le phénomène est décrypté par un spécialiste
Suicide : le sensationnel et la réalité (2e partie et fin)
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Qui se suicide ? “Chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires…” Si nous adhérons à cette thèse de Durkheim, il y a bien évidemment des suicides en Algérie. Et ils sont nombreux.
Les sujets les plus jeunes sont les plus vulnérables. Dans l’absolu, le nombre de décès par suicide, ainsi que celui des tentatives de suicide, devrait aller crescendo.
Pourquoi ? Parce que la population algérienne est très jeune. Plus de 70% des sujets ont moins de 30 ans. Les maladies psychiques les plus graves surviennent avant cet âge. Je pense notamment à la psychose schizophrénique, qui apparaît entre 14 et 30 ans, et aux états dépressifs. Même si la grande majorité des personnes souffrant de maladie mentale ne meurt pas par suicide, il n’en demeure pas moins que ce passage à l’acte est dans la majorité des cas en relation avec une vulnérabilité psychique, un trouble de la personnalité ou encore une pathologie mentale avérée. Selon des études réalisées en Europe et aux USA, 90% des personnes suicidées présentaient un trouble mental. Y sont compris les troubles liés à l’alcoolisme et aux toxicomanies. à titre d’exemple, tous les auteurs s’accordent à dire que 50% des sujets qui se tuent sont des sujets déprimés.
Le risque est encore plus grand s’il s’agit d’un sujet de sexe masculin et si celui-ci présente des idées délirantes. L’alcoolisme associé est aussi un facteur aggravant. 10 à 30% des suicides sont de grands consommateurs d’alcool.
Le risque de passage à l’acte suicidaire chez le schizophrène est plus grand chez le sujet le plus jeune, en particulier s’il y a eu des tentatives de suicide antérieures et si des symptômes dépressifs y sont associés. Enfin, les antécédents familiaux de suicide constituent un facteur aggravant, le sujet, dans ce cas, étant naturellement l’héritier d’une vulnérabilité psychique qui viendra hypothéquer sa santé mentale. Ceci est d’autant plus vrai pour l’enfant. Quand bien même le passage à l’acte suicidaire apparaîtrait, chez ce dernier, comme invraisemblable, la réalité est autre. Nous savons, aujourd’hui, que le suicide de l’enfant existe et que nous ne devons pas nous détourner de cette réalité ni d’ailleurs de faire l’économie de notre questionnement à ce sujet. Nous savons également que ce passage à l’acte survient quand l’enfant perd l’initiative sur ces émotions et qu’il ne peut pas – pour des raisons liées à son histoire, aussi lointaine qu’elle puisse remonter – métaboliser son angoisse quand celle-ci vient à l’envahir. Ceci est valable chez le sujet adulte, cela l’est encore davantage chez l’enfant. Une angoisse que l’enfant, à la différence de l’adolescent et de l’adulte, subit “à huis clos” parce qu’il ne sait pas lui donner une signification et qu’il ne sait ni comment l’exprimer ni comment la partager. Une espèce d’alexithymie qui fait qu’il n’a pas la capacité de mettre des mots sur un vécu intérieur qu’il encaisse mal. Une vulnérabilité émotionnelle acquise du fait de la faillite des interactions que le nouveau-né, puis le nourrisson et l’enfant a organisée avec son environnement ; familial d’abord, social et scolaire ensuite.
Si plus tard, le grand enfant n’a pas appris à bien négocier les relations qu’il tisse avec son milieu, en leur donnant notamment un sens et une signification qui les tournent à son avantage, il n’aura pas d’autres choix que de réagir, face à la difficulté ou à la menace, par des explosions émotionnelles violentes. Le passage à l’acte suicidaire, qui survient le plus souvent dans les conditions d’un raptus anxieux, avec quelquefois de la culpabilité, en sera l’ultime expression.
Il faut savoir, les psychiatres le savent bien, que le suicide vient généralement révéler des troubles psychiques jusque-là méconnus par l’entourage. Le passage à l’acte suicidaire peut être inaugural. Il en est ainsi de celui du schizophrène ; l’acte immotivé que rien ne pouvait a priori prévoir et justifier. L’incompréhension fait dire, dans ces cas, à la famille et au journaliste que le suicidé était “jusque-là normal et en bonne santé”. Une perplexité également face au suicide de l’enfant chez qui “rien d’anormal n’a été observé”.
Dans les dépressions mélancoliques, le passage à l’acte suicidaire est souvent planifié, mûrement réfléchi et élaboré. Le sujet règle tous ses problèmes, héritage, argent, dettes, etc., avant de commettre son acte. Un acte “prémédité”. Le sujet peut, dans ce contexte, mettre fin aux jours de son conjoint et de ses enfants avant d’en finir. Le passage à l’acte peut également survenir, comme chez l’enfant ou l’adolescent, dans les conditions d’un raptus anxieux impulsif ; d’autres fois, délirant, le sujet obéit à des voix qui lui intiment l’ordre de se tuer. Dans tous ces cas, il est illusoire de penser que l’interdit religieux peut suffire à créer l’obstacle entre le désir de mourir du mélancolique et sa détermination à passer à l’acte, ou encore à dresser la barrière entre les ordres de se tuer, que reçoit, sans cesse, le délirant schizophrène, et la volonté d’en finir avec. “La foi n’empêche plus le suicide” titrait, il y a plusieurs années, un quotidien national d’information… à juste titre. Les problèmes de la vie constituent des éléments qui viennent modifier, au-delà de la vulnérabilité propre à l’individu, le destin des sujets et de la collectivité à laquelle ils appartiennent. Pour autant, tous les enfants qui échouent à l’école ne se suicident pas, et les adultes n’en font pas autant pour des raisons sociales et/ou économiques. Il est aisé d’imaginer le désastre que cela ferait dans un pays comme le nôtre où les problèmes et tracas de la vie sont endémiques. Les événements de la vie et le stress que ceux-ci génèrent peuvent, toutefois, amener les personnes vulnérables ou malades à cette situation extrême. Parce que le suicide est aussi le résultat de la conjonction des problèmes de la vie, il ne peut être considéré comme faisant partie du seul patrimoine individuel ou de l’histoire psychologique personnelle. Durkheim qui a défendu cette idée a dit que “le suicide n’est pas un phénomène individuel relevant d’un choix… il doit être considéré comme un fait social”.
Chez les sujets malades, le passage à l’acte suicidaire peut, en effet, être précipité par le handicap social surajouté qui les empêche de vivre en harmonie avec la communauté. Trouver du travail, un logement, un conjoint (une femme ou un mari) est déjà un exploit pour une personne en bonne santé, il est facile d’imaginer la difficulté que cela constitue pour les sujets vulnérables. Les sujets les plus jeunes sont particulièrement exposés et de façon chronique aux problèmes de la vie, mais le passage à l’acte suicidaire, pour des raisons sociales, financières ou pour des raisons de chômage est souvent le fait d’individus plus âgés.
Des personnes socialement exposées à l’ambition et à la réussite. Les chefs de famille subissent la vie au quotidien. Ils n’ont pas de pouvoir d’achat et ne peuvent pas nourrir leur famille dignement sans avoir tous les matins le sentiment que la vie va à nouveau les humilier. Ils ont l’obligation du résultat, et l’échec professionnel ou familial signifie, pour eux, échec social. La honte et le déshonneur qui en résultent peuvent amener ces personnes à mettre fin à leur existence. L’alcoolisme accompagne quelquefois cette situation. Exutoire au début, il devient progressivement un équivalent suicidaire qui vient compliquer les choses et qui peut en définitive favoriser l’émergence du désir de mort et pousser au passage à l’acte. Le sujet de sexe féminin est moins exposé socialement à l’échec. C’est sans doute à cause de cela que le suicide y est moins fréquent. Les tentatives de suicide sont, toutefois, plus nombreuses. Ici, le geste suicidaire n’a pas valeur de désir de mort. Il est témoin d’une souffrance certaine et de la difficulté à trouver les moyens de l’exprimer. Les conduites toxicomaniaques qui sont de plus en plus nombreuses chez les jeunes filles sont une révolte déguisée contre une société qu’elles considèrent fermée et contre des conditions sociales qu’elles jugent restrictives de leur liberté.
Concernant la femme plus âgée, je crois pouvoir dire, mais cela reste à vérifier, que le passage à l’acte suicidaire participe d’un réel désir de mourir. Comme chez leur homologue masculin, le geste suicidaire est dans ces cas toujours fatal.
Conclusion : le passage à l’acte suicidaire est toujours tragique, quand bien même il ne concernerait qu’un seul individu. C’est pour cela que le citoyen, le journaliste mais surtout le médecin doivent l’appréhender avec sérénité et discernement, sans le minimiser mais sans, également, l’amplifier.
De nombreuses rencontres sur ce thème ont été initiées en Algérie par des organisations médicales et des associations de la société civile. Ces rencontres, en l’absence d’enquêtes et de chiffres officiels, n’ont pas apporté les informations nécessaires à un éclairage objectif de l’opinion publique. La mise en place d’un observatoire du suicide est une urgence. Il faut un diagnostic exact de la situation.
Qui se suicide et pourquoi ? Quels sont les facteurs qui précipitent ce passage à l’acte ? Quels sont les moyens utilisés ? Quelles tranches d’âge sont les plus concernées ? Est-ce les citadins qui se suicident plus ? Est-ce les riches ou les pauvres ? Pourquoi les enfants décident de mourir ? Etc. Ce diagnostic permettrait de prendre la mesure de l’ampleur du phénomène – et s’il y a une véritable augmentation du nombre de passages à l’acte suicidaire – il en cernerait les causes afin de dégager et de planifier les actions à entreprendre pour les prévenir avec efficacité.
Fin
M. B.
(*) Psychiatre



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