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Culture / Culture

UN RITUEL, UNE MUSIQUE, UN SAVOIR-FAIRE

Dans le diwane de âami Brahim

Âami Brahim a commencé le diwane à l’âge de 12 ans. ©

Quel sens donner au diwane ? Que signifie-t-il ? Sur quoi est-il construit ? A-t-il subi des transformations majeures ? Ici, le point de vue d’un maître.

Qu’est-ce que le diwane ? Un rituel syncrétique qui allie croyances animistes et apports arabo-musulmans. Un rite de possession, de transe. Une musique au départ qui n’existait que dans le cadre rituel mais qui est devenue aujourd’hui un genre musical à part entière qui se pratique sur scène – par des jeunes (et moins jeunes) issus de cette tradition et d’autres qui l’ont aimée et apprise – face à un public diversifié entre connaisseurs et profanes. Le diwane est aussi ce lien que les Ouled Diwane entretiennent avec leur histoire. Cette histoire, ils nous la racontent dans les bradjs (morceaux, chansons), mais également à travers les danses, les transes, les accessoires… Évidemment, chacun a sa propre version des faits, du passé (et du présent puisqu’il y a des adaptations, des actualisations, des apports des mâalmine dans le jeu sur le guembri et des chanteurs ou koyo-bongo dans le chant). Il n’y a pas une seule histoire mais plusieurs, d’où la difficulté de comprendre le diwane dans ses dimensions rituelle et musicale. D’ailleurs, peut-être que tout ce que nous avons avancé jusque-là est faux, que nos sources ne sont peut-être pas fiables, que nos interlocuteurs n’en savent pas plus que nous… Malgré cela, il est tout de même intéressant de prendre la parole et de récolter le témoignage des anciens, des cheikhs qui ont grandi dans cet univers, cette tradition. Non pas pour prouver la véracité de tel ou tel fait ou pour justifier telle ou telle pratique, mais pour tenter de comprendre ce que représente ce rituel, cette musique, ce savoir-faire pour les Ouled Diwane eux-mêmes. Pour savoir quel sens les gens qui sont dans la pratique donnent à ce qu’ils font, à ce qu’ils sont, dans un contexte globalisé, où on adopte (et adapte) de nouveaux mots et concepts, comme il a été le cas lors du dernier Festival national de la musique diwane de Béchar (organisé en juin dernier), où il a surtout été question, notamment dans les conférences et les ateliers, de “modernisation” et d’“introduction de nouveaux instruments”. Le diwane a résisté au temps, mais comme toute “musique vivante”, de tradition orale, avec des modes de transmission qu’on pourrait appeler “traditionnels”, il a subi des modifications. Son sens a-t-il changé ? C’est ce que nous avons essayé de savoir auprès du doyen des mâalmine (maître de cérémonie) et mqedmine (chef spirituel) à Béchar, Brahim Berazoug, plus connu comme âami Brahim.

Un parcours de 70 ans dans le diwane
Âami Brahim, 82 ans, a commencé à pratiquer le diwane à l’âge de 12 ans “avec les chouyoukh qu’il y avait à [Béchar], dont [son] oncle”. “J’ai commencé, avec d’autres jeunes, en tant que guendouz. On accompagnait les chouyoukh aux karkabous, on mémorisait les textes du répertoire et on s’entraînait avec eux”, se souvient-il. Plus tard, en devenant chauffeur de taxi, âami Brahim sillonnera le pays pour poursuivre son initiation et prendre part aux différents diwanes qui étaient organisés. Sa rencontre avec mâalem El-Mejdoub de Mostaganem sera déterminante, puisqu’auprès de lui il apprendra “trig cherguia” (voie rituelle). “Avec El-Mejdoub, on partait dans les lilas, les waâdas, et puis plus tard il m’a enregistré une cassette avec le texte, la manière de jouer le bordj au guembri, et l’agencement du répertoire. Car les bradjs sont organisés selon un ordre bien précis : nous avons Lebhara, Sraga, Hassaniyine, Bambrawiyine, Haoussawiyine, Lekhlawiyine et Nsaouiyine”, nous explique le cheikh, tout en rappelant que, dans les lilas, si quelqu’un se trompe, improvise ou “sort” de la voie, il y a toujours quelqu’un pour le lui rappeler et “le remettre dans le droit chemin”. Ce quelqu’un peut être cheikh, mqedem ou “fars” [un jeddab (personne qui entre en transe) expérimenté]. Mais avant l’existence de cette voie rituelle, qui date à peu près du milieu des années 1960, se pratiquait à Béchar “trig el-filaliya”. “Avant à Béchar, on jouait el-filali. La tariqa el-filaliya était très difficile, et les gens qui la pratiquaient étaient rigoureux, avaient un savoir, un savoir-faire particulier… Un don qui n’existe plus de nos jours. Eux ne sont plus de ce monde et elle a quasiment disparu aujourd’hui. Très peu de mâalmine savent la jouer, et il n’y a presque plus de personnes qui entrent en transe sur les bradjs el-filali, à part quelques femmes très âgées”, nous signale lemqedem-mâalem, rappelant toutefois que l’on continue encore de jouer à Béchar un peu de filali, mais aussi el-baladi qui “se distingue du chergui par la manière de jouer au guembri plus percussive, le répertoire s’organise d’une autre manière par rapport au chergui”.
Quant aux appellations diwane et gnaoua, âami Brahim ne fait pas de distinction entre les deux, affirmant que “Gnaoua est une tribu africaine. Avant à Béchar, on appelait ceux qui pratiquaient le diwane ‘Ouled Gnaoua’, diwane étant la réunion et l’espace où se déroulait le rituel”.

Le rituel entre hier et aujourd’hui
La voie rituelle a changé (ou s’est transformée) et le sens du diwane avec. Du moins à Béchar. Dans le passé “rite thérapeutique”, le diwane est, peu à peu, devenu une occasion de se réunir, de faire la fête et de faire revivre la mémoire. Âami Brahim considère que “c’est une autre génération qui pratique aujourd’hui le diwane”. “Il y a des jeunes qui font du diwane mais qui considèrent que certaines choses ne sont pas vraies. Ils n’y croient tout simplement pas. Pourtant, certaines situations échappent à tout contrôle, même à celui du mâalem, surtout lorsqu’il n’est pas expérimenté ou ‘msserah’ [ayant fait l’objet d’une cérémonie d’initiation, organisée par lemqedem, réunissant les anciens de la confrérie et d’autres familles du diwane]”, précise-t-il. Ce “tessrih”, appelé “nechra” par âami Brahim, est une étape importante, bien que peu courant de nos jours. Pour notre interlocuteur, son importance réside dans le fait qu’il existe dans l’agencement du rituel des transes vives avec des instruments et accessoires jugés dangereux, comme les couteaux – manier les couteaux nécessite également un “tessrih” – ou les cravaches. Lemqedem estime, en outre, que “le mâalem qui n’a pas eu sa ‘nechra’ est mâalem, mais il ne doit pas assumer la responsabilité des danseurs qui utilisent des instruments dangereux. Il ne doit pas non plus jouer des bradjs qu’il ne maîtrise pas”. Il apparaît donc évident que la pratique a changé avec le temps, que beaucoup de rites ont disparu, notamment “ceux originaires d’Afrique subsaharienne”. Pour âami Brahim, “avant, lemqedmine avaient un don, ils vivaient du diwane et je me rappelle même que certains cheikhs avaient le don de soigner mais ce n’est plus le cas maintenant”. Il pense également qu’il est très important d’inscrire le rituel du diwane dans une tradition “arabo-musulmane”, comme pour légitimer la pratique. D’après lui, “certaines pratiques ne s’accordent pas avec l’islam, et à mon sens, il ne faut ni interpréter ni transmettre cette partie du répertoire”. C’est donc un appel à une “purification” du répertoire et du rituel mais, hélas, cette démarche fera disparaître un pan d’une mémoire. Pour ce qui est du répertoire, âami Brahim pense qu’“il vaut mieux utiliser sa langue”. “Mâalem El-Mejdoub que j’ai côtoyé pendant longtemps ne chantait jamais en kouria [une des langues utilisées dans le diwane], bien que son père maîtrisât cette langue, lui il utilisait l’arabe”, argue-t-il.

Préserver, transmettre et moderniser…
Pour le mâalem, Ouled Diwane doivent faire un travail de traduction avec les chercheurs et spécialistes du domaine. Même si “on ne peut pas donner le nombre exact des bradjs qui existent dans le diwane, compte tenu du fait que chacun à sa propre kouria et qu’il y a dans chaque région des apports et des modifications apportés par les Ouled Diwane eux-mêmes”, âami Brahim pense qu’il faut “laisser une trace écrite”, surtout qu’actuellement “peu de gens font des waâdates annuelles, il n’y a quasiment que le Festival de Béchar qui nous permet de nous rencontrer et de nous réunir”. Concernant l’utilisation des instruments du rituel sur la scène et pour le grand public, comme on a eu à le constater ces deux dernières années au Festival de Béchar, il souligne que “certaines choses devront rester ‘horma’, c'est-à-dire relevant uniquement de l’intimité du rituel. Les accessoires comme les couteaux ou les cravaches doivent s’accompagner des encens et du benjoin, donc on ne peut pas les utiliser sur scène, mais en même temps, on peut tout de même montrer certaines danses, certaines pratiques et les couleurs qui existent dans le diwane, sans pour autant faire usage des instruments”. Quant aux bradjs, “on peut tout jouer, tout peut être présenté sur scène parce que dans le diwane, on cite Dieu, Son prophète, les compagnons et les saints. Mais parfois, les gens qui ont un hal sont happés, emportés par le guembri, qui est un instrument spirituel”. Pour ce qui est de la “modernisation”, de l’intégration de nouveaux instruments à la musique diwane, âami Brahim n’y voit aucun inconvénient mais estime que “ce n’est plus du diwane, ça devient un autre style, moderne. Car la musique diwane se base sur trois choses : le guembri, le karkabou et le tbel”. En tout cas, le diwane est déjà moderne du moment que les Ouled Diwane ont choisi de monter sur scène, de sortir du cadre traditionnel et d’accepter de pratiquer la “musique diwane”.


S.K.



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