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A la une / Contribution

Chérif Kheddam-Saïd Sadi :

Une tranche de vie

© D.R.

Le dernier livre de Saïd Sadi relance un vieux débat : l’action politique empêche-t-elle la production intellectuelle ?

Le sujet qui commence à dater revient à l’occasion de la sortie du livre dédié à Chérif Kheddam. Nous avons tous, à un moment ou un autre, entendu le questionnement : l’ancien président du RCD aurait-il mieux fait de se contenter d’écrire au lieu de s’engager dans l’organisation des luttes politiques ? La chose se discute comme si ces deux occupations étaient obligatoirement exclusives l’une de l’autre. En l’espace d’un mois, cette discussion est repartie à trois reprises dans les médias avec la même sentence, plus ou moins définitive : l’ancien membre fondateur du MCB, de la Ligue des droits de l’homme et du RCD aurait été plus “rentable” à la collectivité s’il avait consacré son action à la seule production littéraire. Le 23 avril, Arezki Metref (1) écrit, après avoir écouté Saïd Sadi au Salon du livre de Boudjima lors de la présentation de son livre sur son ami Chérif Kheddam : “On ne peut pas dire que Saïd Sadi n’est pas un intellectuel brillant. Qu’on soit d’accord ou pas avec lui politiquement. Quand on l’entend parler, on est obligé de convenir qu’il sait vraiment causer et de quoi il cause. Il est venu présenter son dernier livre consacré à … Chérif Kheddam ! Eh oui, on ne le croirait pas hein ? Un homme politique ne parle pas que de politique. Saïd Sadi interroge les icônes de son propre panthéon et il en extrait ce qui les fait inscrire dans le récit collectif.”
Dans la même semaine, un autre intellectuel kabyle, Youcef Merahi (2), se désolant d’avoir manqué la conférence déplore : “Dommage, j’ai loupé la dédicace du docteur Saïd Sadi, un politique qui verse dans un essai sur le maestro Cherif Kheddam, c’est rare en Algérie. J’ai toujours dit, et je le redis, que la politique nous a privés d’une grande plume.”
Le 4 juin, Kamal Rebai (3), intervenant sur le même ouvrage, cite Tahar Djaout auquel il demandait de préciser son appréciation sur  la qualité d’écriture de Saïd Sadi : “Vous avez gagné un grand secrétaire général mais nous avons perdu un grand écrivain”, a répondu le défunt auteur des Chercheurs d’os.
J’ai assez travaillé avec celui qui est l’objet de ces interrogations pour m’inviter à ce débat qui semble faire l’unanimité. De plus, des circonstances particulières ont voulu que je sois témoin de situations qui permettront aux uns et aux autres de mieux saisir la nature de la relation qui liait l’auteur et l’artiste auquel il dédie son dernier ouvrage. J’avais aussi le triste privilège d’annoncer la mort de Chérif Kheddam à Saïd Sadi. Je donne ici un avis moins tranché que ce que l’on a déjà pu entendre à ce propos.
II y a des moments où on peut être saisi de stupeur et même un peu scotché quand on découvre une facette inattendue chez un personnage qu’on pensait pourtant bien connaître pour l’avoir vu agir et réagir dans des conjonctures les plus surprenantes. Dans la fournaise du combat démocratique mené dans un pays où aucune règle ou loi ne protège des pires attaques, Saïd Sadi a eu à faire face à toutes sortes de situations. Comme beaucoup de responsables du Rassemblement, j’avais eu l’occasion de constater la capacité du docteur à encaisser et analyser lucidement les informations les plus imprévues. Cette fois, j’observais chez lui, pour la première fois, un abattement, j’allais dire une forme de détresse.
Les faits remontent à ce 24 janvier 2012. Nous rentrions à trois de Bruxelles (Dr Saïd Sadi, Dr Rafik Hassani et moi-même), après deux journées harassantes d’échanges et de débats auprès de la Commission et du Parlement européen. Nous avions conduit une mission dans le cadre d’une campagne de sensibilisation contre les fraudes électorales par lesquelles s’est toujours maintenu le système algérien. Nous avions passé nos nuits à analyser les compositions des groupes de travail que nous devions rencontrer, chaque membre étant, d’une façon ou d’une autre, le relais de son pays d’origine ; ce qui voulait dire que les intérêts nationaux de chacun, liés aux capacités de pression d’Alger, pesaient considérablement dans les positions de nos différents vis-à-vis. Il fallait donc anticiper les tergiversations ou les complaisances qui pouvaient contrer nos arguments. Notre objectif était de dire que si l’UE ne pouvait pas dénoncer et condamner une organisation contestable des scrutins, il était souhaitable qu’elle s’abstienne de participer à des surveillances-alibis qui, finalement, prolongeaient les fraudes.
Je rappelle cela pour dire qu’après deux jours de discussions où il fallait défendre avec acharnement nos positions et autant de nuits blanches passées à préparer ce travail, nous n’avions qu’une envie : rentrer sur Paris et nous reposer. Nous devions, en effet, rédiger plus tard, dans la soirée, notre compte rendu de mission pour permettre à nos camarades d’Alger d’exploiter les conclusions de nos entretiens lors de leurs rencontres avec les autres formations politiques de l’opposition.
Après quelques mots échangés sur les conséquences de l’intervention de l’ambassade d’Algérie à Bruxelles qui passait son temps à “déminer” nos réunions les unes après les autres, le silence tomba. À la hauteur de Beauvais, j’ai reçu un appel téléphonique de la part d’un ami m’annonçant la disparition de Chérif Kheddam, m’informant par là même qu’un dernier hommage lui sera rendu en fin de journée à la maison funéraire du boulevard Ménilmontant, à Paris 11e. Au début, la réaction de Saïd Sadi qui somnolait à l’arrière de la voiture fut assez étrange. Il sursauta et me fit répéter à deux reprises la nouvelle. L’attitude m’avait surpris car je savais que le docteur qui rencontrait le chanteur lors de ses séjours à Paris connaissait la gravité de sa maladie.
Il se redressa, poussa un soupir et demanda de nous rendre directement à la maison funéraire, décidant de reporter au lendemain matin la rédaction de notre compte-rendu. C’était la première fois où je voyais “Tviv” différer une réunion politique ! Il avait une conception assez “speed” du suivi du travail politique. La raison était simple : nous n’avons ni les moyens matériels ni les ressources humaines du pouvoir, répétait-il. Notre seule arme, c’est la réactivité. Ne pas laisser traîner les informations pour les consigner dans les meilleurs termes et réagir au plus vite et aussi précisément que possible. J’ai fait partie des missions qui nous ont conduits à Washington, New York, Montréal, où nous avions rencontré de grands dirigeants politiques, associatifs, de grandes ONG. J’ai assisté aussi à plusieurs rendez-vous à Paris avec les responsables de partis français, c’était la première fois où j’assistais à cette exception  où “la vie politique pouvait attendre”.
Après un long silence, le visage fermé et se frottant les yeux rougis de fatigue et d’émotion, Saïd Sadi commence à raconter Da Cherif, pas seulement en tant que chanteur mais aussi en tant que militant engagé dans les actions les plus offensives sans qu’il ait jamais eu à s’en vanter plus tard.
Oui, disait-il : “C’est difficile à comprendre si on n’a pas vu les choses de près tant l’homme agissait par conviction et pas par ambition ou calcul. On ne peut pas s’en rendre compte, mais Cherif Kheddam qui a beaucoup apporté à la chanson kabyle s’est autant investi jour et nuit dans le combat politique et identitaire. Sa présence, peu de gens le savent, a été un des soutiens qui nous a aidés et cette aide a été essentielle àl’élargissement de la prise de conscience politique de notre génération. Il a toujours résisté aux tentatives de domestication du pouvoir politique algérien. Sa discrétion et son humilité ont voilé la part la plus riche de son parcours.” Tout le long du trajet qui nous séparait de Paris, “Tviv” nous racontait les échanges qu’il a eus avec Cherif Kheddam et d’enchaîner sur le petit livre qu’il avait commencé à écrire quand il était jeune, reprenant les différentes œuvres de celui qui allait devenir le maître incontesté de notre chanson moderne.
Le livre qui nous est offert aujourd’hui remonte le parcours d’une belle vie où chaque chapitre est une leçon de volonté et de courage. J’ai compris que ce témoignage est un acte de fidélité amicale entre deux hommes qui ont partagé un beau combat loin des tapages médiatiques.
Une fois arrivé à Paris, Saïd Sadi est resté un long moment devant la dépouille de Da Cherif, le visage figé et les traits marqués par la fatigue. En rejoignant la foule sur le trottoir, il rencontre le chanteur Idir, lui aussi visiblement très affecté. Les deux amis se saluent et se consolent par un haussement d’épaules simultané.
-Il ne faudrait pas que ce qu’il a fait pour nous et qu’il n’a pas voulu exposer soit oublié ou effacé. Ce serait terrible et impardonnable, lâche le docteur devant Idir. Ce à quoi l’interprète de Vava inuva répondit spontanément :
-Je n’aime pas trop ce mot, mais si le terme “symbole” veut encore dire quelque chose, il est là, allongé devant nous.
-Je crois pouvoir dire maintenant que c’était à ce moment-là que Saïd Sadi avait pris l’engagement de reprendre l’écrit qu’il avait commencé 48 ans auparavant !
Il me tenait à cœur de rapporter ces moments de vie. J’espère qu’ils aideront les lecteurs à mieux appréhender une relation que la conjoncture de la vie politique m’a permis de saisir et de vivre dans un moment privilégié et, surtout, de mieux apprécier ce livre haletant et dense.Tahar Djaout est mort pour avoir mis sa plume au service de son combat. Le président tchèque, Vaclav Havel, qui n’est pas une référence politique pour moi, était un dramaturge. Il n’en a pas moins été un homme d’État après la chute du régime stalinien.
Les hommes politiques qui inscrivent leur lutte dans le registre de l’histoire et qui ne sont pas obnubilés par la conquête du pouvoir ont nécessairement été des penseurs et donc souvent des auteurs de grands titres.
Alors, faut-il opposer l’écriture à l’action politique ? Cela ne me semble pas juste. Il y a des acteurs qui ont conjugué les deux. Ils sont à la fois des hommes d’action et de réflexion, Saïd Sadi en fait partie. De nature entière, de dramatiques circonstances lui ont certainement dicté les urgences. Tanemirt a Tviv.
Paris, le 2 juillet 2017


Y. M.


(*) Ancien député, Politologue de formation
(1) Le Soir d’Algérie du 23 avril 2017 ;
(2) Le Soir d’Algérie du 26 avril 2017 ;
(3) Liberté du 4 juin 2017.


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