourue, 100 km, avec les aléas des conditions de transport. Comment justifier une évacuation d’un établissement vers un autre moins doté en compétences professionnelles et en équipement ? Peut-on imaginer un CHU valablement évacuer un patient ver un EPH ? Sur le plan médical, l’accouchement appartient tant aux sages-femmes en cas de grossesse et accouchement sans problèmes, dits eutociques, qu’aux médecins obstétriciens en cas de problème lors de la grossesse ou de l’accouchement. L’eutocie appartient à la sage-femme, la dystocie aux médecins. Quel était le statut obstétrical de cette parturiente ? La nulliparité est-elle un facteur de dystocie ? Les sages-femmes ont-elles géré seules de bout en bout cette affaire ? Ont-elles fait appel à un médecin ? La réponse à ces questions permettra de mieux appréhender les responsabilités du corps médical. Le drame de Djelfa a mis a nu les insuffisances dans l’organisation de la prise en charge en milieu obstétrical, et certainement au-delà. Les problèmes d’aujourd’hui ont leur origine dans les insuffisances de notre politique de santé des dix ou vingt dernières années, formation, équipement, rigueur, attractivité des médecins pour le secteur public, colonne vertébrale de notre système de santé. Ne pas en tirer les enseignements et  corriger le tir ne fera que les perpétuer. Les solutions pourtant existent pour peu qu’une réelle volonté politique les sous-tendent.
SECTION ORDINALE RÉGIONALE DES MÉDECINS DE BLIDA
Wilayats de Blida – Djelfa – Médéa - Tipasa.


Le président  Dr TERKMANE Yacine