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Culture Samedi, 04 Février 2012 10:00 Facebook Imprimer Envoyer Réagir

AMMAR KESSAB, EXPERT EN MANAGEMENT ET POLITIQUES CULTURELLES, à LIBERTÉ

“Il ne faut pas confondre réguler et entreprendre”

Par : Sara Kharfi

Si le nombre des activités culturelles a atteint dans le pays un seuil que nombre d’observateurs disent n’avoir pas enregistré depuis de longues années, l’embellie reste pour certains néanmoins soumise à de nombreux questionnements, notamment ceux relatifs à la nécessité de faire de la culture un “objet social” accessible au plus grand nombre, dans une société qui tourne souvent le dos au “beau” et doute de son identité, même quand celle-ci est fondée sur un patrimoine des plus anciens, des plus diversifiés et des plus riches de la sphère maghrébine et méditerranéenne. Sérieuses interrogations donc, qui montrent combien la problématique de la culture demeure complexe et difficilement réductible à un ou deux paramètres dont celui, par exemple, des moyens mobilisés. Pour en discuter, sans doute faut-il un large et profond débat, et surtout satisfaire la nécessité d’écouter toutes les voix porteuses d’avis, de réflexion et de propositions sur le sujet. Dans cet entretien, Ammar Kessab explique la démarche du groupe de travail dont il fait partie et qui souhaite doter l’Algérie d’une politique culturelle où le citoyen serait placé au centre de l’action culturelle.

Liberté : Vous avez constitué un groupe de travail et vous présentez un certain nombre de propositions quant à une politique culturelle en Algérie. Pourriez-vous nous en parler ?
Ammar Kessab : Un groupe de travail sur la politique culturelle en Algérie a été constitué à l’issue de la première rencontre qui a eu lieu à Alger (siège d’El-Djahidia), le 17 décembre 2011. Ce groupe de travail — qui reste ouvert à tout le monde — est constitué d’artistes, d’écrivains et d’intellectuels qui souhaitent doter l’Algérie d’une politique culturelle claire et efficace. Une première feuille de route a été conçue et discutée en partie sur le réseau social Facebook. Les discussions ont été certes très animées, mais constructives, surtout concernant la définition de la culture nationale. Nous avons pu finalement arriver à un consensus. C’est ainsi que les autres points seront discutés, c’est-à-dire à travers une démarche participative, qui permet d’impliquer le maximum de protagonistes de la scène culturelle, sans exclure personne.

Comment la question de la culture devrait-elle être posée en Algérie ? Et surtout, comment identifier nos besoins en matière de culture ?

Abdelhamid Mehri, qui vient de nous quitter et dont je salue la mémoire en l’occasion, disait quand il était ministre de la Culture, en 1978 : “Les arts doivent provenir du peuple et être destinés au peuple.” La question de la culture en Algérie doit être posée frontalement et dans son espace légitime qui est la société. Cette dernière est à la fois la source et le moteur de la culture, donc toute action culturelle doit obligatoirement mettre le citoyen au centre de l’objectif pour lequel elle a été initiée. Il suffit donc de descendre dans la rue et entrer à l’intérieur de la structure de la famille algérienne pour identifier les besoins des citoyens en matière d’art et de culture. Au même moment, il faut préparer le terrain à une offre culturelle adéquate, et seul un secteur culturel efficace, “défolklorisé” et respectueux des forces créatrices (artistes, écrivains, etc.) peut contenir les expressions de la diversité culturelle des citoyens, pour répondre à leurs besoins. Et c’est ce que le groupe de travail sur la politique culturelle s’attache à faire : dessiner une politique culturelle dans laquelle la culture nationale est clairement définie, avec le citoyen comme propriétaire légitime de l’action culturelle, et avec des mesures concrètes qui permettent un bon fonctionnement du secteur de la culture, où l’artiste a toute sa place et tous ses droits. Il n’est en effet pas normal que dans le pays où le budget consacré à la culture est le plus élevé en Afrique et dans la région arabe, l’artiste continue à ne pas avoir de statut, et qu’il n’existe aucune étude sur la typologie des publics algériens. C’est d’ailleurs parmi les points évoqués dans la politique culturelle.

Quel est le danger lorsque l’État devient un acteur à part entière dans l’action culturelle ?
En culture, à partir du moment où un agent du pouvoir gouvernemental sort de ses dispositions légales de régulation, de renforcement des capacités de la société civile et de son financement, la question de l’empiétement des libertés individuelles en matière d’art et de culture commence à être sérieusement posée. Dans le cas de l’Algérie, le ministère de la Culture se distingue par une hégémonie absolue sur la chose culturelle, ce qui constitue tout d’abord une contradiction par rapport aux dispositions légales existantes (voir décret exécutif n° 05-79 du 26 février 2005, textes ratifiés, etc.), et la mise en danger d’un produit fragile : l’art est comme un papillon, dès qu’on touche ses ailes, qui lui permettent de voler librement, avec les doigts, on les abîme. Il ne faut pas confondre réguler et entreprendre, subventionner et contrôler, officialiser et soutenir, c’est ce qui semble être le cas aujourd’hui malheureusement. Par ailleurs, sur le plan technique, la stratégie d’hégémonie est non opérationnelle et non durable, car elle est basée sur les ressources financières. Le jour où ces ressources disparaîtront, la “culture officielle” disparaîtra avec. Une société civile quant à elle ne s’effondre jamais : il faut donc miser sur elle, renforcer ses capacités et l’aider à s’auto-organiser, voilà la vraie solution.

Les initiatives indépendantes sont quasi inexistantes, idem pour les espaces de débats. Pourquoi selon vous ?
Exactement, il n’existe pratiquement pas d’initiative culturelle indépendante en Algérie. Ce n’est autre que le résultat d’une dizaine d’années d’une politique publique réfléchie, basée sur, d’un côté, la récupération automatique de toute initiative privée, par un moyen curieux qu’ils nomment “institutionnalisation”, et d’un autre côté, par une stigmatisation explicite des associations culturelles et artistiques. Ces dernières, méprisées et traitées de tous les noms, sont montrées du doigt comme pullulant de voleurs. C’est ainsi qu’on justifie leur exclusion des financements. Les associations ne bénéficient d’ailleurs que d’à peine 0,2% du budget total du ministère de la Culture. J’ai toujours dit que la malhonnêteté de certaines associations n’est pas le reflet de la société civile, c’est plutôt le reflet de la politique publique qui les gère.

N’y a-t-il pas une sorte de paternalisme, certes souvent décrié, dans le sens où on pense toujours pour le public, dont on croit identifier les attentes et les besoins ?
Moi je poserais plutôt la question suivante : quels publics fréquentent les espaces culturels en Algérie ? Je ne pense pas que les publics soient hétérogènes, incluant ceux qui ont besoin d’un accès à la culture optimisée pour une meilleure cohésion sociale, évitant ainsi toutes dérives extrémistes. Je rappellerai ici que l’action culturelle est la seule force qui peut modifier le parcours social d’un individu en situation de fragilité ; cela a été prouvé, elle contribue donc directement à la cohésion sociale. Est-ce le cas en Algérie ? Est-ce qu’un jeune sans bagage scolaire d’un quartier populaire de Bab El-Oued ou de Bachdjarrah va prendre le bus pour aller voir une pièce de théâtre au TNA ? Il faut vraiment poser la question de l’accès à la culture pour tous, avant toute chose, et arrêter ces pratiques d’exclusion des espaces culturels publics, comme par exemple cette politique injuste et discriminatoire d’accès par invitation que je dénonce avec fermeté. C’est facile d’avoir un public composé de journalistes, de diplomates et d’initiés.

Depuis quelques années, l’Algérie organise de grands événements culturels qui ont incontestablement beaucoup de points positifs. Mais ne trouvez-vous pas que le problème réside dans le fait que la culture, dans ce cas, est liée à l’événement, et n’est pas, par conséquent, vécue au quotidien ?

Après la décennie noire, ces événements — il ne faut pas le nier — ont participé à redorer le blason de l’Algérie. Cela étant fait, il faut maintenant passer à autre chose. Il faut investir le secteur culturel indépendant, en encourageant la création d’associations et en les soutenant financièrement. C’est le seul moyen qui permettra une durabilité de l’action culturelle au niveau territorial. Une grande partie des publics dits “empêchés” ne vont pas forcément accéder à des espaces culturels parce que, comme disait Bourdieu, ils ne sont pas dotés des “trois capitaux” (capital culturel, capital scolaire et capital familial). Seule une action culturelle ancrée dans le vécu des individus, dans leur territoire proche, c’est-à-dire leur quartier, peut les interpeller, les toucher.

Même si le festif et le purement artistique est mis en avant, la notion de festival est souvent vidée de sa substance économique, sociale, touristique... Qu’en pensez-vous ?
Si nous devions analyser les festivals selon les critères internationaux modernes, en effet, plusieurs lacunes sont à relever dans le cas algérien. La dimension artistique d’animation est le seul et unique objectif d’un festival en Algérie. Or le festival, en tant que genre de festivité culturelle dans lequel un nombre d’expressions artistiques sont présentées aux publics dans un espace-temps limité, comporte deux autres dimensions fondamentales : la dimension économique (générer des retombées économiques pour les activités commerciales du territoire concerné) et la dimension sociale (participer à l’éveil des consciences de la population en élevant son niveau culturel). Vous voyez bien que le développement est indissociable de ce genre d’activités. Autrement, et comme c’est le cas en Algérie, les critiques venant des citoyens fusent, jusqu’à malheureusement remettre en cause l’existence même d’une activité artistique, ce qui est très dangereux.

À présent, après plus d’une décennie d’expérience (et d’expérimentation), n’est-il pas temps de penser à la qualité ?

La question de la qualité est importante, et il faut commencer sérieusement à la poser. Mais je pense qu’il y a une question plus importante et plus urgente, selon laquelle qui doit décider de la qualité. Ainsi peut-on résumer ce que j’avais dit auparavant : le citoyen, en tant que propriétaire légitime de l’action culturelle publique, est le seul juge qui est à même de définir ce qui est de qualité ou ce qui ne l’est pas. En parallèle à cela, seul un secteur culturel ouvert, libre, permettra l’épanouissement de l’art et de l’artiste, qui par conséquent pourra présenter des œuvres de qualité.


S. K.


Deuxième rencontre sur la politique  culturelle en Algérie aujourd’hui à 15h au siège de l’association SOS Bab El-Oued (5, rue Jean Jaurès, Bab El-Oued, en face du lycée le Lièvre).

BIO-EXPRESS

Docteur ès sciences de gestion, Ammar Kessab est expert en management et politiques culturelles auprès de plusieurs organismes internationaux. Au cours de l’année 2011, il a notamment participé à l’élaboration des politiques culturelles de la République du Bénin, de la ville de Montreuil (France), et à l’établissement du Fonds africain pour les arts et la culture dont il dirige le projet depuis Le Cap (Afrique du Sud). Il a notamment publié La politique culturelle en Algérie (éditions Boekman, Amsterdam, 2011), Politiques culturelles et diversité culturelle en Afrique du Nord (éditions Unesco, Paris, 2010) et La politique culturelle dans la ville d’Alger (éditions Ocpa, Maputo, 2009).

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