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Culture Mercredi, 02 Janvier 2013 09:50 Facebook Imprimer Envoyer Réagir

UNE ANNÉE DE CULTURE

Deuils, déceptions et quelques belles surprises

Par : Sara Kharfi

Nous avons donc survécu au 21 décembre 2012, à la fin du monde ! La joie de se savoir encore en vie se dissipe très vite lorsqu’on pense à la fin de l’année et aux bilans. Une année s’achève, avec son lot de deuils, de déceptions, de joies, et, très rarement, de belles surprises.

Beaucoup d’encre a coulé sous nos plumes pour dire tout le bien, et tout le mal aussi, que nous pensions de la production culturelle en Algérie durant l’année 2012, année du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. À l’occasion de cette date marquante de l’histoire de notre pays, toutes les activités culturelles ont été inscrites sous le label Cinquantenaire de l’indépendance. Nous imaginions déjà la scène : les Algériens, se réappropriant leur histoire, l’espace public et la culture, sortiraient dans les rues pour crier leur joie et bonheur de vivre dans un pays libre et indépendant. Mais il n’en fut rien !
D’ailleurs, l’année avait très mal commencé avec la disparition du grand Chérif Kheddam, en janvier, puis celle du roi du “Ayeye”, Khelifi Ahmed, au mois de mars, et celle encore de la diva Warda, au mois de mai. Trois grands interprètes, trois grandes voix, trois monuments de la musique. Après avoir séché nos larmes de tristesse, nous en avons versé d’autres de déception, lorsque le spectacle inaugural des festivités du Cinquantenaire, “les Héros du destin” du Libanais Abdel-Halim Caracalla, a été présenté, le 4 juillet 2012 au Casif de Sidi-Fredj. Le projet avait mobilisé quelque 800 personnes, entre comédiens, chanteurs, danseurs de ballet et de hip-hop, troupes folkloriques et techniciens. Le chorégraphe et auteur de ce spectacle n’a pas réussi à se délester du poids du discours et de “l’héroïsation”, non pas du peuple, mais des dirigeants du pays de ces cinquante dernières années. Le peuple, quant à lui, n’était rien d’autre que des mains qui applaudissaient et des voix qui criaient leur bonheur d’être gouvernés par des personnes si éclairées et clairvoyantes.
Une entité informe et abstraite, une grande masse sans perspectives, dans un pays sans intellectuels et sans mémoire.
Dans son spectacle, Abdel-Halim Caracalla oublie le passé récent de l’Algérie indépendante, notamment le Printemps berbère et le 5 Octobre 1988. Ignorer de tels évènements équivaut à ignorer une part de nous-mêmes et de notre histoire. Outre quelques colloques ayant trait à l’histoire, et des activités culturelles toutes portant le sceau du Cinquantenaire de l’indépendance, aucun évènement n’a eu l’effet attendu : le débat et l’échange. Ce qui fut encore plus aberrant lors de certains colloques, c’est que le débat est souvent décalé à la fin des séances, et le temps imparti pour les interventions est limité, chronométré. Il y a eu toutefois beaucoup de festivals dédiés à la musique, ce qui a attiré du monde, non pas pour nourrir son esprit mais pour le vider en se changeant les idées.
L’été commençait pourtant bien avec la tenue, du 14 au 23 juin, de la 6e édition du Festival international de la littérature et du livre de jeunesse, qui s’est déployé, en plus de deux sites à Alger (Esplanade de Riadh El-Feth et Bordj El-Kiffan), à Sidi Bel-Abbès et Batna.

La littérature dans le métro et un statut pour l’artiste !
“Le point d’orgue du Feliv a été le partenariat avec l’Entreprise du métro d’Alger, à travers une série de manifestations qui se tiendront dans les stations de métro les plus fréquentées, pour rendre hommage aux pionniers de la littérature algérienne, arabophones et francophones”, annonçait le commissaire du Festival. Trois stations ont été choisies (Tafourah, Jardin d’Essais, Haï El-Badr) pour abriter l’exposition, “Dix escales dans la littérature algérienne”. Un livre de poche retraçant le parcours des “pères fondateurs de la littérature algérienne” a été mis en vente, coûtant le prix d’un ticket de métro (50 DA). Même si une petite polémique a éclaté concernant la participation de Boualem Sansal à un Festival, au mois de mai, en Israël, le printemps s’annonçait pourtant prometteur, avec l’installation, le 5 avril 2012, du Conseil national des arts et des lettres. Lors d’une cérémonie organisée à la résidence El-Mithaq, présidée par Khalida Toumi, en présence de Tayeb Louh, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale, du président du Conseil (Abdelkader Bendameche) et ses membres (deux vice-présidents : Zahia Benchikh-El Hocine, représentant le ministère de la Culture, et Abdelali Deroua, représentant le ministère du Travail, de l’emploi et de la sécurité sociale, 11 membres : les comédiennes Bahia Rachedi et Sonia, la réalisatrice Yamina Chouikh, le plasticien Zoubir Hellal, le spécialiste en chorégraphie Brahim Bahloul, la romancière Zineb Laouedj, les poétesses Nacera Mohamedi et Samira Negrouche, l’auteur compositeur Kamel Hamadi, le chanteur Hamidou, l’universitaire Saïd Boutadjine), ont été présentés. Leur mission : dans un premier temps recenser les artistes et leur délivrer la carte d’artiste. Dans un deuxième temps, deux commissions permanentes seront installées et auront pour mission de définir les critères de reconnaissance des artistes. Le rêve inespéré des artistes commençait à prendre forme. Mais pas de grands détails jusque-là sur cette belle initiative.
Alger a accueilli, au mois d’avril également, les premières Journées du film méditerranéen, organisées par l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel (Aarc) et la société de production et de distribution MD Ciné. Cet évènement a été entamé par la projection de “Il était une fois en Anatolie” (Grand Prix 2011 du Festival de Cannes) du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan (en sa présence). Un long-métrage qui a réconcilié le public avec le cinéma, nous (ré)apprenant une chose très évidente mais très importante aussi : difficile, très difficile de faire simple, mais lorsqu’on y arrive, le résultat est sublime. Dix-huit films, en provenance de 18 pays, ont été projetés à la salle Cosmos (Alpha, Bêta).

Trois productions et LE FILM !
Le cinéma a continué à nous donner le vertige à Alger uniquement avec l’avant-première du long-métrage très attendu, “Zabana!”, le seul film ayant trait à l’histoire que l’on verra durant l’année 2012. Les autres projets financés par les ministères de la Culture et des Moudjahidine verront le jour dans le courant de l’année 2013 voire 2014. Réalisé par Saïd Ould Khelifa, d’après un scénario un peu faiblard d’Azzeddine Mihoubi, “Zabana!” est sauvé in-extremis de la banalité par une belle chute. Une polémique est pourtant née après la projection de ce film. On a, entre autres, reproché au réalisateur et au scénariste d’avoir mal repris l’histoire. Une question mérite d’être posée : Ce film-là est-il “Zabana!” de Saïd Ould Khelifa ou “Zabana!” une œuvre qui dit la vérité sur l’histoire ? Un personnage n’appartient à personne et à tout le monde en même temps, mais une œuvre artistique appartient à ses créateurs. Moins débrouillard que Saïd Ould Khelifa, Rachid Benhadj a littéralement détruit sa chute avec une série de témoignages et d’images d’archives, déviant complètement le propos de son long-métrage “Parfums d’Alger”. Un film pourtant ambitieux qui proposait de raconter la parenthèse douloureuse de la décennie noire à travers l’histoire d’une famille, archétype de l’Algérie indépendante, archétype également d’une Algérie en crise et en rupture avec ses mythes fondateurs. Mais le résultat n’a pas été fort reluisant. “Yema” de Djamila Sahraoui a sauvé l’année.
Cette magnifique fiction traite non seulement d’un sujet qui a un sens lourd dans notre pays : la famille, mais en plus, elle s’accompagne d’une intrigue ingénieuse, un jeu impeccable, un scénario bien ficelé, avec peu de dialogues, et une émotion à vous couper le souffle. “Yema” c’est l’histoire d’une mère qui perd ses deux enfants mais qui tente de s’accrocher à la vie en faisant refleurir un jardin. La mère essaie de vivre avec sa douleur insurmontable, dans une contrée aride, peuplée par le vide. “Yema”, qui a reçu il y a quelques jours le prix de la meilleure mise en scène au Festival d’Oran du film arabe (Fofa), est une remarquable œuvre de maîtrise et d’intensité. À voir absolument !
Côté festivals dédiés au cinéma, et outre le Fofa, Alger a accueilli, du 6 au 13 décembre derniers, la deuxième édition du Festival international d’Alger (Fica) et des Journées du film engagé. Après une première édition réussie, et rehaussée par la présence d’Oliver Stone (en pré-festival), le Fica poursuit sa belle lancée en réactualisant la notion d’engagement qu’il fait rimer avec un nouvel humanisme. L’exigence des organisateurs s’est traduite par la qualité remarquable des œuvres projetées (23 films en tout, dont 10 fictions et 13 documentaires).
Le Festival, qui a entre autres honoré cette année Costa Gavras, a intégré la compétition (section Documentaire et section Fiction), et a accueilli des réalisateurs qui apportent une grande vitalité à une notion qu’on pensait, jusque-là, ringarde, dépassée, voire décalée.

Culture, politique et histoire
La culture a investi le terrain de la politique. Les élections législatives du 10 mai 2012 ont mobilisé les artistes qui ont rejoint la caravane artistique de l’Onci en vue de sensibiliser les Algériens au vote.
Organisé par Jil Fm de la Radio algérienne, la Télévision algérienne et leurs partenaires, qui ont donné le coup d’envoi le 20 avril, le Festival du printemps a été organisé au grand chapiteau du complexe olympique Mohamed-Boudiaf ; il a été émaillé par les prestations de Gaada Diwan Béchar, Tataful, Freeklane ou encore Abdelkader Secteur.
Toujours durant le mois de mai, et pour la première fois depuis sa création, le Festival culturel européen, qui se tient chaque année au mois de mai à la salle Ibn Zeydoun, a eu un sacré concurrent. À la même période, et non loin de là, c'est-à-dire à l’espace Agora de Riadh El-Feth, se tenait un petit et tout nouveau Festival, animé par des formations et qui est à présent appelé “Nouvelle scène algérienne”.
La qualité du son était médiocre, le public était bien souvent indifférent et, surtout, ce Festival n’a perturbé en rien la tenue du Festival culturel européen, qui a invité pour la dernière soirée, et pour la énième fois, Gaada Diwane Béchar. L’automne a apporté un peu de fraÎcheur avec la tenue du plus important évènement du pays : le Salon international du livre d’Alger (Sila). Dans sa dix-septième édition, organisée du 20 au 29 septembre, le Sila a retrouvé son lieu naturel : la Safex, et a changé de commissaire. Hamidou Messaoudi a été installé en avril 2012 à la tête de cet évènement par la ministre de la Culture.
Avec pour slogan, “Mon livre, ma liberté”, le Sila a rendu des hommages (Ahmed Reda Houhou, Mouloud Feraoun, Yasmina Khadra, Rachid Boudjedra), programmé des conférences, bien souvent sans grand monde, et organisé un colloque, en collaboration avec le Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (Cnrpah), en hommage à Assia Djebar. Sous le chapiteau de l’hôtel Hilton, on n’en a parlé que très peu d’Assia Djebar, puisqu’une seule séance, sans consistance, lui a été consacrée. La belle surprise, c’est les lecteurs qui ont affiché un intérêt particulier aux ouvrages d’histoire et au roman qui a retrouvé une faveur auprès des lecteurs. Et c’est ainsi que se clôt une année dont on attendait beaucoup, et qui nous a offert aussi bien le meilleur que le pire. Une année riche sur le plan de la programmation culturelle mais dont on ne pourrait ni qualifier ni quantifier son impact sur le public algérien.


S K

 

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