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A la une / Contribution

Autopsie de la violence

Urbaine dans la vallée du M’zab

©D. R.

Les évènements meurtriers qui endeuillent encore et encore la région de Ghardaïa ne cessent d’interpeller la conscience de chaque Algérien ; non seulement parce qu’ils ont engendré inutilement des pertes en vie humaine et occasionné des dégâts matériels importants ou encore parce qu’il y a toujours risque de propagation de ce type d’événements dans d’autres régions pour ou non similarité de motifs, mais plutôt parce qu’aucune certitude n’est établie jusqu’à maintenant quant aux raisons qui sont derrière ces affrontements à répétition qui saignent la région du M’zab depuis des mois.  À défaut d’enquêtes officielles révélant les véritables causes explicatives, le citoyen se contente de faire la lecture de plusieurs approches aussi diverses que paradoxales. Aucune réponse ne semble satisfaire pleinement le besoin inassouvi de tout en chacun de comprendre les véritables raisons. Ces affrontements opposent-ils vraiment les deux communautés ibadite et malikite ? Ont-ils véritablement un caractère purement interconfessionnel ? Pourquoi ces événements perdurent dans le temps et ne cessent de se reproduire? L’état chaotique de la région du M’zab sert-il des centres d’intérêts restés dans l’ombre ? Ces événements ne seraient-ils pas simplement des actes de vandalisme perpétrés par des bandes de criminels contre les deux communautés ? Beaucoup d’autres questions demeurent malheureusement sans réponses suffisamment crédibles et convaincantes. D’ailleurs, cela est-il possible quand les vérités se métamorphosent au fur et à mesure du temps, adoptant des justifications qui varient probablement d’une agression à une autre. N’est-il pas vrai que l’agressé agresse à son tour son agresseur pour lui rendre la pareille comme légitime de défense ? Le jeu de la violence entraîne immanquablement un enchaînement de raisons et un engrenage de motifs. En attendant que les vérités jaillissent à la lumière du jour, les évènements qui frappent la région de Taghardayt comportent de graves atteintes à l’ordre public.L’ordre public est mis en danger dès lors qu’il y a mort d’homme et destructions de biens dans un laps de temps et d’espace déterminés de façon grave et itérative. En pareil cas, l’insécurité règne, le citoyen est terrorisé et perd la confiance due à la loi. Cet état d’esprit survient inévitablement quand s’installe un sentiment de n’être plus protégé par les autorités publiques. De tels sentiments négatifs sont le fruit de divers facteurs, certains matériellement réels et d’autres enfantés par l’état de panique collective engendrée par la perception de la peur dans son extrême apparence.Contrairement à certaines idées reçues, l’ordre public ne se constitue pas que d’obligations stipulées par la législation en vigueur. Force est de constater que la loi ne réglemente pas à elle seule la totalité des comportements sociaux. Les autres sources du droit que sont la morale, la coutume, la religion, entre autres, y contribuent également. Aussi, tout manquement aux différentes obligations sus-indiquées entraîne ipso facto outrage à l’ordre public.
Cet outrage devient manifestement grave dès lors que le comportement illégal nuit à la vie d’autrui et plus grave encore quand cette nuisance s’attaque à autrui parce qu’il est simplement différent comme si la différence n’est point un droit consacré par notre religion aussi bien que par les pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme auxquels notre pays a amplement adhéré. Il est certain que les événements attentatoires à l’ordre public dans la région de Ghardaïa n’ont pas pour fondement la différence de rituels confessionnels exercés par les uns et les autres. Plusieurs raisons confortent, à juste titre, cette vision :
- La diversité des doctrines religieuses n’a jamais été, en Algérie, à l’origine de troubles interconfessionnels d’une telle gravité à travers     tous les âges. Les factions religieuses (tawaif) ont toujours cohabité dans la paix et la fraternité dans toutes les d’Algérie. Les combats meurtriers interconfessionnels qui sévissent actuellement dans certains pays arabes du Moyen-Orient sont, au principal, une lutte pour le pouvoir. Ce schéma n’est pas transposable aux évènements de la vallée du M’zab. En Algérie, le pouvoir n’est pas confisqué par une secte religieuse donnée au détriment d’une autre. La Constitution consacre l’égalité de tous les citoyens devant l’accès aux fonctions de l’État sans conditions autres que celles déterminées par la loi. Une approche consiste à faire croire à l’existence de mains secrètes internes et étrangères qui seraient derrière les événements du M’zab.
Cette approche se fonde sur les tristes réalités des guerres fratricides qui ravagent certains pays arabes. L’Algérie n’est pas immunisée contre les contaminations et les événements du M’zab pourraient bien être un prélude au printemps arabe en Algérie selon les adeptes de cette approche!! L’approche de main secrète est connue généralement pour être une apprehension ayant pour objectif de saper toute tentative de dénuder les vérités sous-jacentes. L’entretien de la confusion sert, selon certaines idées répandues, des centres d’intérêts qui tirent des profits malhonnêtes de l’état chaotique dans lequel baigne cette région.
Les trafiquants des narcotiques sont cités comme étant bénéficiaires probables de ce chaos. Des sphères de nature indéterminée seraient aussi responsables de l’état d’insécurité. Quel qu’ils soient, ceux-là tirent profit de cette catastrophe nationale en utilisant la région du M’zab comme une plaque chauffante, allumée à grands feux ou mise en veilleuse selon les exigences des intérêts recherchés.
Une telle approche sous-estime forcement les capacités de l’État algérien de parer à toute tentative de déstabilisation du pays ; que l’armée algérienne et les services de sécurité sont issus du peuple et intégralement à son service ; qu’il est de valeur constante que la stabilité du pays est avant toute considération ; que le risque d’un printemps arabe dans notre pays est presque nul parce que le peuple algérien est profondément aguerri pour avoir payé une lourde facture durant les dernières décennies.
Si les agressions qui sévissent dans le Mzab ne sont pas de caractère intercommunautaire, seraient-ils l’œuvre de bandes organisées de criminels sans coloration confessionnelle et sans appartenance communautaire ?
Pour que l’approche soit crédible, il faut que les vérités de chaque agression soient établies avec certitude. Pour cela, les actes judicaires -instructions judiciaires et jugements- représentent les sources légales qui permettent la confirmation de la véracité de cette approche.
Le fait que les agressions ne cessent de se reproduire laisse supposer que leurs acteurs n’agissent pas pour leurs propres comptes entant que malfaiteurs. Violenter des personnes, bruler des maisons ne procure aucun butin matériel pour lequel les malfaiteurs commettent leurs forfaits sauf s’il est établi leur manipulation par des centres d’intérêts qui tentent de déstabiliser la région et, par ricochet, le pays tout entier !
Une autre approche plausible a trait aux conditions socio-économiques déplorables qui sévissent dans la région du sud algérien en général et du Mzab en particulier touchant la tranche d’âge importante des populations, en l’occurrence la jeunesse. L’absence de perspectives de vie meilleure du fait de la précarité du marché du travail, de logement, de loisirs et autres facteurs indispensables au confortement des relations sociales serait à l’origine des évènements tragiques qui secouent cette région. De ce point de vue, ces causes seraient exprimées en apparence sous forme de lutte intercommunautaire parce que cette confrontation requière l’intéressement de tous et serait le meilleur moyen pouvant aboutir aux changements escomptés. Selon cette analyse, l’injustice sociale prise en la mauvaise répartition des richesses et des moyens de production serait bien le facteur déterminant et générateur desdits événements.
Quel que soit le degré de pertinence de chacune de ces lectures, il est impensable de croire que les événements de la région du Mzab ne soient pas liés aux interférences communautaires. La société ibadite est connue pour être égocentrique et conservatrice.
La congestion des relations intercommunautaires s’explique un peu par le renfermement sur soi et l’absence de rapprochement vers autrui. Il ne faut sans doute pas culpabiliser quiconque des communautés afin de ne pas commettre l’hérésie d’accuser injustement la victime.  S’encloîtrer n’est pas nuisible en soi sauf quant il génère un sentiment de méfiance à l’égard des autres. Ce sentiment de méfiance est un terrain favorable pour les intentions malhonnêtes. La méfiance change de statut et se métamorphose en mépris.
Dans toutes les sociétés, les intérêts se conjuguent perpétuellement et à tous les temps, se mesurent entre eux, et s’affrontent malheureusement quand les voix de la haine se lèvent, incitant les populations à user de la violence. La violence génère la violence ; elle n’est pas un moyen pacifique de règlement des différends. Au contraire, elle incarne la soumission, et la soumission est porteuse en soi de facteurs d’explosion sociale à retardement. La fitna est partout latente ; ses feux s’embrasent à la moindre étincelle, causant des méfaits inutiles et irréparables.
C’est pour cette raison que notre prophète a injurié celui qui réveille la fitna en sommeil. La persistance des confrontations prouve incontestablement l’absence de voies de dialogue fructueux et constructif et atteste malheureusement de l’abandon par toutes les parties concernées de l’utilisation des moyens traditionnels de règlement des différends qui jadis assuraient la paix et la stabilité dans toutes les régions d’Algérie.Les comités de sages, madjlis el-ayen, les tadjmaates, el-azaba et autres institutions ancestrales sont devenus bons pour les musées d’histoire, laissant lieu et place à une justice étatique dont le législateur a reconnu ses limites en codifiant des voies alternatives de règlement des litiges tels que médiation, conciliation, transaction, arbitrage à travers le code de procédures civiles et administratives promulgué en 2008. Il est impératif de rappeler que la protection de l’ordre public n’incombe pas aux seules institutions étatiques ; que la société civile y joue un rôle fort important. Il est vrai que les pouvoirs publics doivent remplir leurs mission de protéger la vie humaine ainsi que les propriétés ; mais les acteurs de la société civile sont appelés eux aussi à contenir - à la source - les facteurs favorisant la haine et la congestion sociale.
Cette auto-prise en charge est indispensable vu qu’elle présente un vecteur d’apaisement social non négligeable et fort utile pour l’instauration de la paix et la sécurité. L’éducation civique est la meilleure prévention, et la prévention est mieux que le remède. Seulement, l’éducation civique est le grand absent dans notre société qui a délaissé ses qualités ancestrales et perdu ses repères fondamentaux pour importer et adopter des modes de vie et de comportement ne répondant pas aux spécificités de la personnalité algérienne et la réalité vécue par le citoyen. La standardisation des systèmes de vie et de pensée a amené les gens a devenir matérialistes, et dépourvus de leurs bonnes valeurs. Le déracinement de la société algérienne y est pour quelque chose dans la détérioration des relations humaines et le non respect des règles de vie en communauté. Pour rétablir l’ordre public, il faut redynamiser les moyens de réconciliation avec soi-même et avec autrui. Sans cette réconciliation, l’incompréhension et le refus de part et d’autre continueraient à empoisonner la paix sociale. L’enjeu est immense, il s’agit, au fait, de lutte entre l’égocentrisme malveillant et l’ouverture émancipatrice, entre l’espoir de vie meilleure et  l’abnégation destructrice. En somme, c’est un véritable défi multidimensionnel à relever par tous les citoyens afin de vivre une modernité qui ne soit pas incompatible avec nos valeurs.
La protection efficace de l’ordre public exige l’instauration de mécanismes de régulation préventive qui permettent de tarir les sources de conflits sociaux et incitent les citoyens à mieux prendre en charge, par eux mêmes, la résolution de leurs différends.

Me G. R.  
Avocat agrée près la C. S.
ghennairam@hotmail.fr


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